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Guy de Maupassant
Musotte

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SCÈNE V

 

LES MÊMES, plus GILBERTE et LÉON, entrant de gauche.

PETITPRÉ, allant à sa fille : Avant de revoir ton mari... si tu dois le revoir, il faut que nous ayons décidé ensemble ce que tu vas répondre.

GILBERTE, très émue, s'asseyant à gauche de la table : Je savais bien que c'était un malheur.

MARTINEL, s'asseyant près d'elle : Oui, mon enfant. Mais il y a deux sortes de malheurs, ceux qui viennent de la faute des hommes et ceux qui viennent uniquement du hasard des faits, c'est-à-dire de la fatalité. Dans le premier cas, l'homme est coupable. Dans le second, il est victime. Me comprenez-vous bien ?

GILBERTE : Oui, monsieur.

MARTINEL : Un malheur dont quelqu'un est victime peut atteindre cruellement aussi une autre personne. Le cœur de cette seconde blessée tout à fait innocente ne pardonnera-t-il pas à l'auteur involontaire de son mal ?

GILBERTE, d'une voix douloureuse : Cela dépend de la souffrance qu'elle a subie.

MARTINEL : Cependant, vous avez su qu'avant de vous aimer, puis de concevoir la pensée et l'espoir de vous épouser, mon neveu avait eu... une liaison. Vous avez accepté ce fait qui n'a rien d'ailleurs d'exceptionnel.

GILBERTE : Je l'avais accepté.

MARTINEL : Votre frère vient de vous apprendre le reste.

GILBERTE : Oui, monsieur.

MARTINEL : Que dois-je répondre à Jean ?

GILBERTE, se relevant et descendant : Je suis trop bouleversée pour vous le dire encore. Cette femme à laquelle je ne pensais point, dont l'existence m'était indifférente, sa mort me fait peur. Il me semble qu'elle vient de se dresser entre Jean et moi, et qu'elle y restera toujours. Tout ce que l'on m'a dit d'elle m'a fait mal étrangement. Vous l'avez aussi connue, cette femme, vous, monsieur ?

MARTINEL, levé également : Oui, madame, et je n'en peux dire que du bien. Votre frère et moi nous l'avons toujours considérée comme irréprochable vis-à-vis de Jean. Elle l'aima d'un amour vrai, dévoué, fidèle, absolu. J'en parle en homme qui a déploré profondément cette liaison, car je me considérais comme un père ; mais il faut être juste pour tout le monde.

GILBERTE : Est-ce que Jean l'aima beaucoup aussi ?

MARTINEL : Oui, certainement. Mais son amour s'affaiblit. Il y avait entre eux trop de distance morale et sociale. Il lui demeurait cependant attaché par reconnaissance de la profonde tendresse qu'elle lui avait donnée.

GILBERTE, grave : Et Jean vient de la voir mourir ?

MARTINEL : Il eut le temps de lui dire adieu.

GILBERTE, à mi-voix : Si je pouvais deviner ce qui s'est passé en lui à ce moment-là ! Oh ! cette morte, c'est bien pis pour moi que si elle était vivante !

MADAME DE RONCHARD, assise à droite, se levant et remontant : Je ne te comprends plus, ma chère. Elle est morte, tant mieux pour toi. Dieu t'en délivre !

GILBERTE : Non, ma tante ; ce que j'éprouve est si pénible que j'aimerais mieux la savoir loin que de la savoir morte.

PETITPRÉ, descendant : Moi, je l'admets, c'est là un sentiment de jeune femme émue par un affreux événement. Il n'y a qu'une complication grave là-dedans, très grave : celle de l'enfant. Quoi qu'on fasse de lui, il ne sera pas moins le fils de mon gendre et un danger pour nous tous.

MADAME DE RONCHARD : Et un ridicule. Voyez-vous un peu ce qu'en dirait le monde ?

LÉON : Laissons le monde tranquille, ma tante, et occupons-nous de nous-même ! (Allant à sa sœur.) Toi, Gilberte, est-ce que l'idée de l'enfant t'émeut beaucoup ?

GILBERTE : Oh ! non, le pauvre petit.

PETITPRÉ : Encore des folies de femmes qui ne comprennent rien de l'existence.

LÉON : Eh ! papa, pourquoi avons-nous tant de morales diverses, suivant que nous sommes spectateurs ou acteurs des événements ? Pourquoi tant de différence entre la vie d'imagination et la vie réelle ; entre ce qu'on devrait faire, ce qu'on voudrait que les autres fissent, et ce qu'on fait soi-même ?... Oui ! ce qui nous arrive est très pénible ; mais la surprise de cet événement, sa coïncidence avec le jour du mariage, nous le rendent plus pénible encore. Nous grossissons tout de notre émotion, parce que c'est chez nous que ça se passe. Supposez un instant que vous ayez lu ça dans votre journal...

MADAME DE RONCHARD, assise à gauche de la table, avec indignation : Est-ce que mon journal ?...

LÉON : ... ou dans un roman ! Que d'émotions ! Que de larmes, mon Dieu ! Comme votre sympathie irait vite à ce pauvre enfant dont la naissance a coûté la vie à sa mère !... Comme vous estimeriez Jean, franc, loyal, et bon sans défaillance ! Tandis que s'il avait... lâché la mourante et fait disparaître le petit dans quelque village de banlieue, il n'y aurait pas assez de mépris pour lui... assez d'insultes... Il deviendrait un être sans cœur et sans entrailles... Et vous, ma tante, pensant aux innombrables toutous qui vous doivent la vie, vous vous écrieriez avec de grands gestes : « Quel misérable ! »

MARTINEL, assis à gauche : Mais certainement !

MADAME DE RONCHARD : Les chiens valent mieux que les hommes !

LÉON : Les enfants ne sont pas des hommes, ma tante. Ils n'ont pas encore eu le temps de devenir méchants.

PETITPRÉ : Tout cela est très ingénieux, Léon, et tu plaides à ravir.

MADAME DE RONCHARD : Si ça pouvait être comme ça au Palais !

PETITPRÉ : Mais il ne s'agit pas ici de roman, ni de personnages imaginaires. Nous avons marié Gilberte avec un jeune homme dans les conditions normales.

MADAME DE RONCHARD : Sans enthousiasme !

PETITPRÉ : Sans enthousiasme, c'est vrai ! Mais enfin, nous l'avons mariée tout de même. Or, le soir de ses noces, il nous apporte en cadeau... Je ne veux pas de ce présent qui braille !

LÉON : Qu'est-ce que ça prouve, sinon que ton gendre est un brave garçon ! Ce qu'il vient de faire en risquant son bonheur pour accomplir son devoir ne dit-il pas, mieux que n'importe quoi, combien il est capable de dévouement ?

MARTINEL : C'est clair comme le jour !

MADAME DE RONCHARD, à part : Il est fatigant, cet homme du Havre !

PETITPRÉ : Alors, tu admets que Gilberte, le jour de son entrée en ménage, devienne la mère adoptive du bâtard de la maîtresse de son mari ?

LÉON : Parfaitement, comme j'admets tout ce qui est noble et désintéressé. Et tu penserais comme moi s'il ne s'agissait pas de ta fille !

PETITPRÉ : Non, c'est là une situation inacceptable !

LÉON : Mais alors, qu'est-ce que tu proposes ?

PETITPRÉ : Mais, parbleu, un divorce ! Le scandale de ce soir suffit.

MADAME DE RONCHARD, se levant : Gilberte divorcée !... Mais tu n'y songes pas !... La moitié de nos amis lui fermant leur porte, la plupart de ses relations perdues... Le divorce !... Allez ! allez ! malgré vos lois nouvelles, il n'est pas entré dans nos mœurs et n'y entrera pas de sitôt... La religion le défend, le monde ne l'accepte qu'en rechignant, et quand on a contre soi la religion et le monde...

PETITPRÉ : Cependant les statistiques prouvent...

MADAME DE RONCHARD : Ah ! les statistiques ! On leur fait dire ce qu'on veut, aux statistiques !... Non ! pas de divorce pour Gilberte ! (Mouvement de détente de tous. D'une voix douce.) Une bonne petite séparation tout simplement, c'est admis, au moins, ça... c'est de bon ton... On se sépare... Je me suis séparée, moi... Tous les gens comme il faut se séparent, ça va très bien comme ça, tandis que divorcer...

LÉON, sérieux : Il me semble à moi qu'une seule personne a le droit d'avoir une volonté et nous l'oublions trop ! (A sa sœur.) Tu as tout entendu... Tu es maîtresse de ton jugement et de ta décision... De toi, d'un mot, dépendent le pardon ou la rupture... Mon père t'a donné des arguments. Qu'est-ce que ton cœur a répondu ?... (Gilberte va parler, puis s'arrête et se met à pleurer.) Songe aussi qu'en refusant de pardonner, tu me frappes moi-même et que si je te vois malheureuse de ton obstination à dire non... j'en souffrirai beaucoup. M. Martinel te demandait tout à l'heure une réponse pour Jean. Faisons mieux, je vais le chercher. C'est de ta bouche, c'est plutôt dans tes yeux qu'il apprendra son sort. (L'amenant doucement à l'avant-scène.) Petite sœur, petite sœur, ne sois pas trop fière... ne sois pas vaniteuse. Écoute ce que te dit ton chagrin dans ton âme... Écoute bien... pour ne pas le confondre avec l'orgueil.

GILBERTE : Mais je n'ai pas d'orgueil. Je ne sais pas ce que je sens. J'ai mal. J'ai de la joie gâtée qui m'empoisonne...

LÉON : Prends garde. Il suffit de si peu en des moments comme celui-ci pour faire des blessures inguérissables !

GILBERTE : Non... non... Je suis trop émue... Je serais peut-être dure, j'ai peur de lui et de moi... J'ai peur de tout briser ou de tout céder...

LÉON : J'y vais.

GILBERTE, résolue : Non... je ne veux pas... je te le défends...

LÉON : Veux-tu que je te dise, ma petite Gilberte ? Tu es moins chic que je ne l'aurais cru !

GILBERTE : Pourquoi ?

LÉON : Parce qu'en des moments comme celui-ci, il faut savoir répondre oui ou non tout de suite.

Jean paraît à droite.

 

 




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