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Guy de Maupassant
Musotte

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SCÈNE III

 

LÉON, Mme DE RONCHARD

LÉON : C'est un brave homme, ce M. Martinel. Peu cultivé, mais gai comme le soleil et droit comme une règle.

MADAME DE RONCHARD, assise à gauche : Il manque de distinction.

LÉON, s'oubliant : Et vous, ma tante !

MADAME DE RONCHARD : Tu dis ?

LÉON, se reprenant et allant à elle : Je dis : Et vous, ma tante... Vous vous y connaissez... et vous pouvez juger mieux que personne... avec votre grande habitude du monde.

MADAME DE RONCHARD : Mais certainement ! Tu étais trop gamin pour t'en souvenir, mais j'ai été beaucoup dans le monde autrefois, avant ma ruine. J'y ai même eu des succès. A un grand bal de l'ambassade ottomane, où j'étais costumée en Salammbô...

LÉON : Vous ! en Carthaginoise

MADAME DE RONCHARD : Certainement, en Carthaginoise... Et j'étais joliment bien, va ! C'était en mil huit cent soixante...

LÉON, s'asseyent près d'elle : Pas de dates ! je ne demande pas de dates !

MADAME DE RONCHARD : Ne sois pas ironique.

LÉON : Ironique, moi ? A Dieu ne plaise ! Seulement, comme vous ne vouliez pas de ce mariage et que moi j'en voulais et que ce mariage s'est fait... je suis content, que voulez-vous ? Je triomphe, je triomphe même bruyamment ce soir... Mais demain, envolé le triomphateur... Plus rien qu'un petit neveu respectueux, gentil... gentil... Allons, faites risette, ma tante. Vous n'êtes pas aussi méchante que ça, au fond, puisque vous avez eu la grandeur d'âme de fonder, à Neuilly, malgré votre fortune modeste, un hôpital... pour les chiens errants.

MADAME DE RONCHARD : Que veux-tu ? quand on est seule, quand on n'a pas d'enfants... J'ai été si peu mariée !... Qu'est-ce que je suis, moi, au fond ? Une vieille fille, et, comme toutes les vieilles filles...

LÉON : Vous aimez les petits chiens...

MADAME DE RONCHARD : Autant que je déteste les hommes !

LÉON : Vous voulez dire un homme, votre mari. Et en ça vous n'avez pas tort.

MADAME DE RONCHARD : Et tu savais pour quelle femme, pour quelle fille, il m'a abandonnée, ruinée !... Tu ne l'as jamais vue, toi, cette femme ?

LÉON : Pardonnez-moi... une fois, aux Champs-Élysées. Je me promenais avec vous et papa. Un monsieur et une dame venaient à nous, vous avez été très émue, vous avez pressé le pas, tiré fiévreusement le bras de mon père et j'ai entendu que vous lui disiez à voix basse : « Ne regarde pas ! C'est elle ! »

MADAME DE RONCHARD : Alors, qu'est-ce que tu as fait, toi ?

LÉON : Moi ? J'ai regardé !

MADAME DE RONCHARD, se levant : Et tu l'as trouvée horrible, hein ?

LÉON : Je ne sais pas, j'avais onze ans.

MADAME DE RONCHARD, passant à droite : Tu est insupportable ! Tiens, je te battrais.

LÉON, câlin, se levant : Eh bien ! non, là ! vrai ! c'est la dernière fois. Je ne serai plus méchant, je vous le promets ! Pardonnez-moi.

MADAME DE RONCHARD, faisant mine de sortir par le fond : Non !

LÉON : Si !

MADAME DE RONCHARD, revenant : Non ! Si tu n'étais que taquin à mon égard, passe encore. Je sais me défendre. Mais tu as été imprudent vis-à-vis de ta sœur. Et cela, c'est plus grave !

LÉON : Imprudent, moi ?

MADAME DE RONCHARD, tapant sur la table à droite : Oui. Ce mariage, c'est toi qui l'as fait.

LÉON, même jeu, à gauche de la table : Certes ! Et j'ai eu raison ! Je ne me lasserai jamais de le dire.

MADAME DE RONCHARD, même jeu : Et moi je ne me lasserai jamais de répéter que ce n'est pas un garçon comme celui-là qu'il fallait à Gilberte !

LÉON, même jeu : Qu'est-ce qu'il fallait donc alors à Gilberte ?

MADAME DE RONCHARD : Un homme en place, un fonctionnaire, un médecin, un ingénieur.

LÉON : Comme au théâtre.

MADAME DE RONCHARD : Il y en a aussi dans la vie ! Mais surtout pas un beau garçon.

LÉON : C'est ça que vous reprochez à Jean ? Mais c'est une énormité, ma tante, qu'on répète trop souvent dans le monde. Un homme n'a pas besoin d'être beau. S'ensuit-il qu'il doive être laid ?

MADAME DE RONCHARD, s'asseyant sut le tabouret devant la table : Mon mari était beau, lui, superbe même, un vrai cent-garde ! Et je sais ce que ça m'a coûté.

LÉON : Ça lui aurait peut-être coûté plus cher, à lui, s'il avait été laid. (Interrompant Mme de Ronchard qui va s'emporter.) D'ailleurs, Jean n'est pas beau, il est bien. Il n'est pas fat, il est simple. Il a de plus un talent qui grandit tous les jours. Il sera certainement de l'Institut. Ça vous fera plaisir, ça, qu'il soit de l'Institut ? Ça vaudra bien votre ingénieur. Et puis, toutes les femmes le trouvent charmant, excepté vous.

MADAME DE RONCHARD : C'est justement ce que je lui reproche. Il est trop bien. Il a déjà fait le portrait d'un tas de femmes. Il continuera. Elles resteront des heures seules avec lui, dans son atelier... Et nous savons ce qui s'y passe, dans les ateliers !

LÉON : Vous y avez été, ma tante ?

MADAME DE RONCHARD, offusquée : Oh ! (Se reprenant.) Ah ! si une fois, chez Horace Vernet.

LÉON : Un peintre de batailles !

MADAME DE RONCHARD : Enfin, je dis que tous ces artistes-là, ce n'est pas fait pour entrer dans une famille de magistrats comme la nôtre. Ça y amène des catastrophes. Est-il possible d'être un bon mari dans des conditions pareilles, avec un tas de femmes autour de soi qui passent leur temps à se déshabiller, à se rhabiller ? Les clientes, les modèles... (Avec intention.) Les modèles surtout (Elle se lève, Léon se tait.) J'ai dit les modèles, Léon.

LÉON : J'entends bien, ma tante. C'est une allusion fine et délicate que vous faites à l'histoire de Jean. Eh bien ! quoi ! Il a eu pour maîtresse un de ses modèles, il l'a aimée, très sincèrement aimée pendant trois ans...

MADAME DE RONCHARD : Est-ce qu'on aime ces femmes-là !

LÉON : Toutes les femmes peuvent être aimées, ma tante, et celle-là méritait de l'être plus que bien d'autres.

MADAME DE RONCHARD : Beau mérite, pour un modèle, d'être jolie. Ça rentre dans le métier, ça !

LÉON : Métier ou non, c'est tout de même joli d'être jolie. Mais elle était mieux que jolie, celle-là, elle était d'une nature exceptionnellement tendre, bonne, dévouée...

MADAME DE RONCHARD : Il ne fallait pas qu'il la quitte, alors !

LÉON : Comment ! C'est vous qui me dites ça ? Vous qui tenez tant à l'opinion du monde ? (Se croisant les bras.) Seriez-vous pour l'union libre, ma tante ?

MADAME DE RONCHARD : Quelle horreur !

LÉON, sérieux : Non ! la vérité, c'est qu'il est arrivé à Jean ce qui est arrivé à bien d'autres avant lui, d'ailleurs. Une fillette de dix-neuf ans, rencontrée, aimée... un collage... (se reprenant) des relations intimes s'établissant peu à peu et durant pendant une, deux, trois années ; la durée du bail au gré des locataires. Puis, à ce moment-là, rupture tantôt violente, tantôt douce, rarement à l'amiable. Et puis l'un à droite, l'autre à gauche... Enfin l'éternelle aventure banale à force d'être vraie. Mais ce qui distingue celle de Jean, c'est le caractère vraiment admirable de la femme.

MADAME DE RONCHARD : Oh ! oh ! admirable ? Mademoiselle... (S'interrompant.) Au fait, comment l'appelez-vous, cette fille ? J'ai oublié, moi. Mlle Mus... Mus...

LÉON : Musotte, ma tante... La petite Musotte...

MADAME DE RONCHARD : Musette ?... Peuh ! c'est bien vieux jeu, ça ! Le quartier Latin, la vie de bohème... (Avec mépris.) Musette !

LÉON : Mais non, pas Musette, Musotte, avec un O... Musotte à cause de son gentil petit museau... Vous comprenez ? Musotte ! ça dit tout !

MADAME DE RONCHARD, avec mépris : Oui... la Musotte fin de siècle, c'est encore pire... Mais, enfin, Musotte, ce n'est pas un nom, ça !

LÉON : Aussi n'est-ce qu'un surnom, ma tante, son surnom de modèle... son vrai nom est Henriette Lévêque.

MADAME DE RONCHARD, offusquée : Lévêque ?...

LÉON : Eh bien ! oui, Lévêque ! qu'est-ce que vous voulez, c'est comme ça, je n'y suis pour rien. Or Henriette Lévêque, ou Musotte si vous préférez, non seulement pendant toute cette liaison a été fidèle à Jean, l'adorant, l'entourant d'un dévouement, d'une tendresse toujours en éveil, mais à l'heure de la rupture, elle a fait preuve d'une force d'âme ! Elle a tout accepté sans reproches, sans récriminations... elle a compris, la pauvre petite, que c'était fini, bien fini... Avec son instinct de femme, elle a senti combien l'amour de Jean pour ma sœur était réel et profond. Elle s'est inclinée, elle a disparu, acceptant non sans résistance la position indépendante que lui créait Jean. Et elle a bien fait d'accepter, car elle se serait tuée plutôt que de devenir une... (s'arrêtant, respectueusement à sa tante) une courtisane ! Ça, j'en suis sûr !

MADAME DE RONCHARD : Et depuis, Jean ne l'a pas revue ?

LÉON : Pas une fois. Et voilà de cela huit mois à peu près. Comme il désirait avoir de ses nouvelles, il me chargea d'en prendre. Je ne la trouvai pas. Et je ne pus rien savoir d'elle, tant elle avait mis d'adresse à cette fuite généreuse et noble. (Changeant de ton.) Mais je ne sais pas pourquoi je vous répète tout ça... Vous le savez aussi bien que moi, je vous l'ai déjà dit vingt fois.

MADAME DE RONCHARD : C'est tellement invraisemblable que je ne le crois pas plus à la vingtième fois qu'à la première.

LÉON : C'est la vérité pourtant.

MADAME DE RONCHARD : Eh bien ! si c'est la vérité, tu as tort d'aider Jean à rompre cette liaison avec une femme si... admirable.

LÉON : Non, ma tante, j'ai fait mon devoir. Vous me traitez parfois d'écervelé et vous avez souvent raison. Mais vous savez aussi que je sais être sérieux quand il le faut. Si cette liaison vieille de trois ans avait encore duré, Jean perdait sa vie.

MADAME DE RONCHARD : Qu'est-ce que ça peut nous faire ?

LÉON : C'est terrible pour un homme, ces... collages-là. Tant pis ! j'ai dit le mot !... C'était mon devoir d'ami, je le répète, de tâcher d'y soustraire Jean, et mon devoir de frère de faire épouser à ma sœur un homme tel que lui. Et vous verrez que l'avenir me donnera raison... Et puis, quand vous aurez, plus tard, un petit-neveu ou une petite-nièce, à soigner, à dorloter... C'est ça qui enfoncera tous vos caniches de Neuilly.

MADAME DE RONCHARD : Les pauvres chéris ! Je ne les abandonnerai jamais. Tu sais que je les aime comme une mère !

LÉON : Eh bien ! vous deviendrez leur tante seulement, tandis que vous serez la mère de votre petit-neveu.

MADAME DE RONCHARD : Tais-toi ! tu m'exaspères.

JEAN, qui vient de paraître depuis un instant avec Gilberte dans la galerie du fond, à son domestique, au fond également : Joseph ! vous n'avez rien oublié ?... Des fleurs partout !

LE DOMESTIQUE : Que Monsieur et Madame soient tranquilles, ils trouveront tout en ordre.

Il disparaît.

LÉON, à sa tante : Tenez ! regardez-les, sont-ils gentils tous les deux !

 

 




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