Les
nouvelles des pays voisins ont été cette
semaine pleines de fantaisie.
Tout est à la pantomine. Pantomine en Prusse et
pantomime en Italie.
Il était temps vraiment que M. de Bismarck apportât un
peu de nouveauté dans la diplomatie. Cette vieille empaillée, ne changeant
jamais ses coutumes surannées, faisait songer au sempiternel cirque Franconi,
où l'on voit depuis l'origine des temps le même cheval tourner dans la même
piste.
Le chancelier allemand qui semble tenir les
représentants étrangers en mince estime - car jamais, sous aucun prétexte, pour
aucune raison, il ne consent à causer deux minutes avec eux - vient d'inaugurer
un genre nouveau de diplomatie muette, qui lui permet de faire connaître ses
intentions aux ambassadeurs, sans ouvrir la bouche.
La première séance a eu lieu au moyen d'un grand
dîner-pantomime à la façon des Hanlon-Lees.
C'est quelque chose comme les
divertissements d'opéra Connus
sous le nom de ballets ;
seulement la danse est remplacée par un repas, et les ballerines par des ministres plénipotentiaires, lesquels représentent et figurent les nations d'Europe.
Les journaux nous ont fourni
des détails et suggéré des prévisions politiques, à la suite de cette fête où la pétition des convives à table indiquait, de la façon la plus précise et la plus claire, la pensée du chancelier, les tendances de son amitié, les prochaines combinaisons internationales, le déplacement
de l'équilibre dit européen, les principales clauses
des futurs traités de
commerce, les rectifications de frontières, enfin tous les remaniements de la carte d'Europe
au moyen de la carte des plats.
C'est ingénieux
et malin comme tout, simple
comme l'œuf de Christophe Colomb ; et cela supprime la parole, toujours si dangereuse dans
les rapports des représentants des peuples. La parole d'ailleurs, grâce aux principes
élémentaire de la diplomatie
et aux pratiques séculaires
adoptées dans le corps des
Excellences, dont M. de Bismarck vient
de faire une sorte de corps
de ballet, était d'une inutilité complète pour l'arrangement des combinaisons politiques. Comme il est bien entendu et connu de
tous que jamais un ministre étranger ne doit exprimer sa pensée, ni même la
laisser deviner, ni laisser échapper un geste, un regard, un soupir, un mouvement
pouvant indiquer ce qui se passe en lui, ni s'engager à rien, ni promettre
rien, ni rien affirmer, ni rien nier, le commerce habituel de ces gens devait
manquer de fantaisie et d'imprévu.
C'était là, sans doute, l'opinion de M. de Bismarck
avant qu'il eût trouvé le moyen pratique et discret d'exprimer lui-même ses
volontés, sans se compromettre par un mot.
Après cet important dîner, afin d'éviter toujours de
laisser parler ses convives, et pour les distraire un peu, l'amphitryon leur a
raconté, d'une façon fort intéressante, la guerre de Trente Ans et ses suites,
avec quelques anecdotes de l'époque. Les invités, qui ignoraient absolument ces
événements, ont été ravis de recevoir encore un peu d'instruction après un
excellent repas ; et ils n'ont pu cacher leur étonnement au récit plein
d'intérêt du chancelier. Ils se répétaient l'un à l'autre : « Est-il possible que nous ayons
pu vivre jusqu'à ce jour sans connaître ces choses ? » Puis il leur
a dit :
« Maintenant, mes enfants, à bon entendeur salut. Allez vous coucher. Ça suffit. »
Seul l'ambassadeur
de Russie, placé à une petite table à part, et qu'on
avait privé de crème, pleurait doucement en s'en allant.
L'ambassadeur de Turquie l'a consolé en lui
affirmant que le chancelier l'aimait beaucoup.
Je sais bien que la Prusse est la patrie du grand
Frédéric, et que la France n'est que la patrie de Voltaire ; mais il me
semble que, chez nous, ce dîner-pantomime, avec le petit cours d'histoire sur
la guerre de Trente Ans, suffirait à faire sombrer dans une tempête de rires le
plus génial des ministres.
En Italie, c'est encore une pantomime,
mais d'un autre genre.
Voulant nous faire comprendre d'une façon moins que
discrète que nous ne leur étions plus sympathiques, les Italiens n'ont rien
trouvé de mieux que de célébrer en grande pompe, dans tout le royaume,
l'anniversaire des Vêpres siciliennes.
Pour
les gens peu au courant des
dates historiques, c'est en
1282 qu'eut lieu ce célèbre
massacre des Français. La manifestation italienne
est aussi claire que k dîner Bismarck. Des gens s'en blessent ; n'en
vaut-il pas mieux rire ? Faut-il vraiment que ces Italiens aient du. temps
de reste et des loisirs cérébraux pour organiser, pendant des mois, et
exécuter, pendant des jours, ce sixième bout de siècle d'une boucherie
d'oppresseurs.
Mais, si la patrie de Polichinelle se met sérieusement à célébrer les anniversaires de toutes ses reprises de liberté, les trois cent soixante-cinq jours de l'année ne suffiront
pas, tant elle a été de fois envahie,
battue et bas contente.
Si, d'ailleurs,
chaque nation en faisait autant, à commencer par nous, il
faudrait passer sa vie en
des fêtes patriotiques. Pourquoi
aussi ne pas rappeler par des deuils publics
les jours d'envahissement ?
Du reste, en France, peu d'émotion s'est
déclarée à la nouvelle de cette manifestation. Nous nous en « battons l'œil », comme on dit dans certain monde.
Il y a vraiment
des jours où des peuples entiers sont bêtes comme un seul homme.
On nous affirme,
je le sais bien, que ces
réjouissances publiques ne sont pas dirigées
contre nous.
Cela m'a
fait songer à un procès en séparation
dont je lisais
dernièrement les détails.
Une jeune
femme demandait à être éloignée légalement
de son mari, pour cette raison qu'il ornait sa boutonnière d'une rose et s'égayait avec une bouteille de champagne chaque année à
l'anniversaire de la mort de son beau-père.
A cette argumentation, le mari répondit : « Il est vrai que je
célèbre cette date par une
petite noce, mais ce n'est point pour blesser ma femme ; je me réjouis seulement de ma délivrance. »
Je ne
sais
ce qu'ont pensé les juges.
Puisque le mot
« juges » me vient
sous la plume, parlons de ces gens.
Voici, en un
mois, deux erreurs judiciaires qu'on nous signale.
Des innocents condamnés par
des naïfs ont fait quelques
ans ou quelques
mois de prison imméritée.
Je suis, en matière légale, d'une complète
incompétence. Mais il est une
chose qui m'étonnera toujours ;,
c'est la compétence d'un boucher, d'un droguiste ou d'un boulanger, dans les cas si
difficiles, si compliqués, si psychologiques, où il faut discerner le coupable entre un innocent imbécile qui se défend mal et un scélérat fort malin qui roule allégrement son tribunal.
Un procureur de la République disait un jour, dans : un salon : « Quand
un criminel est
intelligent, instruit, sans remords,
et quand il a bien préparé son crime, neuf fois sur
dix on l'acquitte. »
« Or, quand des préventions pèsent sur un sot inhabile à se tirer d'affaire,
s'ensuit-il que neuf fois sur
dix on le condamne ? », demandai-je. -
« Non ; mais cela arrive souvent », dit l'homme aux réquisitoires.
Il faudrait une rouerie singulière,
une pénétration géniale, une connaissance
merveilleuse de l'homme
avec ses ruses, ses défenses, ses supercheries,
et une longue pratique des gredins et des honnêtes gens, tout cela lié, équilibré
par une intelligence supérieure,
une large philosophie, pour
être apte à fouiller dans
les cœurs, à discerner les témoignages, à écarter les causes d'erreurs, à faire la part du trouble, de la passion, de la bêtise naturelle et de l'instinct de
conservation qui rend malin le dernier
des êtres, et c'est le
sort, le hasard aveugle qu'on charge de désigner ceux qui rempliront ces délicates et si difficiles fonctions
de jurés !
Il faut dix
ans de pratique à un piqueur pour connaître les ruses purement instinctives d'un gibier chassé, et, du jour au lendemain,
le mercier d'à côté sera capable d'apprécier la culpabilité indémontrable d'un homme ?
La bêtise des citoyens jurés est souvent
si patente que le président, navré, se voit contraint de leur expliquer à nouveau la cause entière à laquelle
ils n'ont rien compris, et, après cela, ils décident,
acquittent et condamnent !
On a supprimé
le résumé des débats, qui les pouvait
influencer. Quel coin maintenant ouvrira donc ces huîtres ?
4 avril 1882
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