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| Guy de Maupassant Musotte IntraText CT - Lecture du Texte |
SCÈNE X
LES MÊMES, GILBERTE, arrivant par la gauche. Elle a quitté sa robe de mariée et a revêtu une robe élégante. Elle tient un manteau de soirée qu'elle place, en entrant, sur une chaise.
LÉON : Sois sans inquiétude, il va revenir tout à l'heure.
GILBERTE, stupéfaite : Il est sorti ?
LÉON : Oui.
GILBERTE : Il est sorti ! lui ! Ce soir ?
LÉON : Une circonstance, une circonstance grave, l'a forcé à s'absenter une heure !
GILBERTE : Qu'est-ce qui se passe, qu'est-ce que tu me caches ? C'est impossible. Il y a un malheur d'arrivé.
LÉON et MARTINEL : Mais non, mais non !
GILBERTE : Lequel ? Dis, parle.
LÉON : Je ne peux rien dire. Attends une heure, c'est à lui seul qu'il appartient de te révéler la cause imprévue et sacrée qui l'a fait sortir en un pareil moment.
GILBERTE : Quels mots tu emploies !... La cause imprévue et sacrée ? Mais il est orphelin... Il n'a pas d'autres parents que son oncle. Alors, quoi ? qui ? pourquoi ? Dieu ! que j'ai peur !
LÉON : Il y a des devoirs de toute sorte. L'amitié, la pitié, la compassion peuvent en imposer. Je ne dois rien dire de plus. Aie une heure de patience...
GILBERTE, à Martinel : Vous, vous, son oncle, parlez, je vous en supplie ! Que fait-il ? Où est-il allé ? Je sens, oh ! je sens un affreux malheur sur moi, sur nous. Parlez, je vous en supplie !
MARTINEL, les larmes aux yeux : Mais je ne peux pas parler non plus, ma chère enfant ! je ne peux pas. Comme votre frère, j'ai promis de me taire, et j'aurais fait ce que fait Jean. Attendez une heure, rien qu'une heure.
GILBERTE : Vous êtes ému ! Il y a une catastrophe !
MARTINEL : Mais non, mais non ! Je suis ému de vous voir ainsi bouleversée, car je vous aime aussi de tout mon cœur.
Il l'embrasse.
GILBERTE, à son frère : Tu as parlé d'amitié, de pitié, de compassion ?... Mais toutes ces raisons-là, on peut les avouer. Tandis qu'ici, en vous regardant tous les deux, je sens une chose inavouable, un mystère qui me fait peur !
LÉON, résolument : Petite sœur, tu as confiance en moi ?
GILBERTE : Oui. Tu le sais bien.
LÉON : Absolument ?
GILBERTE : Absolument !
LÉON : Je te jure sur mon honneur que j'aurais agi tout à fait comme Jean, et que sa probité' vis-à-vis de toi, sa probité peut-être exagérée depuis qu'il t'aime, est la seule cause qui lui ait laissé ignorer jusqu'à ce moment le secret qu'il vient d'apprendre.
GILBERTE, regardant son frère dans les yeux : Je te crois, merci. Cependant, je tremble encore, et je tremblerai jusqu'à son retour. Puisque tu me jures que mon mari était ignorant de ce qui l'a fait me quitter en ce moment, je serai résignée, aussi forte que je le pourrai, et j'ai confiance en vous deux.
Elle tend la main aux deux hommes.