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| Guy de Maupassant Musotte IntraText CT - Lecture du Texte |
SCÈNE VI
LES MÊMES, plus JEAN MARTINEL, debout sur le seuil de la porte.
GILBERTE, avec un cri étouffé : C'est lui !...
LÉON, allant à lui et lui serrant les mains : Toi ?
JEAN : J'étais comme le prévenu qui attend l'arrêt des juges : l'acquittement ou la mort. Ces moments que je viens de passer, je ne les oublierai jamais !
LÉON : Ton oncle et moi nous avons dit tout ce que nous avions à dire. Parle.
JEAN : Ah ! moi, je ne saurais... C'est à ma femme seule... Devant tous, je n'oserais pas... Je lui demande un instant ; après, je pars et je quitte cette maison si son attitude me l'indique. Je ferai ce qu'elle voudra, je deviendrai ce qu'elle ordonnera ; mais je veux entendre de sa bouche sa décision sur ma vie. (A Gilberte.) Vous ne pouvez pas me refuser cela, madame. C'est la seule prière que je vous adresserai jamais, je vous le jure, si ma supplication vers vous demeure inexaucée.
Ils sont debout face à face et se regardent.
GILBERTE : Non, je ne peux pas refuser, en effet. Mon père, ma tante, voulez-vous me laisser seule quelques minutes avec... M. Martinel ? Vous voyez que je suis très calme...
PETITPRÉ : Cependant...
JEAN, vivement, à M. de Petitpré : Monsieur, je ne contredirai en rien votre volonté. Je ne ferai rien sans votre approbation. Je ne suis pas revenu ici pour braver votre autorité ni pour parler d'un droit. Je vous demande respectueusement la permission de rester seul quelques minutes avec... ma femme. Pensez que c'est là peut-être notre dernière entrevue et que notre avenir à tous deux en dépend.
MADAME DE RONCHARD : C'est seulement l'avenir de Gilberte qui nous occupe.
JEAN, à Mme de Ronchard : J'en appelle simplement à votre cœur, madame, à votre cœur qui a souffert. N'oubliez pas que votre irritation et votre amertume contre moi viennent du mal qu'un autre vous a fait. Votre vie a été brisée par lui, ne m'en veuillez pas à moi. Vous avez été malheureuse, mariée à peine un an... (Montrant Gilberte.) Voulez-vous qu'elle soit mariée à peine un jour et que plus tard elle parle de sa vie brisée, gardant sans cesse le souvenir du désastre de ce soir ? (Sur un mouvement de Mme de Ronchard.) Je vous sais bonne, quoique vous vous défendiez de l'être, et je vous promets, madame, que si je reste le mari de Gilberte, je vous aimerai comme un fils, comme celui que vous étiez digne d'avoir.
MADAME DE RONCHARD, très émue, en elle-même : Un fils !... Il m'a tout émue !... (A mi-voix à Petitpré.) Allons, Adolphe, laissons-les seuls, puisqu'il le demande.
Elle embrasse Gilberte.
PETITPRÉ, à Jean : Eh bien ! soit, monsieur !
Il remonte et sort par le fond en donnant le bras à sa sœur.
MARTINEL, à Léon : Ils vont se parler avec ça... (Il se frappe le cœur.) C'est la vraie éloquence.
Il sort par le fond avec Léon.