Les uns adorent la
foule ; d'autres l'exècrent ; mais bien peu d'hommes, à part ces
psychologues étranges, à moitié fous, philosophes singulièrement subtils, bien
qu'hallucinés, Edgar Poe, Hoffmann et autres esprits du même ordre, ont étudié
ou plutôt pressenti ce mystère : une foule.
Regardez ces têtes pressées,
ce flot
d'hommes, ce tas de vivants. N'y voyez-vous rien que des gens
réunis ?
Oh ! c'est
autre chose, car il se produit là un phénomène
singulier. Toutes ces personnes côte
à côte, distinctes,
différentes de corps, d'esprit,
d'intelligence, de passions, d'éducation,
de croyances, de préjugés,
tout à coup, par le seul
fait de leur réunion, forment un être spécial, doué d'une
âme propre, d'une manière de penser nouvelle, commune, et qui ne
semble nullement formée de la moyenne des opinions
de tous.
C'est une
foule, et cette foule est
quelqu'un, un vaste individu collectif, aussi distinct d'une autre foule qu'un
homme est distinct d'un autre homme.
Un dicton populaire affirme que « la foule
ne raisonne pas ». - Or, pourquoi la foule ne raisonne-t-elle pas, du moment
que chaque particulier dans la foule raisonne ? Pourquoi une foule
fera-t-elle spontanément ce qu'aucune des unités de cette foule n'aurait
fait ? Pourquoi une foule a-t-elle des impulsions irrésistibles, des
volontés féroces, des entraînements que rien n'arrête, et, emportée par un de
ces entraînements, accomplit-elle des actes qu'aucun des individus qui
la composent n'accomplirait ?
Dans une foule, un inconnu jette un cri, et voilà
qu'une sorte de frénésie s'empare de tous ; et tous, d'un même élan auquel
aucun n'essaie de résister, emportés par une même pensée qui instantanément
leur devient commune, sans distinction de castes, d'opinions, de croyances et
de mœurs, se précipiteront sur un homme et le massacreront sans raison, presque
sans prétexte.
Et, le soir, chacun, rentré chez soi, se demandera
quelle rage, quelle folie l'ont saisi, l'ont jeté brusquement hors de sa nature
et de son caractère, comment il a pu céder à cette impulsion stupide, comment
il n'a pas raisonné, pas résisté ? C'est qu'il avait cessé d'être un homme
pour faire partie d'une foule. Sa volonté individuelle s'était noyée dans la
volonté commune comme une goutte d'eau se mêle à un fleuve. Sa personnalité
avait disparu, devenant une infime parcelle d'une vaste et étrange
personnalité, celle de la foule. Les paniques ne sont-elles pas aussi un autre saisissant exemple de ce phénomène ?
En somme,
il n'est pas plus étonnant de voir les individus réunis former un tout, que de voir des molécules rapprochées former un
corps.
Combien de fois n'avons-nous pas constaté les étonnements des auteurs devant une salle de première.
Cette salle,
disent-ils, est composée de Parisiens blasés, corrompus, de viveurs coudoyant chaque jour tous les vices, de sceptiques riant de tout, et de
femmes qui font de l'aventure amoureuse
un plaisir charmant quand elles n'en
font pas un métier. Tous ces gens-là ne
s'indignent jamais à la lecture des romans les plus salés. Eh bien, si une phrase, un mot, une situation dans la pièce parait peu conforme
à la morale enseignée - mais nullement pratiquée - par tout ce monde, qui ne cache même pas son indifférence dans les conversations intimes, une tempête furieuse
éclate, avec des sifflets,
des colères, des indignations véhémentes
et sincères.
C'est que,
par le seul fait de leur agglomération, toutes ces gens, tous
ces blasés parisiens ont formé
à leur insu
et spontanément une société, et qu'en eux s'est développée
tout à coup une sorte d'esprit social, cette âme collective des peuples qui enlève à chacun son propre
jugement, ou plutôt le modifie au profit du jugement général ; qui fait que tous subitement,
par suite d'une sorte de dégagement cérébral commun, pensent, sentent et jugent comme une seule
personne, avec un seul
esprit et une même manière de voir.
Or, la foule ne raisonne pas, dit-on, elle ressent,
et, dans ce
cas sa sensation participe de toutes les idées accumulées et courantes, de tous les sentiments
préconçus, de tous les préjugés anciens, de toutes les opinions établies qui pèsent théoriquement sur les institutions sociales.
Faites une salle de forçats libérés : le
résultat sera le même qu'avec une salle d'honnêtes gens.
Mais, quand une personne lit un livre en sa chambre,
elle réfléchit sans cesse, s'arrête, reprend un chapitre, se fait une opinion
lentement, pose l'ouvrage pour méditer, et souvent dépouille d'anciennes
convictions que détruisent des raisonnements, se laisse séduire enfin par les
hardiesses des novateurs originaux, ou dompter par la vigueur des écrivains
audacieux et justes.
C'est au théâtre
qu'on peut le mieux étudier les foules. Quiconque fréquente un peu les
coulisses a entendu bien souvent les acteurs dire : « La salle est
bonne, aujourd'hui », ou bien : « Aujourd'hui, la salle est
détestable. »
C'est là une constatation
dont on n'a pas donné l'explication. Telle scène, un soir, soulève spontanément
les bravos des spectateurs. « Les
effets portent », dit-on.
Et le lendemain, au même passage, il n'y aura pas un applaudissement,
pas une personne empoignée sur deux
mille assistants. Parfois même
on siffle le lendemain ce qu'on
avait applaudi la veille.
Nous nous contentons
de constater que « la salle est mauvaise ».
Fort bien - mais pourquoi est-elle
tout entière mauvaise ? Le public d'une semaine est identique
tous les jours, n'est-ce pas ? Pourquoi ne se trouve-t-il plus cent, cinquante,
ou dix personnes
pour rire là où toute l'assemblée
éclatait le jour précédent ?
Et si l'on
doute de cela, qu'on aille trois
jours de suite à la même pièce, et, trois fois on aura des sensations différentes ; on jugera l'œuvre de trois manières ; on applaudira deux fois ce passage, une fois cet
autre ; deux fois on rira à
cette situation qui, la veille,
n'avait point ému.
Alors constatez qu'une sorte d'harmonie s'est
établie chaque soir entre votre manière de sentir et celle du public. Essayez
d'y résister en raisonnant, vous subirez malgré vous l'entraînement, la
mystérieuse influence du Nombre ; vous êtes mêlé à tous, enveloppé par
l'Opinion confuse, éparse ; vous entrez dans la combinaison inconnue qui
forme « l'Opinion publique ». Vous vous en dégagerez une heure plus tard, c'est vrai,
mais, au moment même, le
courant établi vous emporte.
Et chaque
soir le phénomène
recommence. Car chaque salle
de spectacle forme une foule, et chaque
foule se forme une espèce d'âme
instinctive différente par ses
joies, ses colères, ses indignations et ses attendrissements, de l'âme qu'avait la foule de la veille et de celle
qu'aura la foule du lendemain. Et dans
la rue, chaque fois que vous vous
trouvez mêlé à une émotion
publique, vous la partagez un peu malgré vous, quelque
intelligent que vous soyez. Car toute molécule d'un corps marche
avec ce corps.
De là ces
impressions soudaines, les grandes
folies et les grands entraînements populaires, ces ouragans d'opinion,
ces irrésistibles
impulsions des masses, les crimes publics, les massacres inexpliqués,
la noyade des deux pauvres diables jetés à la Seine, en 1870, parce qu'un farceur ou un forcené s'était
mis à crier « A l'eau ! ».
23 mars 1882
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