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| Guy de Maupassant Musotte IntraText CT - Lecture du Texte |
MARTINEL, allant vivement à Léon : J'ai à vous parler cinq minutes. Il nous arrive une chose terrible. De ma vie je n'ai éprouvé une émotion et un embarras pareils.
MARTINEL : Je finissais ma partie de billard quand votre domestique m'a apporté une lettre adressée à M. Martinel, sans prénom, avec la mention : « Très urgent. » Je la crois adressée à moi, je déchire l'enveloppe, et je lis des choses écrites à Jean, des choses qui m'ont enlevé toute raison, je viens vous trouver pour vous demander conseil, car il s'agit de prendre une résolution sur l'heure, à la minute même.
MARTINEL : Je suis un homme d'action, monsieur Léon, et je ne demanderais l'avis de personne s'il s'agissait de moi ; mais il s'agit de Jean... J'hésite encore pourtant... C'est si grave... Et puis, ce secret n'est pas à moi, je l'ai surpris.
LÉON : Dites donc vite, et ne doutez pas de moi.
MARTINEL : Je ne doute pas de vous. Tenez, voici cette lettre. Elle est du docteur Pellerin, le médecin de Jean, son ami, notre ami, un toqué, un viveur, un médecin de jolies femmes, mais incapable d'écrire ceci sans nécessité absolue.
Il passe la lettre à Léon qui la lit tout haut.
LÉON, lisant : « Mon cher ami, je suis désolé d'avoir à vous communiquer, surtout ce soir, ce que je suis obligé de vous dévoiler. Mais je me dis pour m'absoudre que si j'agissais autrement, vous ne me le pardonneriez peut-être pas. Votre ancienne maîtresse, Henriette Lévêque, est mourante et veut vous dire adieu. (Il jette un regard à Martinel, qui lui fait signe de continuer.) Elle ne passera pas la nuit. Elle meurt après avoir mis au monde, voilà une quinzaine de jours, un enfant que, au moment de quitter cette terre, elle jure être de vous. Tant qu'elle n'a couru aucun danger, elle était décidée à vous laisser ignorer l'existence de cet enfant. Aujourd'hui condamnée, elle vous appelle. Je sais combien vous avez aimé cette femme. Vous agirez comme vous le penserez. Elle demeure rue Cheptel 31. Je vous serre les mains, mon cher ami. »
MARTINEL : Voilà ! Cela nous arrive ce soir, c'est-à-dire à la minute même où ce malheur menace tout l'avenir, toute la vie de votre sœur et de Jean. Que feriez-vous à ma place ? Garderiez-vous cette lettre ou la livreriez-vous ? En la gardant, nous sauvons peut-être la situation, mais cela me semble indigne.
LÉON, énergiquement : Oui, indigne ! Il faut donner la lettre à Jean.
LÉON : Il est seul juge de ce qu'il doit faire ! Nous n'avons pas le droit de lui rien cacher.
LÉON : Je ne crois pas qu'il le fasse. On ne consulte en ce cas-là que sa conscience.
MARTINEL : Mais il me traite comme un père. S'il hésite un seul instant entre l'élan de son dévouement et l'écrasement de son bonheur, que lui conseillerai-je ?
LÉON : Ce que vous feriez vous-même.
MARTINEL : Moi, j'irais ! et vous ?
LÉON, résolument : Moi aussi.
LÉON, tristement, s'assied devant le table : Oui, ma pauvre petite sœur. Quel chagrin !
MARTINEL, après une hésitation, brusquement, passant de gauche à droite : Non, c'est trop dur, je ne lui donnerai pas cette lettre. Je serai coupable, tant pis, je la sauve.
LÉON : Vous ne pouvez pas faire ça, monsieur. Nous la connaissons tous deux, cette pauvre fille, et je me demande avec angoisse si ce n'est pas de ce mariage qu'elle meurt. (Se levant.) On ne refuse pas, quoi qu'il doive arriver, lorsqu'on a eu pendant trois ans tout l'amour d'une femme comme elle, d'aller lui fermer les yeux.
MARTINEL : Que fera Gilberte ?
LÉON : Elle adore Jean... mais elle est fière.
MARTINEL : Acceptera-t-elle ? Pardonnera-t-elle ?
LÉON : J'en doute beaucoup, surtout après tout ce qui s'est déjà dit au sujet de cette femme dans la famille. Mais qu'importe ! Il faut prévenir Jean tout de suite. Je vais le chercher et je vous l'amène.
Il se dirige vers la porte du fond.
MARTINEL : Comment voulez-vous que je lui annonce ça ?
LÉON : Donnez-lui simplement la lettre.
Il sort.