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| Guy de Maupassant Musotte IntraText CT - Lecture du Texte |
MUSOTTE : Alors, tu as reçu la lettre ?
JEAN : Oui !
MUSOTTE : Et tu es venu, comme ça, tout de suite ?
JEAN : Certainement.
MUSOTTE : Merci, ah ! merci ! Vois-tu, j'ai bien hésité à te faire prévenir, bien hésité jusqu'à ce matin ; mais j'ai entendu la sage-femme causer avec la nourrice, j'ai compris que demain peut-être il serait trop tard et j'ai fait venir le docteur Pellerin pour savoir d'abord, pour t'appeler ensuite.
JEAN : Comment ne m'as-tu pas fait appeler plus tôt ?
MUSOTTE : Je ne pensais point que cela deviendrait si grave. Je n'ai pas voulu troubler ta vie.
JEAN, montrant le berceau : Mais cet enfant... Comment ne l'ai-je pas su ?
MUSOTTE : Tu ne l'aurais jamais su s'il ne m'avait pas tuée. Je t'aurais épargné cette peine, cette gêne dans ton existence. Tu m'avais donné, en me quittant, ce qu'il fallait pour vivre. C'était fini entre nous. Et puis, m'aurais-tu crue en un autre moment que celui-ci, si je t'avais dit : « C'est ton fils ! »
JEAN : Oui, je n'ai jamais douté de toi.
MUSOTTE : Tu es bon comme toujours, mon Jean. Non, je ne te mens pas, va ! Il est à toi, le petit, je te le jure à mon lit de mort, je te le jure devant Dieu !
JEAN : Je t'ai dit que je te crois, que je t'aurais toujours crue...
MUSOTTE : Écoute. Voilà comment ça s'est passé. Sitôt après que tu m'as quittée, j'ai été malade... bien malade... J'ai pensé mourir, tant j'ai souffert. On m'a ordonné un changement d'air. Tu te souviens... C'était l'été... Je me suis rendue à Saint-Malo ; tu sais, chez cette vieille parente dont je t'ai souvent parlé...
JEAN : Oui... Oui...
MUSOTTE : C'est là, après quelque temps, que je me suis aperçue... Un enfant de toi ! Mon premier mouvement a été de tout t'apprendre. Tu es un honnête homme... Tu aurais reconnu l'enfant... peut-être même aurais-tu renoncé à ton mariage... Ça, je ne l'ai pas voulu ! C'était fini, n'est-ce pas ? ça devait rester fini... Je savais bien que je ne pourrais être ta femme. (Riant.) Mme Martinel, moi, Musotte ! Vois-tu ça ?
JEAN : Ah ! ma pauvre amie ! Comme nous sommes brutaux et durs, nous autres hommes, sans le savoir et sans le vouloir.
MUSOTTE : Ne dis pas cela. Je n'étais pas faite pour toi. J'étais un petit modèle ; toi, tu étais un artiste, et je n'ai jamais cru que tu me garderais. (Jean sanglote.) Non, va ! ne pleure pas ! Tu n'as rien à te reprocher ; tu as toujours été bon pour moi. C'est Dieu qui est méchant pour moi !
MUSOTTE : Mais laisse-moi continuer. Je suis restée à Saint-Malo, le plus longtemps que j'ai pu, en cachant mon état... Puis, je suis revenue à Paris et, quelques mois après, le petit est né. Un enfant ! Quand j'ai compris ce qui m'arrivait, j'ai d'abord éprouvé de la peur... oui, de la peur... Puis, j'ai pensé qu'il était de ton sang, qu'il avait de ta vie, qu'il me resterait comme de toi ! On est bête, quand on n'est pas instruite ! on change d'idées comme s'il vous passait du vent dans l'esprit, et j'ai été contente tout à coup, j'ai été contente à la pensée que je l'élèverais, qu'il grandirait... qu'il m'appellerait maman... (Elle sanglote encore.) Il ne dira jamais maman, il ne m'embrassera jamais avec ses petits bras, puisque je vais le quitter, moi, et m'en aller, je ne sais pas où... là où tout le monde va ! Mon Dieu ! mon Dieu !
JEAN : Calme-toi, ma petite Musotte. Est-ce que tu parlerais comme tu parles, si tu étais aussi malade que tu le crois ?
MUSOTTE : Tu ne vois donc pas que la fièvre me brûle, que je perds la tête, que je ne sais plus ce que je dis ?...
JEAN : Mais non, mais non... calme-toi.
MUSOTTE : Câline-moi, tu me calmeras.
JEAN lui baise les cheveux, puis reprend : Là... comme ça... ne me parle plus pendant quelques moments. Restons ainsi, l'un près de l'autre.
MUSOTTE : Mais il faut que je te parle. J'ai tant de choses à te dire encore. Et je ne sais plus, ma tête m'échappe... Oh ! mon Dieu ! je ne sais plus ! (Elle se soulève, regarde autour d'elle et aperçoit le berceau.) Ah ! oui ! Je sais. Je me rappelle... C'est lui, mon enfant. Dis-moi, qu'est-ce que tu feras de lui ? Tu sais que je suis orpheline. Il va rester tout seul, tout seul au monde, ce petit. Ecoute, Jean, j'ai toute ma tète revenue. Je comprendrai très bien ce que tu vas me répondre, et le calme de mes derniers moments en dépendra... Je n'ai personne à qui le laisser... que toi.
JEAN : Je te jure de le prendre, de le recueillir, de l'élever.
MUS0TTE : Tu l'as déjà vu ?
JEAN : Oui.
MUSOTTE : Va le regarder encore. (Jean va au berceau.) Il est gentil, hein ?... Tout le monde est d'accord pour le dire. Regarde-le, ce pauvre petit, qui a seulement quelques jours de vie, qui est à nous, dont tu es le papa, dont je suis la maman, et qui n'aura plus de maman tout à l'heure... (Avec angoisse.) Promets-moi qu'il aura toujours un papa ?
JEAN, allant à elle : Je te le promets, ma chérie.
MUSOTTE : Un vrai papa qui l'aimera bien ?
MUSOTTE : Qui sera bon, bon, bon, très bon pour lui ?
MUSOTTE : Et puis, j'ai encore quelque chose... Je n'ose pas.
MUSOTTE : Depuis que je suis revenue à Paris, j'ai cherché à te voir sans être vue de toi, et je t'ai aperçu trois fois. Tu étais avec elle, avec ta fiancée, ta femme... et un monsieur, son père, je crois. Oh ! comme je l'ai regardée, elle. Je me demandais : « L'aimera-t-elle comme je l'ai aimé ? le rendra-t-elle heureux ? Est-elle bonne ? » Dis-moi, crois-tu qu'elle soit très bonne ?
MUSOTTE : Tu en es bien certain, n'est-ce pas ?
JEAN : Mais oui.
MUSOTTE : Je l'ai cru aussi, rien qu'à la voir passer. Elle est si jolie ! J'ai été un peu jalouse. J'ai pleuré en rentrant. Mais comment vas-tu faire, toi, entre elle et ton fils ?
MUSOTTE : Ton devoir, c'est elle, ou lui ?
JEAN : C'est lui.
MUSOTTE : Jean, écoute ! Quand je ne serai plus, demande-lui de ma part, à ta femme, de la part d'une morte, de l'adopter, ce petit ; de l'aimer, comme j'aurais fait ; d'être sa maman, à ma place. Si elle est tendre et bonne, elle consentira. Dis-lui comme tu m'as vue souffrir, que ma dernière prière, ma dernière supplication sur la terre ont été pour elle. Le feras-tu ?
JEAN : Je te promets que je le ferai.
MUSOTTE : Oh ! merci, merci ! Je n'ai plus peur de rien ; mon pauvre petit est sauvé, je suis heureuse, je suis tranquille. Ah ! comme je suis calmée !... Tu ne sais pas, je l'ai appelé Jean, comme toi... Ça ne te contrarie pas, dis ?
MUSOTTE : Tu pleures, tu m'aimes encore un peu, merci, Jean... merci... Ah ! si je ne mourais pas ! C'est possible pourtant, je vais mieux depuis que tu es ici, depuis que tu m'as promis tout ce que tu viens de me promettre, depuis que je suis rassurée. Donne-moi ta main. En ce moment je me rappelle toute notre vie, je suis contente, je suis presque gaie, j'ai envie de rire, tiens... J'ai envie de rire, je ne sais pas pourquoi. Elle rit.
JEAN : Calme-toi, ma petite Musotte !
MUSOTTE : Si tu savais comme il me vient des souvenirs ! Te rappelles-tu quand j'ai posé pour ta Mendiante, pour ta Marchande de Violettes et pour ta Femme coupable, qui t'a valu une première médaille ?... Et le déjeuner chez Ledoyen le jour du vernissage ? Plus de vingt-cinq à une table de dix ! En a-t-on dit des folies, surtout le petit... le petit... comment s'appelle-t-il donc ? Ce petit si rigolo qui fait toujours des portraits qui ne ressemblent jamais... Ah ! oui, Tavernier... Et quand tu m'as installée chez toi, dans ton cabinet de débarras, où il y avait deux grands mannequins dont j'avais peur la nuit... Et je t'appelais, et tu venais me rassurer... Ah ! que c'était drôle... tu te rappelles ? (Elle rit encore.) Si cette vie-là pouvait recommencer ! (Elle pousse un cri.) Ah ! j'ai mal... j'ai mal... (A Jean qui veut aller chercher le docteur.) Non ! reste ! reste ! (Un silence. Changeant brusquement de visage et de ton.) Vois ! il fait un temps superbe. Si tu veux, nous irons avec l'enfant faire un tour sur un bateau-mouche... Ça m'amuse tant, les bateaux-mouches ! C'est si gentil... Ça court sur l'eau, vite, vite, et sans bruit ! Maintenant que je suis ta femme, je peux me lever, je suis guérie. Chéri ! je n'aurais jamais cru que tu m'épouserais... Notre petit, regarde-le, comme il est joli, et comme il grandit... il s'appelle Jean aussi, comme toi... J'ai mes deux petits Jean, à moi, bien à moi !... Comme je suis heureuse ! Tu ne sais pas ? Il a marché aujourd'hui pour la première fois...
Elle rit de nouveau, les bras tendus, montrant l'enfant qu'elle croit apercevoir devant elle.
JEAN, pleurant : Musotte, Musotte, tu me reconnais ?
MUSOTTE : Je crois bien que je te reconnais, puisque je suis ta femme ! Embrasse-moi, chéri ; embrasse-moi, mon amour...
JEAN la prend dans ses bras, sanglotant, répétant : Musotte, Musotte !
A ce moment, Musotte se lève sur son séant, montre du geste à Jean le berceau vers lequel il se dirige en lui faisant : « Oui ! oui ! » de la tête. Quand Jean est arrivé près du berceau, Musotte, qui s'est levée sur les genoux, retombe inanimée sur la chaise longue.
JEAN, effrayé, appelant : Pellerin ! Pellerin !