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Guy de Maupassant
Musotte

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SCÈNE PREMIÈRE

 

MUSOTTE, endormie, LA BABIN, Mme FLACHE

LA BABIN, à mi-voix : Voilà qu'elle dort !

MADAME FLACHE, de même : Oh ! elle ne dormira pas longtemps, à moins que ce ne soit pour toujours.

LA BABIN : Pas de chance tout de même. Ça nous en donnerait-il du tintouin, c't'affaire-là ! Aller perdre la vie pour un enfant.

MADAME FLACHE : Que voulez-vous, madame Babin ? Faut bien qu'on meure, puisqu'on naît. La terre deviendrait trop petite.

LA BABIN, s'asseyant à droite de la table : On devrait s'en aller de la même façon, à la même âge, tout le monde ; comme ça, y aurait point de surprise.

MADAME FLACHE, versant du thé : Vous avez des idées simples, madame Babin. Moi, j'aime mieux ne pas savoir. Je voudrais finir comme on s'endort, une nuit, pendant le sommeil, sans souffrance, par un accident du cœur.

LA BABIN, regardant la malade : Si c'est pas fou de s'avoir voulu lever sur une chaise longue, comme elle a fait ! Le médecin l'a bien dit que ça pourrait la faire mourir du coup.

MADAME FLACHE, s'asseyant à gauche de la table : Moi, je comprends ça. Quand on tient à un homme, voyez-vous, on fait toutes les folies. Et puis, quand on est coquette, nourrice, vous ne connaissez pas ça, vous autres de la campagne, on l'est dans l'âme, comme on serait dévote. C'est pour ça qu'elle a voulu faire un brin de toilette. Elle craignait d'être laide, vous comprenez. Il a fallu que je la peigne, que je l'arrange bien, que je lui fasse sa tête, comme on dit.

LA BABIN : Ces Parisiennes !... Faut que ça se bichonne jusqu'au fin bout ! (Un silence.) Viendra-t-il, son monsieur ?

MADAME FLACHE : Je ne crois pas. Les hommes n'aiment pas beaucoup ça, leurs anciennes qui les appellent dans ces moments-là. Et puis, il se marie aujourd'hui, ce pauvre garçon !

LA BABIN : Ça, c'est une guigne !

MADAME FLACHE : Vous pouvez le dire.

LA BABIN : Pour sûr, il ne viendra pas. Dans ces cas-là, est-ce que vous iriez voir un homme, vous ?

MADAME FLACHE : Oh ! si je l'avais bien aimé, oui, j'irais.

LA BABIN : Même si vous en épousiez un autre, ce jour-là ?

MADAME FLACHE : Tout de même. Ça me remuerait le cœur, ça me ferait une émotion, une forte. Et j'aime ça, les émotions, moi !

LA BABIN : Oh ! moi, pour sûr, j'irais pas. Non, non, j'irais pas. J'aurais trop peur de me tourner les sangs.

MADAME FLACHE : Le docteur Pellerin prétend que celui-là viendra.

LA BABIN : Vous le connaissez beaucoup, ce médecin-là ?

MADAME FLACHE : Le docteur Pellerin ?

LA BABIN : Oui. Il a l'air d'un mirliflor.

MADAME FLACHE : Ah ! c'en est un, allez... Mais un bon médecin aussi. Et puis drôle, mais drôle, et viveur ! En voilà un qui se la coule douce. Il n'est pas pour rien médecin de l'Opéra, allez !

LA BABIN : Ce freluquet de petit poseur ?

MADAME FLACHE : Un freluquet ! Vous n'en trouverez pas beaucoup, des freluquets comme ça ! Et puis, ce qu'il aime les femmes, oh ! oh ! Du reste, il y a beaucoup de médecins comme ça ! C'est à l'Opéra que je l'ai connu.

LA BABIN : A l'Opéra ?

MADAME FLACHE : Pendant huit ans, j'ai été danseuse, moi, telle que vous me voyez, danseuse à l'Opéra.

LA BABIN : Vous, madame Flache ?

MADAME FLACHE : Oui. Maman était sage-femme et m'a fait apprendre le métier en même temps que celui de la danse, car elle disait qu'il faut toujours avoir deux cordes à son arc. La danse, voyez-vous, ça mène à tout, pourvu qu'on n'aime pas trop les primeurs, et malheureusement c'est mon cas. J'étais mince comme un fil à vingt ans, et agile ! Mais j'ai engraissé, je me suis essoufflée, je suis devenue un peu lourde. Et puis, quand je n'ai plus eu maman, comme je possédais mes diplômes de sage-femme, j'ai pris sa suite et sa clientèle, j'ai ajouté le titre d'accoucheuse de l'Opéra ; car c'est moi qui les accouche toutes. On m'aime beaucoup là-bas. Quand j'étais danseuse, je m'appelais Mlle Flacchi Ire.

LA BABIN : Mademoiselle ?... Vous vous êtes mariée depuis ?

MADAME FLACHE : Non. Mais une sage-femme doit toujours se faire appeler madame, c'est plus convenable. Ça donne de la confiance. Et vous, nourrice, d'où êtes-vous ? Car enfin, vous ne faites que d'entrer ici et on ne m'a pas fait l'honneur de me consulter pour vous prendre.

LA BABIN : Je suis des environs d'Yvetot.

MADAME FLACHE : Vous nourrissez pour la première fois ?

LA BABIN : Pour la troisième. J'ai eu deux filles et un garçon.

MADAME FLACHE : Votre mari est cultivateur ? Jardinier ?

LA BABIN, simplement : J'suis demoiselle.

MADAME FLACHE, riant : Demoiselle, et vous en avez déjà eu trois ? Mes compliments, vous êtes précoce. (Trinquant avec elle.) A la vôtre !

LA BABIN : N'en parlez pas. Y a point de ma volonté. C'est le bon Dieu qui le veut comme ça. On n'y peut rien.

MADAME FLACHE : Simple nature ! Et, en revenant chez vous, vous en aurez peut-être un quatrième ?

LA BABIN : Ça se peut bien.

MADAME FLACHE : Qu'est-ce qu'il fait, votre amoureux ? N'y en a-t-il qu'un, au moins ?

LA BABIN, avec une révolte : Il n'y en a jamais eu qu'un, sur ma parole, sur mon salut ! Il est garçon limonadier à Yvetot.

MADAME FLACHE : C'est un beau gars ?

LA BABIN, orgueilleuse : Je crois bien, que c'est un beau gars. (En confidence.) Si je vous dis ça, c'est que vous êtes sage-femme, et une sage-femme, pour ces affaires-là, c'est comme qui dirait un curé au confessionnal. Mais vous, madame Flache, qui avez été danseuse d'Opéra, vous en avez eu aussi ben sûr, des amoureux, et des chouettes ?

MADAME FLACHE, flattée et rêveuse : Mais oui, quelques-uns.

LA BABIN, riant : Et vous n'avez jamais eu... c't'accident-là ?

Elle montre le berceau.

MADAME FLACHE : Non.

LA BABIN : D'où vient ça ?

MADAME FLACHE, se levant et allant à la cheminée : Probablement parce que je suis sage-femme.

LA BABIN : Moi, j'en ai connu une qui en a eu cinq.

MADAME FLACHE, avec mépris : Elle n'était pas de Paris.

LA BABIN : Ça, c'est vrai. Elle était de Courbevoie.

MUSOTTE, d'une voix faible : Personne n'est là ?

MADAME FLACHE : Elle se réveille. Voilà ! Voilà !

Elle replie le paravent qui masquait la chaise longue.

MUSOTTE : Il n'est pas encore venu ?

MADAME FLACHE : Non.

MUSOTTE : Il arrivera trop tard... Mon Dieu ! mon Dieu !

MADAME FLACHE : Des idées... Il viendra !

MUSOTTE : Et mon petit... mon enfant ?

MADAME FLACHE : Il dort comme un ange !

MUSOTTE, après s'être regardée dans une glace à main : Je ne lui ferai plus peur comme ça ! Ah ! mon Dieu ! mon petit ! je veux le voir !

MADAME FLACHE : Mais si je vous le montre, il va se réveiller ; et qui sait s'il se rendormira de sitôt ?

MUSOTTE : Approchez le berceau. (Geste de refus de Mme Flache.) Si, si !... (Mme Flache et la nourrice approchent doucement le berceau.) Plus près, tout près... que je le voie bien, le chéri ! mon enfant ! mon enfant ! Et je vais le quitter, je vais disparaître ! Oh ! mon Dieu, que c'est triste !

MADAME FLACHE : Mais ne vous tourmentez pas, vous n'êtes pas si bas que ça. Ah ! j'en ai vu revenir de plus loin. Tenez, vous venez de le réveiller. Emportons le berceau, nourrice. (Elles remettent le berceau en place. A la nourrice.) Laissez, laissez, ça me regarde. Vous savez bien qu'il n'y a que moi qui le calme.

S'asseyant auprès du barreau, elle chantonne en berçant l'enfant.

Une poule grise
Entre dans la r'mise
Pour y pondre un bon coco
A l'enfant qui fait dodo...
Dodo, dormez poulette !
Dodo, dormez poulet !

LA BABIN, près de la cheminée au fond, buvant de l'eau sucrée et fourrant du sucre dans ses poches, à voix basse : Faut pas oublier la danraie ! Et puis j'ons aperçu à la cuisine un reste de gigot à qui je dirions bien deux mots. J'crévions de faim, à c't'heure !

MADAME FLACHE, continuant la chanson plus bas :

Une poule noire
Entre dans l'armoire
Pour y pondre un bon coco
A l'enfant qui fait dodo...
Dodo, dormez poulette !
Dodo, dormez poulot !

MUSOTTE, sur sa chaise longue, après avoir gémi : Il s'est endormi ?

MADAME FLACHE, allant à elle : Oui, mademoiselle. Comme un petit Jésus. Voulez-vous que je vous dise ? Ce jeune homme-là, vous le conduirez à l'autel pour son mariage ! C'est un bijou que votre mioche, ma petite ; moi, j'en raffole.

MUSOTTE : Vous le trouvez gentil ?

MADAME FLACHE : Foi de sage-femme, je n'en ai pas souvent mis au monde d'aussi jolis. C'est un plaisir de se dire qu'on a présenté à la lumière un amour comme ça.

MUSOTTE : Et penser que dans quelques heures peut-être je ne pourrai plus le voir, le regarder, l'aimer !

MADAME FLACHE : Mais non, mais non, vous vous montez la tête sans raison.

MUSOTTE : Ah ! je sais bien. Je vous ai entendue causer avec la nourrice. Je sais bien que ce sera bientôt fini, cette nuit peut-être. Est-ce que le docteur aurait écrit à Jean de venir me voir, ce soir, le soir de son mariage, si je n'étais pas perdue ? (Coups de timbre. Elle pousse un cri.) Ah ! le voilà ! C'est lui. Allez vite ouvrir, madame Flache. Vite, vite, vite ! Ah ! mon Dieu, comme j'ai mal !

Elle regarde la porte du fond par où disparaît la sage-femme. Le docteur Pellerin apparaît élégant, habit noir, cravate blanche.

 

 




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