Index | Mots: Alphabétique - Fréquence - Inversions - Longueur - Statistiques | Aide | Bibliothèque IntraText
Guy de Maupassant
Musotte

IntraText CT - Lecture du Texte

Précédent - Suivant

Cliquer ici pour désactiver les liens aux concordances

SCÈNE II

 

LES MÊMES, LE DOCTEUR

MUSOTTE, avec désespoir : Ah ! ce n'est pas lui !

LE DOCTEUR, allant à Musotte : Il n'est pas encore venu ?

MUSOTTE : Il ne viendra pas.

LE DOCTEUR : Il viendra, j'en suis sûr. Je le connais.

MUSOTTE : Non.

LE DOCTEUR : Je vous le jure. (Se tournant vers Mme Flache.) Il n'a pas répondu, n'est-ce pas ?

MADAME FLACHE : Non, monsieur le docteur.

LE DOCTEUR : Il viendra. Elle, comment va-t-elle ?

MADAME FLACHE : Elle s'est un peu reposée.

MUSOTTE, très agitée : C'est fini, c'est fini... Je sens que je ne me reposerai plus jusqu'à ce qu'il vienne, ou jusqu'à ce que je m'en aille sans l'avoir vu.

LE DOCTEUR : Il viendra. Vous dormirez ensuite jusqu'à demain matin.

MUSOTTE : Vous ne l'auriez pas fait venir ce soir si j'avais pu attendre seulement jusqu'à demain matin ! (Coup de timbre, cris de Musotte qui balbutie.) Si ce n'est pas lui, si ce n'est pas lui, je suis perdue. (Mme Flache va ouvrir, Musotte écoute, on entend au-dehors une voix d'homme. Elle murmure, désespérée.) Ce n'est pas lui !

MADAME FLACHE, rentrant, une fiole à la main : C'est la potion du pharmacien.

MUSOTTE, très agitée : Ah ! mon Dieu, que c'est horrible ! Il ne vient pas ! Qu'est-ce que j'ai fait ? Docteur, montrez-moi mon enfant. Je veux le voir encore !

PELLERIN : Mais il dort, ma petite Musotte.

MUSOTTE : Il a le temps de dormir, lui

PELLERIN : Voyons, voyons, calmez-vous !

MUSOTTE : Si Jean ne vient pas, qui s'occupera de mon enfant ? Car il est à lui, je vous le jure. Me croyez-vous ? Je l'aimais tant !

PELLERIN : Oui, ma petite, je vous crois, mais calmez-vous.

MUSOTTE, avec une agitation croissante : Dites-moi... Quand vous êtes sorti tout à l'heure, où avez-vous été ?

PELLERIN : Voir un malade.

MUSOTTE : Ce n'est pas vrai ! Vous avez été voir Jean qui n'a pas voulu vous suivre, car il serait ici avec vous.

PELLERIN : Parole d'honneur, non.

MUSOTTE : Si, je le sens, vous l'avez vu, vous n'osez pas me le dire, vous avez peur de me tuer.

PELLERIN : Ah ! voilà la fièvre qui recommence ! Ça ne peut pas continuer comme ça. Je ne veux pas que vous déraisonniez quand il entrera. (A Mme Flache.) Nous allons faire une piqûre ! Donnez-moi la morphine, madame Flache.

Mme Flache va prendre une seringue à morphine sur la cheminée et la lui donne.

MUSOTTE découvre elle-même son bras, puis murmure : S'il n'y avait pas ça, je ne sais pas comment j'aurais supporté ces derniers jours.

Il la pique.

PELLERIN : Maintenant, vous allez dormir, je vous défends de parler, je ne vous réponds plus et je vous jure qu'avant un quart d'heure Martinel sera ici.

Elle s'étend docilement sur le dos et s'endort.

LA BABIN, remettant lentement le paravent qui cache Musotte : Comme elle s'endort ! Une bénédiction, cette drogue-là ! J'en voudrais tout de même pas pour moi ! Ça me ferait trop peur ! C'est des diableries !

Elle va s'asseoir près du berceau et lit un journal.

MADAME FLACHE, à mi-voix, à Pellerin : Ah ! la pauvre femme ! Quelle misère !

PELLERIN, de même : Oui, c'est une brave fille ! Il y a longtemps que je la connais avec Jean Martinel, qui lui a trois années de bonheur. Et puis, c'est une âme droite et simple !

MADAME FLACHE : Viendra-t-il, ce M. Martinel ?

PELLERIN : Je le crois ; c'est un homme de cœur, mais il n'a pas pu lâcher ainsi dare-dare sa femme et sa belle-famille.

MADAME FLACHE : Le fait est que c'est une fichue coïncidence... une vraie tuile !

PELLERIN : Comme tu dis !

MADAME FLACHE, changeant de ton : Où avez-vous été tout à l'heure ? Ce n'est pas pour une malade que vous avez mis ce soir un habit et une cravate blanche !

PELLERIN : J'ai été voir danser les premiers pas du ballet d'André Montargy.

MADAME FLACHE, intéressée, allant s'asseoir sur le bord de la table : C'est bien, dites ?

PELLERIN, s'asseyant à gauche de la table : Très bien dansé !

MADAME FLACHE : La nouvelle direction fait bien les choses.

PELLERIN : Jeanne Mérali et Gabrielle Poivrier deviennent vraiment des sujets.

MADAME FLACHE : Poivrier, la petite Poivrier... est-ce possible ? Quant à Mérali, ça ne m'étonne pas. Elle est franchement laide, mais elle a de la pointe. Et Mauri ?

PELLERIN : Oh ! une merveilles une vraie merveille, qui danse comme personne... un oiseau de chair qui a des jambes au lieu d'ailes. C'est la perfection.

MADAME FLACHE : Vous en êtes amoureux ?

PELLERIN : Non, j'admire. Tu sais que j'adore la danse, moi.

MADAME FLACHE : Et les danseuses aussi, par moments, voyons... (Baissant les yeux.) T'as oublié ?

PELLERIN : On n'oublie jamais les artistes de ta valeur, ma chère.

MADAME FLACHE : Vous moquez pas de moi.

PELLERIN : Je ne me moque pas. Je te rends justice. J'ai même eu pour toi, jadis, quand j'étais tout jeune médecin, un fort béguin de six semaines. Tu ne regrettes pas ce temps-là, le temps de la grande fête ?

MADAME FLACHE : Un peu.. Mais faut se faire une raison, quand on n'est plus jeune... D'ailleurs, je n'ai pas à me plaindre. Le métier de sage-femme va bien.

PELLERIN : Tu gagnes de l'argent. On m'a dit que tu donnais des dîners.

MADAME FLACHE : Je te crois. Et une bonne cuisine, va ! Faites-moi donc le plaisir de venir dîner un de ces jours, mon petit docteur.

PELLERIN : Mais oui, mon enfant, très volontiers.

MADAME FLACHE : Avec d'autres médecins, ou tout seul ?

PELLERIN : Seul, si tu veux bien. J'aime pas le confrère.

Un coup de timbre.

MUSOTTE, s'éveillant : Ah ! on a sonné... Allez donc voir.

Mme Flache sort. Silence. On écoute.

UNE VOIX, de l'autre côté de la porte : Mme Henriette Lévêque ?

MUSOTTE, poussant un cri aigu : Ah ! c'est lui ! Le voilà ! (Elle fait un effort pour se lever. Jean Martinel paraît.) Jean, Jean ! Enfin !

Elle se soulève et tend les bras vers lui.

 

 




Précédent - Suivant

Index | Mots: Alphabétique - Fréquence - Inversions - Longueur - Statistiques | Aide | Bibliothèque IntraText

Best viewed with any browser at 800x600 or 768x1024 on Tablet PC
IntraText® (V89) - Some rights reserved by EuloTech SRL - 1996-2007. Content in this page is licensed under a Creative Commons License