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Guy de Maupassant
Musotte

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SCÈNE PREMIÈRE

 

M. DE PETITPRÉ, M. MARTINEL, Mme DE RONCHARD, LÉON DE PETIPRÉ, JEAN, GILBERTE, en robe de mariée, sans couronne ni voile.

MADAME DE RONCHARD, après avoir salué M. Martinel, qui lui donnait le bras, va s'asseoir à droite, puis : Gilberte ! Gilberte !

GILBERTE, quittant le bras de Jean : Ma tante ?

MADAME DE RONCHARD : Le café, mon enfant !

GILBERTE, s'approchant de la table : J'y vais, ma tante.

MADAME DE RONCHARD : Prends garde à ta robe !

LÉON, accourant : Mais non, mais non, ce n'est pas ma sœur qui sert le café aujourd'hui. Le jour de son mariage ! C'est moi qui m'en charge. (A Mme de Ronchard.) Vous savez que je peux tout faire, ma tante, en ma qualité d'avocat.

MADAME DE RONCHARD : Oh ! je connais tes mérites, Léon, et je les apprécie...

LÉON, riant, en lui présentant une tasse : Trop bonne.

MADAME DE RONCHARD, après avoir pris la tasse, sèche : ... pour ce qu'ils valent !

LÉON, à lui-même, retournant à la table : V'lan ! le petit coup de patte... Ça ne manque jamais. (Offrant une autre tasse à Martinel.) Trois morceaux, n'est-ce pas, monsieur Martinel, et un peu de fine champagne ? Je sais vos goûts. Nous vous soignerons bien, allez !

MARTINEL : Merci, mon ami.

LÉON, à son père : Tu en prends, père ?

PETITPRÉ : Oui, mon fils.

LÉON, aux jeunes mariés qui se sont assis à gauche et causent à voix basse : Et vous les jeunes époux ? (Les jeunes gens absorbés ne répondent pas.) La cause est entendue !

Il replace la tasse sur la table.

PETITPRÉ, à Martinel : Vous ne fumez pas, je crois ?

MARTINEL : Jamais, merci.

MADAME DE RONCHARD : Ça m'étonne. Mon frère et Léon ne s'en passeraient pour rien au monde, même un jour comme celui-ci... Quelle horreur que le cigare !

PETITPRÉ : Une bonne horreur, Clarisse.

LÉON, allant à sa tante : Presque toutes les horreurs sont bonnes, ma tante ; j'en connais d'exquises.

MADAME DE RONCHARD : Polisson !

PETITPRÉ, prenant le bras de son fils : Viens fumer dans le billard, puisque ta tante n'aime pas ça !

LÉON, à non père : Le jour où elle aimera quelque chose en dehors de ses caniches !...

PETITPRÉ : Allons, tais-toi.

Ils sortent l'un et l'autre par le fond.

MARTINEL, à Mme de Ronchard : Voilà les mariages comme je les aime et comme on n'en fait pas souvent ici, dans votre Paris. Après le lunch, offert en sortant de l'église, tous les invités s'en vont, même les demoiselles d'honneur et les garçons d'honneur. On reste en famille, puis on dîne avec quelques parents. Partie de billard ou partie de cartes, comme tous les jours ; flirt entre les mariés... (à ce moment, Gilberte et Jean se lèvent et sortent lentement par le fond, en se donnant le bras) ; puis, avant minuit, dodo.

MADAME DE RONCHARD, à part : Ce qu'il est commun !

MARTINEL, va s'asseoir à droite, sur le canapé, à côté de Mme de Ronchard : Quant aux jeunes gens, au lieu de partir pour l'absurde voyage traditionnel, ils se rendent tout bonnement dans le petit logis préparé pour eux. Je sais bien que vous trouvez que ça manque de chic, de genre, de flafla. Tant pis ! j'aime ça, moi.

MADAME DE RONCHARD : Ce n'est pas dans les usages du monde, monsieur !

MARTINEL : Le monde ! Il y en a trente-six mille mondes. Tenez, rien qu'au Havre...

MADAME DE RONCHARD : Je ne connais que le nôtre... (se reprenant) le mien, qui est le bon.

MARTINEL : Naturellement. Enfin, Madame, tout simple qu'il soit, il est fait ce mariage, et j'espère que vous avez admis en grâce mon pauvre neveu, qui jusqu'ici...

MADAME DE RONCHARD : Il le faut bien, puisqu'il est le gendre de mon frère et le mari de ma nièce.

MARTINEL : Ça n'a pas été tout seul, hein ? Je suis joliment content que ce soit fini, moi, quoique j'aie passé ma vie dans les difficultés...

MADAME DE RONCHARD : Vous ?

MARTINEL : ... les difficultés commerciales et non matrimoniales.

MADAME DE RONCHARD : Vous parlez de difficultés, vous, un Crésus, qui donnez cinq cent mille francs de dot à votre neveu ! (Avec un soupir.) Cinq cent mille francs ! ce que m'a mangé feu mon mari...

MARTINEL : Oui... Je sais que M. de Ronchard...

MADAME DE RONCHARD, soupirant : Ruinée et abandonnée après un an de mariage, monsieur, un an !... Juste le temps de comprendre combien j'aurais pu être heureuse ! Car il avait su se faire adorer, le misérable !

MARTINEL : Une canaille, enfin !

MADAME DE RONCHARD : Oh ! monsieur ! C'était un homme du monde.

MARTINEL : Ça n'empêche pas...

MADAME DE RONCHARD : Mais ne parlons pas de mes malheurs. Ce serait trop long et trop triste. Tout le monde est si heureux ici.

MARTINEL : Et moi plus que tout le monde, je l'avoue. C'est un si brave garçon que mon neveu ! Je l'aime comme un fils. Moi, j'ai fait ma fortune dans le commerce...

MADAME DE RONCHARD, à part : Ça se voit.

MARTINEL : ... le commerce maritime ; lui, il est en train de faire la gloire de notre nom par sa renommée d'artiste ; il gagne de l'argent avec ses pinceaux comme j'en ai gagné avec mes bateaux. Les arts, aujourd'hui, madame, ça rapporte autant que le commerce et c'est moins aléatoire. Par exemple, s'il est arrivé aussi vite, c'est bien à moi qu'il le doit. Mon pauvre frère mort, et sa femme l'ayant suivi de près, je me suis trouvé, garçon, seul avec le petit. Dame ! je lui ai fait apprendre tout ce que j'ai pu. Il a tâté la science, la chimie, la musique, la littérature. Mais il mordait au dessin plus qu'à tout le reste. Ma foi, je l'ai poussé de ce côté. Vous voyez que ça a réussi. A trente ans, il est célèbre, il vient d'être décoré...

MADAME DE RONCHARD : Décoré à trente ans, c'est tard pour un peintre.

MARTINEL : Bah ! il rattrapera le temps perdu. (Se levant.) Mais, je bavarde, je bavarde... Excusez-moi. Je suis un homme tout rond. Et puis, je suis un peu animé par le dîner. C'est la faute à Petitpré, son bourgogne est excellent, un vrai vin de conseiller à la Cour. Et nous buvons bien, au Havre !

Il va finir son verre de fine champagne.

MADAME DE RONCHARD, à part : En est-il assez, du Havre !

MARTINEL, revenant à Mme de Ronchard : Là ! voir la paix faite entre nous, n'est-ce pas ? une vraie paix qui dure, que ne rompt pas une niaiserie comme celle qui a failli rompre ce mariage.

MADAME DE RONCHARD, se levant et passant à gauche : Une niaiserie ?... Vous en parlez bien à votre aise ! Mais puisque c'est chose faite... C'est égal, je rêvais pour ma nièce un autre... berger que celui-là. Enfin, faute de grive, on mange un merle, comme dit le proverbe.

MARTINEL : Un merle blanc, madame ! Quant à votre nièce, c'est une perle. Et le bonheur de ces enfants fera le bonheur de mes derniers jours.

MADAME DE RONCHARD : Je le souhaite, sans oser l'espérer, monsieur.

MARTINEL : Allez ! je possède bien la connaissance des mérites des femmes... et des vins supérieurs.

MADAME DE RONCHARD, à part : Surtout !

MARTINEL : Voilà tout ce qu'il faut dans la vie.

 

 




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