Et
on prétend qu'il n'y a plus de ces bons et braves domestiques d'autrefois, dévoués au maître, prêts à
mourir pour lui, gardiens de ses intérêts, faisant corps avec la famille !
Mais le procès dit « des deux duchesses » vient de nous révéler une
invraisemblable collection de ces
domestiques modèles.
Où donc
M. le duc de Chaulnes a-t-il pu découvrir
cette légion de valets incorruptibles et vertueux, oh ! mais
là, vertueux à rendre des points aux muets de Turquie.
Enfoncés, les légendaires eunuques ! Les larbins du château de Sablé les laissent loin, et on affirme que
le Grand Turc vient d'écrire à Mme la duchesse de Chevreuse pour lui proposer un échange.
Où sont
les souples valets de Molière ;
et Scapin, et tous ses frères si
subtils, rusés, joyeux, toujours prêts à ouvrir
aux galants les portes secrètes, et contents, comme il convient, quand
le maître se trouvait dandinisé à outrance.
Ceux de Sablé
ont l'air de sortir d'une pièce honnête de M. Scribe (avez-vous remarqué que Scribe reste « monsieur » après sa
mort ?) ; ils ont des sentiments honnêtes à revendre, et même de l'héroïsme à profusion.
Ils s'aperçoivent
qu'un étranger pénètre mystérieusement dans le manoir, et ils s'en vont,
à deux, en grande cérémonie, trouver le seigneur qui se couche :
« Monsieur le duc, disent-ils
ensemble, il y a un voleur dans le château. »
Un voleur ! Que de délicatesse, de
finesse, de savoir-vivre, de discrétion pour des valets !
Le lendemain, ce qu'on suppose être l'invisible et
nocturne visiteur s'est présenté en face du pont-levis (il doit y avoir un
pont-levis dans ce drame), avec un revolver à la main (j'aimerais mieux une
arquebuse).
Et aussitôt un serviteur magnanime se jette à sa
rencontre et l'arrête.
Une autre fois, c'est un garde qui brave stoïquement
l'arme du séducteur supposé.
Celui-ci, selon l'affirmation des domestiques, ne
marche plus que le pistolet au poing ; et l'armée des valets fidèles se
jette chaque fois à sa rencontre.
Nous sommes en
pleine chevalerie. C'est vraiment
trop beau. Ce n'est
pas tout.
Une autre
fois, la jeune femme soupçonnée trouve dans un jardin
public un homme qu'elle connaît, et se met à causer. Aussitôt les deux nourrices, saisies d'indignation, déposent leurs nourrissons et leurs tabliers
sur un banc, referment leur corsage, et déclarent y qu'elles se retirent.
Et elles
s'en vont, toutes les deux, en cadence, comme dans le divertissement de M.
de Pourceaugnac.
Jamais, non jamais tant de dévouement ne s'est
rencontré dans des âmes aussi vulgaires...
Il est vrai que le maître allait mourir... et... il serait peut-être
intéressant de savoir si quelque clause du testament n'a pas récompensé une
conduite si méritoire.
Mais non,
sans doute ;
n'effleurons pas d'un soupçon
ces honnêtes gens.
Plus de dix
mille maris ont déjà écrit au château de Sablé et se sont fait inscrire pour tâcher d'obtenir un de ces serviteurs modèles, ou, du moins, un petit de la race.
Il est un autre moyen pour s'en procurer d'aussi
précieux.
Nous recevons de temps en temps les lettres-réclames
d'habiles industriels qui
se chargent, en promettant une impénétrable discrétion, de faire surveiller,
jour par jour, heure par heure,
les gens dont nous avons intérêt
à surprendre les moindres actions.
Ils affirment que cette
invisible et constante inquisition aura lieu par les moyens les moins prévus, et ils se chargent « de rechercher et
de fournir tous les
documents nécessaires pour séparation
de corps ».
Non pas qu'on puisse supposer une seconde les valets de M. de Chaulnes sortis d'un établissement pareil ; mais on peut constater
du moins que leur précieuse honnêteté a donné exactement les mêmes résultats que la discrète surveillance des mouchards
à gages qu'on se procure si facilement chez les marchands de documents pour séparation
de corps.
O vertueux serviteurs, je vous aimerais mieux,
je crois, un peu moins probes !
M. de Chaulnes fut, paraît-il, un très brave et très digne gentilhomme
d'un autre temps, du bon vieux
temps, comme ses domestiques. Eh bien, si j'étais femme, je n'aimerais pas du tout, mais pas du tout, un époux des époques passées. En lisant ce curieux
procès, on plaint assurément
cet homme simple, et trop candide, et trop honnête pour son
siècle ; mais on plaint
aussi la jeune et belle fille mariée à
cet ascète fanatique.
Et, si j'étais
juge...
Oh ! si
j'étais juge, je me montrerais peut-être fort
sévère
pour la jeune et charmante
duchesse qui excite en ce moment la pitié galante des chroniqueurs.
Non pas que je m'étonne, comme
ses valets, de ses écarts ;
loin de moi cette rigueur
et cette intolérance :
mais je trouve
abominable, monstrueux, révoltant
qu'on ait pu rencontrer dans
le corsage de cette femme, qu'on
assure une des plus séduisantes
du monde, et dont ledit corsage doit être, en conséquence, un des endroits la plus poétiques du
globe, des vers aussi plats
que ceux cités déjà dans ce journal. Relisons-les :
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Je t'aimerai tant que la fleur bénie
S'épanouira pour orner ton séjour ;
Tant qu'au printemps la terre rajeunie
Dit à l'oiseau : « Reviens chanter l'amour. »
Je t'aimerai tant que la blanche étoile
Viendra, le soir, veiller sur ton sommeil ;
Tant que, des nuits perçant le sombre voile,
Le jour viendra sourire à ton réveil.
Je t'aimerai, même si l'inconstance
Te rend parjure, ingrate, à nos amours ;
Malgré l'oubli, mon cœur, sans espérance
Dans sa douleur, pour toi battra toujours.
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On peut être un fort galant
homme et un fort mauvais
poète ;
mais alors pourquoi montrer plus de prétentions que M. Jourdain ?
« Belle duchesse, vos
beaux yeux me font mourir
d'amour », aurait écrit
simplement le bourgeois gentilhomme ; c'est de la prose, cela ; mais
m'aurait enlevé, je l'avoue, toute
velléité de faiblesse pour un amoureux aussi privé de qualités poétiques.
Oui, cette absence de littérature m'aurait gâté les
sentiments les plus exaltés ; l'envoi de ce morceau rappelle trop vivement
les déclarations de pompier à cuisinière : « Ma bele pouxpoule, je
taicri pourre te dir que je viendré mangé un boutlion de mains çoir... »
Comment nous attendrir maintenant ? La duchesse
est exquise, dit-on - oui ; mais songer que son corsage est un séjour
orné de pareils vers de mirliton !
Elle a des yeux d'ange - c'est possible ; - mais
quand on pense que ces yeux-là ont dû pleurer sur la fleur bénie
(pourquoi bénie ?)
Et puis, pour peu qu'on soit poète soi-même, quand on
rêve en quel endroit délicieux ces vers, dignes de Bossuet, s'étaient blottis,
quand on se dit qu'ils y ont été. ; trouvés, et qu'il y en a peut-être
encore de semblables,
en ce lieu !... Oh ! Seigneur, faites que je
ne trouve jamais une déclaration rimée ainsi dans la poitrine de ma
bien-aimée ! Elle me deviendrait odieuse à jamais - ces simples
mots : bénie - séjour - rajeunie - amour - étoile
- sommeil - voile - réveil - inconstance - amours
- espérance - toujours - suffiraient à déparfumer pour moi
éternellement ces deux fleurs, bénies ou non.
Quand on est beau garçon, séduisant, galant homme, large d'épaules et orné d'une fine moustache (la
moustache est indispensable pour être
follement aimé) ; quand on a enfin tous les dehors qu'il faut pour plaire, ; quelle folie de montrer ses dedans !
Ô séducteurs, séducteurs coquets : Acta, non verba, croyez-moi !
2 mai 1882
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