Le remarquable écrivain
qui signe Nestor au Gil Blas a consacré un long article à la discussion
de ma dernière chronique, où j'appréciais le volume de mon confrère J.-K.
Huysmans.
Mon contradicteur ayant, dans sa
critique, mis en cause tous
ceux qu'il appelle les romanciers nouveaux, apprécié leur méthode
et jugé leur poétique, je reviens
sur ce sujet.
Et d'abord, en principe, je déclare à
mon aimable confrère que je
crois tous les principes littéraires inutiles. L'œuvre seule vaut quelque chose, quelle
que soit la méthode du romancier. Un homme de talent ou
de génie met en préceptes ses qualités et même ses défauts ; et voilà comment se fondent toutes les écoles. Mais, comme c'est
en vertu des règles établies ou acceptées
par les écrivains d'un tempérament
différent qu'on attaque les livres du rival, les
discussions ont cela d'excellent qu'elles peuvent servir à expliquer les œuvres et faire comprendre la légitimité des revendications artistiques, le droit de chaque littérateur de comprendre l'art à sa façon,
du moment qu'il est doué d'assez de talent pour
imposer sa manière de voir.
Or, j'ai dit,
en parlant des romans de
Dumas père (et de là vient la querelle de Nestor) qu'un invincible ennui me gagne à la lecture de cette
accumulation d'incroyables inventions ;
et, sentant bien dans quelle colère
j'allais jeter les admirateurs des Trois Mousquetaires, j'eus soin de me mettre à l'abri derrière cette phrase de Balzac : « On est
vraiment fâché d'avoir lu cela.
Rien n'en reste que le dégoût pour soi-même d'avoir ainsi gaspillé son
temps. »
Et, là-dessus, mon confrère s'écrie que je montre un
dédain transcendant pour les romans qui amusent ; et que les récits
merveilleux qui ont diverti déjà trois générations ne sont, à mes yeux, que des
sottises.
J'admire infiniment l'imagination, et je place ce don
au même rang que celui de l'observation ; mais je crois que, pour mettre
en œuvre l'un ou l'autre, de façon à faire dire aux vrais artistes :
« Voici un livre », il faut un troisième don, supérieur aux deux
autres et qui faisait défaut à Dumas, malgré sa prodigieuse astuce de conteur.
Ce don, c'est l'art littéraire. Je veux dire cette qualité singulière de
l'esprit qui met en œuvre ce je ne sais quoi d'éternel, cette couleur
inoubliable, changeante avec les artistes, mais toujours reconnaissable, l'âme
artistique enfin qui est dans Homère, Aristophane, Eschyle, Sophocle, Virgile,
Apulée, Rabelais, Montaigne, Saint-Simon, Corneille, Racine, Molière, La
Bruyère, Montesquieu, Voltaire, Chateaubriand, Musset, Hugo, Balzac, Gautier,
Baudelaire, etc., etc., et qui n'est pas plus dans les romans de Dumas père que
dans ceux de M. Cherbuliez, que je citais aussi l'autre jour. Mlle de Scudéry,
le vicomte d'Arlincourt, Eugène Sue, Frédéric Soulié, ont affolé leurs
générations. Qu'en reste-t-il ? Ce qui restera de Dumas père quand son
fils aura disparu. Rien qu'un souvenir, bien que Dumas soit, à mon sens,
infiniment supérieur à ceux que je viens de citer.
Don Quichotte, ce roman des romans, est une
œuvre d'imagination, et, bien que traduit, il nous donne la sensation d'une
merveille d'art inestimable. Gil Blas est une œuvre d'imagination, Gargantua
également, et aussi l'adorable livre de Gautier, Mademoiselle de Maupin.
Et ils vivront éternellement, parce qu'ils sont animés
de ce souffle qui vivifie.
En dehors de l'art, pas de salut. L'art, est-ce le
style ? dira-t-on. Non assurément, bien que le style en soit une large
partie. Balzac écrivait mal ; Stendhal n'écrivait pas ; Shakespeare traduit
nous donne des soulèvements d'admiration.
L'art, c'est
l'art, et je n'en sais pas plus.
Opium facit
dormire quia habet virtutem dormitivam.
L'art nous
donne la foi
dans l'invraisemblable,
anime ce qu'il touche, crée une
réalité particulière, qui n'est ni vraie,
ni croyable, et qui devient les deux par la force du
talent.
Mais il faut distinguer
entre ce dieu et les Pygmalions d'aventure.
Partant de ce principe
que nos sens
ne peuvent nous rien révéler
au-delà de ce qui existe, que les plus grands efforts de notre
imagination n'aboutissent qu'à
coudre ensemble des bouts de vérité
disparates, les romanciers
nouveaux en ont conclu que, au lieu de s'évertuer à déformer le vrai,
il valait mieux s'efforcer de le reproduire tout simplement. Cette
méthode a sa logique. Mon confrère Nestor l'admet parfaitement ; mais,
quand je prétends que M. Folantin, le personnage de Huysmans, ce triste employé
à la recherche d'un dîner passable, est d'une navrante vérité, le rédacteur du Gil
Blas me répond : « Non pas ! il est de pure fantaisie, il me
laisse froid. » Et Nestor en donne immédiatement la raison probante que
voici : « Comme j'ai, grâce au ciel, une excellente cuisinière, ces
angoisses ne m'intéressent pas du tout. » Or, mon cher confrère, comme la
mienne est beaucoup moins bonne que la vôtre, je continuerai jusqu'à ce qu'elle
soit formée, ce qui ne tardera pas, je l'espère du moins - je continuerai,
dis-je, à être ému par les désagréments d'estomac qu'éprouvent les gens mal
nourris.
Mais j'avoue que ce genre de critique me jette en un
grand embarras. Si chaque lecteur exige que je le fasse coucher dans son lit,
manger sa cuisine ordinaire, boire le vin qu'il est accoutumé de boire, aimer
les femmes qui auront les cheveux de la sienne, s'intéresser aux enfants
portant le petit nom de son fils ou de sa fille, et refuse de comprendre des
angoisses, des douleurs ou des joies qu'il n'a point traversées, s'il arrive à
proclamer : « Je ne m'intéresserai jamais à tout être qui n'est pas moi
et moi seul », il faut renoncer à faire du roman.
Si un de mes personnages, monté dans un fiacre, verse
et se casse un bras, vous me répondrez : « Cela m'est bien égal, j'ai
un parfait cocher. » Si je fais subir à une jeune femme un accouchement
douloureux, vous me répondrez : « Je m'en moque un peu, je ne suis
pas femme. »
Si je fais se noyer un jeune homme, dans une promenade
sur la Seine, direz-vous : « Que m'importe, je ne vais jamais sur
l'eau » ?
Mon confrère Nestor ajoute, il est vrai : « Ah !
si vous m'eussiez
raconté les déceptions de
la vie d'un employé, ses
ambitions, ses amours, ses craintes de l'avenir, bien que mes
ambitions, mes amours, mes craintes, soient d'une autre nature, le point de
contact serait trouvé. »
J'en doute
un peu. L'ambition
d'un employé, c'est (avancement de 300 francs tous les
trois ans. Ses déceptions viennent de la
gratification rognée ; ses
amours sont à trop bon marché pour nous ; ses craintes de l'avenir se bornent à ne pouvoir
atteindre le maximum de la retraite.
Voilà tout.
Et quand je
vous aurai décrit cette vie, vous vous déclarerez
satisfait ?
Et vous me refusez le droit de prendre un employé philosophe, résigné,
qui se dit : « Je n'ai pas d'espoir, pas d'avenir. Je tournerai toujours dans le même cercle. Je le sais,
je n'y peux
rien :tâchons su moins de ne pas trop souffrir physiquement dans cette misère. »
Et il
s'efforce inutilement de se
faire une vie matérielle
supportable. Il est à vau-l'eau, il le sait, ne résiste
pas ; mais il voudrait au moins avoir bonnes
les heures de table, les autres
étant si mauvaises. Et vous dites que cela
n'est pas juste, pas humain, pas légitime ?
Quand donc
cessera-t-on, de discuter
les intentions, de faire aux écrivains des procès de tendance, pour ne leur reprocher
que leurs manquements à leur
propre méthode, que les fautes qu'ils ont pu
commettre contre les
conventions littéraires adoptées
et proclamées par eux ?
18 mars 1882
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