Ô barbouilleurs,
enlumineurs, gâcheurs de petits pinceaux, fabricants de niaiseries en couleur, peintres, quand nous débarrassera-t-on de vos concours à
images ? Quel bruit vous
faites, quelle turbulence vous avez, comme
vous êtes, en général, médiocres, grâce au Salon, stimulant vos
efforts pour plaire aux sots qui achètent,
aux ministres ignorants qui
décorent, et aux puissants jurés qui donnent des médailles !
La médaille est le but, vous vous faites petits
garçons pour l'avoir ; et vous badigeonnez de petits sujets, avec un tout petit talent, pour aller
sur les petits panneaux des petits salons des petits bourgeois qui ont le sac. Après
quoi vous vous faites bâtir de petits hôtels avec de grands ateliers où vous débitez votre
petite marchandise, petits artistes !
Beaucoup de vous ont du talent, pourtant, mais bien peu
l'osent montrer ouvertement ;
il faut vendre
sa pacotille. M. Harpignies, M. Manet, M. Puvis de Chavannes, M. Gustave Moreau ont-ils jamais songé à
la médaille et à la vente ?
Oh ! qui nous débarrassera du Salon, scie
annuelle, éteignoir des personnalités, grand bazar où trafique la juiverie
d'art ?
Sans ce concours, sans ces croix, que
de peintres soudain se révéleraient personnels et libres, sans doute ! La nécessité d'être médaillé, décoré, les étreint et les comprime,
espérons-le.
Plus de Salon, dira-t-on.
Mais comment les amateurs connaîtraient-ils
les toiles ?
Eh ! pourquoi
une exposition ne serait-elle pas ouverte, d'un
bout à l'autre de l'année, où l'on
irait à son gré, où chaque
peintre pourrait montrer tout ce qu'il fait, varier ses envois, se révéler vraiment, par des études originales et franches, par toutes les libres manifestations
de son pinceau, sans s'en tenir, comme aujourd'hui,
à ces morceaux
de concours devant qui défile le public. Pourquoi ces prix de mérite ? êtes-vous
donc des écoliers ? Les médailles supprimées
feront pousser les vrais artistes. L'exposition permanente
mettrait sous les yeux de la foule toutes vos œuvres,
l'une après l'autre, comme aux vitrines des libraires sont étalés des livres, toute l'année.
Et
pourtant, comme vous êtes plus chercheurs, plus vrais, plus novateurs que vos
frères de la sculpture !
Type éternel et insipide du Beau, parfaite Vénus, dite de Milo, quel audacieux brisera tes reins célèbres qui inspirent depuis si longtemps
tous les gratteurs de marbre pâle, comme
si l'Art ne devait pas se renouveler sans cesse, se
transformer, mourir à chaque âge et renaître
différent, changer toujours
ses formes et ses moyens ? Ta sereine et plastique
beauté m'écœure, immuable et froide inspiratrice de la pierre. C'est quelque révolté,
sans doute, qui t'a cassé les bras, quelque révolté, las comme
moi de ton geste gracieux et froid
toujours copié par les
artistes, toujours admiré, toujours le même.
Tu fus
sublime, sans doute, mais tu n'es plus la femme d'aujourd'hui, comme
le marbre rigide n'est plus la matière que veulent nos
yeux avides de couleur, de mouvement et de vie.
Brisons les marbres, les moules et les admiration antiques. Cherchez, imaginez, trouvez. Fouillez
le bois, pétrissez la terre, modelez la cire !
Qui sait, un musée nouveau ouvrira peut-être la route,
révélera des procédés inconnus, lancera sur des traces nouvelles.
Et la couleur s'alliant à la forme, nous verrons
peut-être bientôt des statues peintes. Ne serait-il pas naturel en effet de
donner la vie factice des nuances aux êtres vraiment modelés comme des
hommes ?
Et si je puis faire encore un vœu, c'est de n'avoir
plus à lire chaque matin le chapelet des articles attardés que les Salonniers
ruminants vont délayer obstinément, avec une compétence ennuyeuse, jusqu'en
janvier de l'année prochaine.
Et vous, Jean Richepin, mon brave et
cher confrère, cessez de regretter qu'on décore si peu d'hommes de lettres et
tant de peintres. C'est tant mieux pour les uns et tant
pis pour les autres.
Que se passe-t-il ? Un monsieur quelconque,
avocat le plus souvent, est nommé soudain ministre des arts. Qu'a-t-il
lu ? Cicéron au collège,
et, depuis, les feuilles de son opinion. Il ne sait rien,
et s'en moque d'ailleurs. Or c'est long, de lire ; et pour se donner une teinture de ces arts dont il
est ministre, il s'en va
contempler des tableaux. Il tombe
naturellement en arrêt devant la peinture de M. Vibert qu'il juge
le maître des maîtres ;
et comme il a dans sa poche
un tas de petits rubans rouges, il en donne un, celui d'officier, à ce
peintre que tous les jeunes alors vont s'empresser
d'imiter.
Quant à M. Zola, qu'il ne connaît point, on lui
a dit que c'était un pornographe. Peut-il, en vérité, décorer un
pornographe ?
Quant à M. Barbey d'Aurevilly, qu'il ne connaît pas
davantage, on lui a dit que c'était un réactionnaire. Peut-il décorer un
réactionnaire ? Non certes ; on l'interpellerait.
Mais, direz-vous, s'il n'y connaît rien, aux arts, ce
ministre des arts, que ne demande-t-il des conseils ? - A qui ?... -
A ses chefs de bureau. - C'est ce qu'il fait. Mais croyez-vous qu'ils s'en soucient
bien, des arts, et qu'ils
les possèdent à fond, les
arts, ces chefs de bureau des beaux-arts ?
Leur avancement les inquiète
d'une bien autre façon. Ils désignent
M. Manuel comme poète, et
M. Cherbuliez comme romancier.
Et ils
ne s'en portent pas mieux, les arts, ni plus mal non
plus d'ailleurs.
Car nous savons,
nous (si nos ministres l'ignorent),
quel maître poète est
Théodore de Banville, quel puissant créateur est Zola, quel artiste est Barbey d'Aurevilly,
le plus méconnu des écrivains.
Nous savons
(ce dont ils ne se doutent
point, ces hommes), quelles merveilles enferment Le Chevalier Des Touches, Une Vieille Maîtresse, L'Ensorcelée,
et ce que vaut ce livre
étrange, superbe et poursuivi :
Les Diaboliques, où l'on trouve ce
chef-d'œuvre, Le Rideau cramoisi.
Et cela
vaut mieux ainsi, confrère. Nous avons le droit
de rire en voyant passer ces ministres !
M.
Wolff disait dernièrement, à propos d'un chapitre de Pot-Bouille :
« Une mère. Ce
n'est point une vache qui met bas son veau, quoi que M. Zola en pense, c'est
une créature pleine de tendresse pour l'enfant qui lui cause de si cruelles
souffrances et qui, à l'heure décisive, s'il fallait absolument choisir,
demanderait qu'on lui prenne la vie pour sauvegarder celle de son fils. Jamais
on ne verrait cela chez une simple vache. Elle met quelque chose de vivant au
monde que le boucher lui enlève au bout de huit jours, après quoi la bête
continue à brouter l'herbe des prairies. Pour la bête tout est fini quand elle
a accompli l'acte... », etc.
Les bêtes ainsi calomniées ont besoin d'un défenseur.
Je serai leur avocat.
Ouvrons donc la collection de la Maison
rustique, l'ouvrage le
plus compétent en ces matières et auquel
ont collaboré d'illustres savants.
Il y est
expressément recommandé aux
cultivateurs de bien veiller à ce
que la vache ne voie jamais
le boucher enlever son veau, car l'instinct maternel est si
développé chez elle, qu'elle devine ce qu'on veut
en faire, et, très souvent,
se laisse mourir de
chagrin.
Passons aux autres bêtes.
Les chiennes et les chattes aiment
si violemment leurs rejetons que si on détruit
les portées entières, elles refusent la plupart du temps de manger et meurent
de désespoir.
J'ai vu, moi,
les deux faits suivants :
Une chienne
qui avait mis bas dans une partie
de chasse à six lieues de sa maison, a été
laissée par son maître chez
le garde, avec deux petits, pour ne la point fatiguer par cette longue route.
Le lendemain on la trouva dans sa niche avec ses deux chiens. Elle avait donc fait deux voyages, aller et retour, pour les apporter chez
elle, l'un après l'autre :
soit vingt-quatre lieues dans la nuit.
Une autre,
dont on avait enterré tous les descendants,
loin du logis, dans un bois, a disparu soudain. Trois jours après, on la retrouva morte auprès de ses petits
qu'elle avait déterrés.
La plupart des oiseaux se laissent tuer plutôt que
de quitter leur nid.
On prétend que les lapines mangent leurs petits.
Rouvrons la Maison rustique, et nous apprendrons que la lapine ne
détruit jamais sa portée quand on lui laisse un coin pour la cacher. Un trou,
une simple planche, suffisent. C'est donc l'excès d'amour maternel qui les
porte à ce crime. Pareilles
aux antiques Romaines, elles
aiment mieux voir leurs enfants
morts qu'esclaves. Elles ne cherchent
qu'à les soustraire aux
regards de l'homme.
Revenons à l'humanité.
Ouvrons les journaux.
Tous les jours
des infanticides, tous les jours
des petits êtres trouvés au coin des bornes, au
fond des fleuves, le long des fossés,
dans les égouts et dans ces réservoirs
souterrains que dessèchent ces pompiers de la nuit que je n'ose
pas nommer par peur d'être traité de naturaliste. Et les magistrats affirment avec raison qu'on ne découvre pas deux de ces crimes sur dix commis. Or, une
loi terrible les punit.
Supprimez cette loi et laissez la femme livrée au seul amour maternel et vous aurez bientôt un tel massacre de nouveau-nés que l'humanité disparaîtra.
D'ailleurs, la nécessité d'une
législation aussi rigoureuse prouve surabondamment la fréquence du forfait.
En vérité, je crois qu'il
est inutile d'insister pour prouver que l'instinct maternel est sensiblement
plus vif chez la bête que
chez la femme, et que l'infanticide
apparaît infiniment plus fréquent chez celle-ci que chez celle-là.
Voici ce que je viens de lire
en des mémoires qui datent de la fin du siècle dernier.
« Se
peut-il que tant de sages, de savants, de penseurs,
de philosophes aient en
vain vécu, médité, prouvé de grandes vérités ?
« L'homme aveugle ne voit pas, n'écoute pas, ne comprend pas. Aujourd'hui que la raison nous éclaire, on voit encore des sauvages assez ignorants des lois de la philosophie
pour dénouer leurs querelles dans le sang.
« On voit le zèle fanatique de la religion
exciter le frères à s'entre-tuer.
« On
voit des hommes assez méchants encore pour prêcher la haine et la discorde. »
Or, en cette bonne année 1881-1882, nous avons assisté
à près de deux cents duels, provoqués la plupart du temps, non par des brutalités,
des voies de fait, d'anciennes
et invincibles rivalités, mais par de simples polémiques, c'est-à-dire par des divergences d'opinion.
Nous avons
assisté à des massacres religieux aussi terribles que la Saint-Barthélemy.
Et, en pleine chaire de Notre-Dame, on a osé,
sans que l'assistance tout entière se levât pour protester,
faire l'apologie de l'Inquisition !
Ça va, le progrès, ça va !
Je me permets enfin de signaler aux
dignes législateurs qui s'occupent en ce moment de sauver la morale et de
préparer la loi vengeresse des mœurs, destinée à anéantir les impudiques
écrivains, le savant ouvrage de Molmenti, sur la vie privée à Venise, et même,
s'ils tiennent à remonter aux sources, je leur citerai Galliccioli.
Ils apprendront là qu'en cette charmante ville des
arts et de l'intelligence, Venise, on poussait le scrupule moins loin qu'à
Paris en 1882.
Car, en 1458, l'autorité, remarquant que la galanterie
diminuait, que les femmes étaient négligées pour d'autres plaisirs, considérant
que l'amour est un devoir, une nécessité et même une obligation pour les
citoyens, chercha les moyens de raviver les ardeurs de ce peuple déjà blasé.
(Considérez aussi, messieurs les législateurs, que les femmes, aujourd'hui comme alors, sont fort négligées, que les concours hippiques, les tripots et cercles, et mille autres occupations dangereuses éloignent les hommes de la galanterie.)
Donc, l'autorité
vénitienne invita les dames
à se décolleter dans la rue, le plus bas possible, à
montrer leurs bras et leur poitrine
entière.
Ce moyen, bien qu'énergique, ne suffit pas. Alors les législateurs du temps enjoignirent
aux filles publiques de laisser pendre par leurs fenêtres leurs jambes nues
sur les passants !!!
Oh alors !
Voyons, messieurs les sénateurs, messieurs les députés,
serez-vous moins libéraux que vos
grands prédécesseurs ?
Voyons, voyons, introduisez chez nous cette
ancienne et séduisante coutume !
Mais vous ne le ferez pas, Tartufes !
17 mai 1882
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