Puisque le temps est au
reportage, puisqu'on veut savoir, avant de connaître la valeur d'un homme,
comment sont ses traits, sa taille, ses mœurs, ses manières, puisqu'on s'intéresse
plus au renseignement qu'à l'œuvre, je vais essayer de faire quelques rapides
portraits d'écrivains, en indiquant seulement l'allure et la tendance de leurs
ouvrages.
Pâle, assez grand, assez maigre, aux
allures de myope qui semble timide, imberbe, les joues un peu creuses, et
lisses comme toute chair où la barbe n'a point germé, avec un air rêveur et
doux, presque maladif, Paul Bourget, que ses remarquables articles d'analyse
littéraire et philosophique ont fait depuis longtemps connaître des lettrés,
est un des jeunes gens en qui se fonde l'espoir de la littérature.
Fort
élégant sans qu'on le remarque et presque sans qu'on s'en doute, amoureux des
finesses et des subtilités, plus sensible à la pensée ingénieuse qu'à l'image
vive, séduit jusqu'à l'extase par le charme des femmes, tout enveloppé de leur
molle séduction, livré sans résistance à leur influence morale, à la douceur de
leur bavardage et de leurs gentillesses, et de leurs affinements d'esprit bien
plutôt que captivé par le désir de leur personne, sentimental et non passionné,
délicat surtout, il est un des causeurs les plus charmants, les plus variés,
les plus aigus et les plus profonds qui soient aujourd'hui Ergoteur,
abstracteur de quintessence, démonteur de doctrines, byzantin, croyant vague,
de cette race de croyants par instinct à laquelle appartient ce charmeur, M.
Renan, ennemi des théories violentes et radicales, pacifique d'idées autant que
de mœurs, il fait son grand bonheur de la contemplation presque désintéressée
des hommes, des choses, des pensées et des arts.
Artiste, s'il aime produire, il doit préférer
comprendre, interpréter et démontrer, et il saisit les nuances les plus fines,
les intentions les plus voilées, qu'il expose avec une rare clarté de langage,
une singulière justesse de mots, un vrai tempérament de parleur, et un geste
fréquent de la main, une main longue aux doigts secs, une main de jeune
professeur.
Féminin, byronien, un peu de la famille des désespérés
heureux de vivre, il vient de publier un très remarquable recueil de vers tout
inspiré par les femmes, rimé surtout pour les femmes, mélancolique et raffiné,
une sorte de murmure de poésie fait avec des choses intimes.
L'amour est le thème presque
constant des pièces l'amour rêveur et tendre, l'amour flottant dans les brises,
dans les aurores et les crépuscules.
Le poète ne chante que ce qui se passe en lui ; il dit son cœur, ses tristesses, ses subtiles
souffrances ; il ne raconte pas, comme les visionnaires inspirés, les
spectacles des hommes et des événements, avec des images colorées, des mots
sonores, et cette exaltation que mettent en leurs œuvres ces divins interprètes
de la vie ; mais il raconte comment il sent, comment il vibre au contact
des pensées, des souvenirs, des espoirs, des, désirs.
Et toutes les femmes le liront
et le comprendront, et aussi tous les artistes.
Les poètes,
ceux qui sont poètes dans les moelles, qui, pensent en vers comme on pense dans
sa langue natale, sont souvent malhabiles à écrire en prose, à saisir le rythme
fuyant de la phrase, à trouver ce tour vif, nerveux, changeant qui est la
qualité première des vrais prosateurs. Ils ont en
général une propension à l'emphase et à la période. Victor Hugo, ce maître des
poètes, n'échappe point à cette tendance et un écrivain disait de lui :
« Sa prose me fait l'effet d'un beau cavalier démonté ; il est grand
et superbe, mais il marche mal ; on sent qu'il lui faut une selle entre
les jambes ».
Voici pourtant un poète qui
vient de publier en prose une des meilleures œuvres qu'il ait produites. Le
livre s'appelle Les Monstres parisiens, et
l'auteur Catulle Mendès.
Ce livre, que connaissent déjà les lecteurs de Gil
Blas, est l'histoire des plus monstrueuses
dépravations de notre époque. Étrange et vrai, saisissant, charmeur, brutal
dans le fond, mais si habile, si voilé, si rusé, qu'il trompe les pudeurs et ne
fait rougir qu'après coup, ce magasin de portraits est une œuvre d'art exquise
et singulière.
Et elle porte bien la marque personnelle du
poète aux intentions mystérieuses, frère d'Edgar Poe et de Marivaux, compliqué
comme personne, et dont la plume, soit qu'il fasse des vers, soit qu'il écrive
en prose est souple et changeante à l'infini. Cette œuvre est bien l'œuvre de
cet homme séduisant et inquiétant, avec sa pâle face de Crucifié, sa barbe
frisée et vaporeuse, ses cheveux longs et légers comme un nuage, son œil fixe
où l'on sent une pensée qu'on ne pénètre point, et son sourire charmant qui
semble parfois dangereux.
On a dit de lui qu'il avait l'air d'un Christ de
cabinet particulier ; ne dirait-on pas plutôt un
Méphisto, ayant pris la figure du Christ ?
Presque
chaque soir, à l'heure dite de l'absinthe, on voit passer sur le boulevard, du
Vaudeville à l'Opéra, un jeune homme à l'allure lente, un peu lasse, aux joues
rosées comme celles d'une fille, à peine ombrées d'un duvet blond et qui semble
encore un enfant. Il se nomme Paul Hervieu et sera
connu bientôt.
Diogène le Chien, qu'il vient de publier, nous
montre un esprit des plus curieux, tranchant, un peu froid, armé d'une ironie
sèche, cinglante, qui nous promet des livres exquis, railleurs, avec ces
dessous de gai mépris qui mettent tant de profondeur dans les mots.
Pâle et
triste à donner le spleen, maigre comme un séminariste, chevelu comme un barde
et regardant la vie avec des yeux désespérés, jugeant tout lamentable et
désolant, imprégné de mélancolie allemande, de cette mélancolie rêveuse,
poétique, sentimentale, des peuples philosophants, dépaysé dans l'existence
vive, rieuse, ironique et bataillante de Paris, Édouard Rod, un des familiers
d'Émile Zola, erre par les rues avec des airs de désolation.
Grandi parmi les protestants,
il excelle à peindre leurs mœurs froides, leur sécheresse, leurs croyances
étriquées, leurs allures prêcheuses. Comme Ferdinand Fabre racontant les
prêtres de campagne, il semble se faire une spécialité de ces dissidents
catholiques, et la vision si nette, si humaine, si précise qu'il en donne dans
son dernier livre : Côte à Côte, révèle un romancier nouveau, d'une
nature bien personnelle, d'un talent fouilleur et profond.
Et voici maintenant un nom tout inconnu, Francis Poictevin. Pour
son livre, La Robe du Moine, Alphonse Daudet écrivit une préface,
heureux, disait-il, de présenter au public un aussi remarquable début.
Ce livre tout d'observation, où l'action disparaît pour
laisser la place à des portraits de religieux, où l'on trouve des figures
célèbres, des analyses profondément curieuses, des tableaux de vie claustrale
d'une surprenante vraisemblance, est d'un intérêt vif, malgré l'inhabileté de
l'auteur à mouvementer ses personnages.
Mais il descend en eux, il les sait par cœur, il lit
leur âme, ouvre leur cœur, les explique comme s'il avait été lui-même un de ces
moines à grande robe blanche qui promènent leurs discussions vagues, leurs
préoccupations de commères, et leur souci des pénitentes voilées, le long des
chemins du jardin régulier.
Et le
parloir, les visites, la sollicitude des femmes du monde pour « leurs
Pères », tout semble vu par un homme à qui ces choses sont familières.
Et l'auteur, ce grand garçon timide, rougissant, au
geste embarrassé, à la voix souvent balbutiante, aux épaules un peu courbées,
porte certainement dans sa parole, dans le mouvement de ses mains, dans sa
démarche, dans toute la physionomie de sa personne, quelque chose de monacal.
Il est parmi
les prosateurs deux groupes qui passent leur temps à s'entre-mépriser :
ceux qui travaillent presque trop leur phrase, et ceux qui ne la travaillent
pas assez. Les premiers n'arrivent jamais à l'Académie ;
les seconds, à moins d'être vides comme l'Odéon un jour de première, y
parviennent presque toujours. Leur prose coule, coule,
incolore, insipide, sans mordre l'esprit, sans secouer la pensée, sans troubler
les nerfs. On appelle cela être correct. Mais celle des autres est
compliquée, machinée, criblée d'intentions, hérissée de procédés, semée de
nuances. Tout y est voulu, médité, préparé. Chaque
adjectif a des lointains et chaque verbe un son qui
doit s'accorder avec l'idée qu'il exprime. En une page, jamais deux fois la
même allure de phrase ne doit se reproduire, jamais deux mots pareils, jamais
deux consonances ne se doivent rencontrer à cent lignes de distance, et il doit
exister même dans le retour des lettres initiales des mots, une certaine
symétrie mystérieuse qui concourt à l'harmonie de l'ensemble.
Un des plus curieux, et des
plus originaux, et des plus puissants parmi ces écrivains, est assurément Léon
Cladel.
Jadis, dans une remarquable petite revue, la
République des Lettres ;
que dirigeait Catulle Mendès, parut un étrange roman de ce précieux
jongleur ; titre : Ompdrailles ou le Tombeau des Lutteurs. Cette œuvre vient d'être publiée en volume. Cladel y déploie
toutes ses ressources d'ajusteur de mots, toute la
variété de ses moyens, y pousse à l'excès son habileté de styliste difficile. D'un
bout à l'autre du volume, des luttes d'athlètes, rien que des luttes, et toujours différentes, toujours empoignantes, toujours
dites avec des expressions nouvelles, inattendues et vigoureuses. C'est là un des plus énormes tours de force littéraires que puisse
accomplir un romancier. Apre comme sa phrase, l'auteur du Bouscassié
et des Va-nu-pieds est, dans la vie, un terrible. Issu d'une forte
race paysanne, il semble aigu, dur et tranchant comme la pierre d'un champ. La
barbe longue, les cheveux longs, la face creuse, il va dans la rue à grands
pas, avec des yeux luisants de fauve. Il parle par éclats, lance des mots
vibrants, où sonne en son plein l'accent du Midi ; et, irrité à la moindre
contradiction, il discute violemment, tumultueusement, comme s'il allait se
ruer sur son adversaire et le terrasser d'une étreinte. Mais il aime les
lettres avec passion, comme on ne les aime plus guère.
1er
juin 1882
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