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Guy de Maupassant
Musotte

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SCÈNE II

 

LES MÊMES, moins MARTINEL, LE DOMESTIQUE

MADAME DE RONCHARD, allant vivement au domestique : Baptiste... Baptiste... Qui est-ce qui demande M. Martinel ?

LE DOMESTIQUE : Je ne sais pas, madame ; c'est le concierge qui est monté.

MADAME DE RONCHARD : Eh bien ! allez voir sans vous montrer et vous reviendrez nous l'apprendre tout de suite.

PETITPRÉ, qui s'est levé à l'entrée du domestique : Non ! Je ne peux pas les espionner. Attendons. Ce ne sera pas long maintenant. (Au domestique.) Allez.

Le domestique sort.

MADAME DE RONCHARD, à Petitpré : Je ne te comprends pas, Adolphe ! Tu es d'un calme ! On dirait qu'il ne s'agit pas du bonheur de ta fille. Moi, je bous.

PETITPRÉ : Ça ne sert à rien.

MADAME DE RONCHARD : Si on ne faisait que ce qui sert à quelque chose !

PETITPRÉ, s'asseyant près de la table, à droite : Causons, au contraire ; causons raisonnablement, maintenant que nous voilà en famille et que M. Martinel est parti.

MADAME DE RONCHARD, s'asseyant à droite : S'il pouvait s'en retourner au Havre !

LÉON, s'asseyant à gauche de la table : Ça ne changerait rien qu'il soit au Havre.

PETITPRÉ : Quant à moi, je pense...

MADAME DE RONCHARD, l'interrompant : Mon opinion, à moi, voulez-vous que je vous la dise ? C'est qu'on nous prépare quelque chose ; qu'on veut nous mettre dedans, comme on dit.

PETITPRÉ : Mais pourquoi ? Dans quel intérêt ? M. Jean Martinel est un honnête homme, il aime ma fille. Léon, dont j'apprécie le jugement, bien qu'il soit mon fils...

LÉON : Merci, papa !

PETITPRÉ : ... Léon a pour lui autant d'estime que d'amitié. Quant à l'oncle...

MADAME DE RONCHARD : Ne parlons pas d'eux, si tu veux. C'est cette femme qui est en train de nous mettre dedans. Elle a joué quelque comédie et elle a choisi aujourd'hui pour le dénouement. C'est son coup de théâtre, son coup du traître...

LÉON : Comme à l'Ambigu.

MADAME DE RONCHARD : Ne ris pas. Je les connais, ces femmes-là. J'en ai assez souffert.

PETITPRÉ : Eh ! ma pauvre Clarisse, si tu avais su le comprendre, tu l'aurais tenu si bien, ton mari !

MADAME DE RONCHARD, se levant : Qu'est-ce que tu appelles le comprendre ? Pardonner, vivre avec ce coureur, rentrant on ne sait d'où ? Je préfère encore ma vie brisée et ma solitude... avec vous !

PETITPRÉ : Tu avais raison sans doute à ton point de vue d'épouse, mais il existe d'autres points de vue peut-être moins égoïstes et certainement supérieurs, comme celui de la famille.

MADAME DE RONCHARD : De la famille ? Tu dis que j'ai eu tort au point de vue de la famille, toi, un magistrat ?

PETITPRÉ : Ça m'a rendu très prudent, d'avoir été magistrat, d'avoir vu passer sous mes yeux tant de situations équivoques ou terribles qui, mettant ma conscience à la torture, m'ont donné de cruelles heures d'indécision. L'homme est souvent si peu responsable, les circonstances sont tellement puissantes, l'impénétrable nature est si capricieuse, les instincts sont si mystérieux, qu'il faut être tolérant et même indulgent devant les fautes qui ne ressemblent pas à des crimes et qui ne prouvent rien de scélérat ni de vicieux dans un être.

MADAME DE RONCHARD : Tromper sa femme n'est pas scélérat ? Tu dis cela devant ton fils ? Voilà un joli enseignement !

Elle passe à gauche.

LÉON : Oh ! j'ai mon opinion faite là-dessus, ma tante.

PETITPRÉ, se levant. : Ce fut un crime, ce n'en est presque plus un. Il est considéré aujourd'hui comme si naturel qu'on le punit à peine. On le punit par le divorce, châtiment de délivrance pour beaucoup. La loi préfère désunir à huis clos, timidement, plutôt que de sévir comme autrefois...

MADAME DE RONCHARD : Vos théories d'aujourd'hui sont révoltantes... et je dis...

LÉON, se levant : Ah ! voilà M. Martinel !

 

 




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