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Guy de Maupassant
Musotte

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SCÈNE IV

 

PETITPRÉ, MARTINEL, Mme DE RONCHARD

PETITPRÉ, qui a fini de lire la lettre. Alors, monsieur, vous affirmez que votre neveu ignorait la situation de cette femme ?

MARTINEL : Sur l'honneur !

MADAME DE RONCHARD : C'est inadmissible !

MARTINEL : Je vous répondrai d'un mot. S'il avait connu cette situation, comment aurait-il fait ce qu'il a fait ce soir ?

PETITPRÉ : Expliquez-vous plus clairement.

MARTINEL : C'est bien simple ! S'il avait connu plus tôt le danger que courait cette femme, aurait-il attendu la dernière heure, choisi ce soir enfin, cette minute suprême, pour aller dire adieu à cette mourante et pour vous révéler l'existence d'un fils illégitime ?... Mais on les cache quand on veut et comme on veut, ces enfants-1à, sacrebleu ! Vous le savez aussi bien que moi, monsieur !... Pour nous jeter tous ainsi dans cette émotion et compromettre son avenir, il eût fallu que Jean fût un imbécile et ce n'en est pas un. Et s'il l'avait sue plus tôt cette situation, pensez-vous qu'il ne me l'aurait pas confiée, à moi, et que j'aurais été assez bête, moi aussi, pour ne pas éviter ce désastre ? Mais c'est clair comme le jour ce que je vous dis là.

MADAME DE RONCHARD, agitée, toujours allant et venant dans la partie gauche de la scène : Clair comme le jour... clair comme le jour...

MARTINEL : Mais oui. Si nous n'avions pas reçu cette nouvelle comme une balle qui tue toute réflexion, si nous avions eu le temps de raisonner, de nous concerter, nous pouvions vous cacher tout. Et du diable si vous en auriez jamais su quelque chose ! Notre tort a été d'être trop sincères et trop loyaux. Je ne le regrette pas d'ailleurs. Il faut toujours agir loyalement dans la vie.

MADAME DE RONCHARD : Permettez, monsieur...

PETITPRÉ : Tais-toi, Clarisse. (A Martinel.) Soit, monsieur. Il ne s'agit pas de votre honneur ni de votre loyauté, absolument incontestables en toute cette affaire. Je veux bien admettre que votre neveu n'ait rien su de la situation. Mais l'enfant ? Qu'est-ce qui vous prouve qu'il soit de lui ?

MARTINEL : Et à Jean, qu'est-ce qui le lui a prouvé ? Il l'a cru cependant, et pourtant, sac à papier ! ce n'était pas son intérêt de le croire ! Ça n'a rien de réjouissant, un mioche qui vous pousse comme ça tout d'un coup sans qu'on s'y attende, et le soir même de votre mariage ! Il l'a cru cependant. Et moi, et vous, et nous tous, nous n'accepterions pas ce qu'il a accepté, ce que le père a accepté ? Allons donc ! (Un temps.) Vous me demandez de vous prouver que cet enfant est le fils de Jean ?

MADAME DE RONCHARD et PETITPRÉ : Oui.

MARTINEL : Prouvez-moi donc, vous, qu'il ne l'est pas !

MADAME DE RONCHARD : Vous voulez l'impossible.

MARTINEL : Vous aussi... Le vrai juge là-dedans, voyez-vous, c'est mon neveu. Nous autres, nous n'avons qu'à le suivre.

MADAME DE RONCHARD : Mais, cependant...

PETITPRÉ : Tais-toi, Clarisse !... M. Martinel a raison.

MADAME DE RONCHARD : Encore !

MARTINEL : On n'a jamais à moitié raison, madame. (A Petitpré.) J'étais bien sûr que vous me comprendriez, monsieur. Vous êtes un homme de bon sens, vous !

MADAME DE RONCHARD : Et moi, qu'est-ce que je suis donc, alors ?

MARTINEL : Vous êtes une femme du monde, madame.

MADAME DE RONCHARD : Et c'est justement comme femme du monde que je proteste, monsieur ! Vous aurez beau épiloguer, il n'y a pas moins là un fait : c'est que M. Jean Martinel apporte à son épouse, comme cadeau de noces, le jour de son mariage, un bâtard. Eh bien ! je vous le demande, femme du monde ou non, est-ce qu'on peut accepter ces choses-là ?

PETITPRÉ : Ma sœur a raison, cette fois, monsieur Martinel.

MADAME DE RONCHARD : Ce n'est pas trop tôt !

PETITPRÉ : Il s'agit d'un fait qui existe, patent, indéniable, et qui crée pour nous une intolérable situation. Nous avons uni notre fille à un homme libre de tout lien, de toute entrave dans la vie. Et il arrive ce que vous savez. Les conséquences doivent en être supportées par lui, et non par nous. Nous sommes lésés et déçus dans notre confiance, et le consentement que nous avons donné à ce mariage, nous l'aurions certainement refusé dans les circonstances actuelles.

MADAME DE RONCHARD : Si nous l'aurions refusé ? Ah ! ah ! Plutôt deux fois qu'une ! D'ailleurs, cet enfant, si on l'acceptait, deviendrait certainement une cause de brouille entre nous tous. Voyez Gilberte mère à son tour. Que de jalousies, de rivalités, de haines peut-être, entre cet intrus et les autres ! Une pomme de discorde, que cet enfant-là.

MARTINEL : Mais non, sacrebleu ! Il ne sera un fardeau pour personne, ce petit ! Grâce à Jean, sa mère lui aura laissé de quoi vivre largement ; et plus tard, quand il sera un homme, il travaillera, que diable ! Il fera comme j'ai fait, moi, comme font plus des neuf dixièmes du genre humain. Ce sera toujours un oisif de moins et ça n'en vaudra que mieux !

PETITPRÉ : Mais d'ici là, qui s'en chargera ?

MARTINEL : Moi, si l'on veut. Je suis garçon, retiré des affaires. Ça m'occupera... ça me distraira... Je suis tout prêt à le prendre avec moi, ce mioche... (Regardant Mme de Ronchard.) A moins que Madame, qui aime tant à sauver les chiens perdus...

MADAME DE RONCHARD : Cet enfant !... à moi !... Oh ! ce serait un comble !

Elle passe à droite.

MARTINEL : Vrai, madame, si vous y tenez, je vous céderai la place de bien bon cœur.

MADAME DE RONCHARD : Mais, monsieur... Je n'ai pas dit...

MARTINEL : Pas encore, c'est vrai... Mais vous le direz peut-être avant qu'il soit longtemps... car je commence à vous connaître, allez ! Vous êtes une fausse méchante, vous, et pas autre chose !... Vous avez été malheureuse dans la vie... Ça vous a aigrie... comme le lait, qui tourne à la surface... mais au fond... beurre première qualité !

MADAME DE RONCHARD, offusquée : Cette comparaison... Du lait... du beurre... Pouah ! c'est écœurant !

PETITPRÉ : Mais, Clarisse...

MARTINEL : Voilà votre fille.

 

 




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