Nos hommes politiques
s'occupent en ce
moment de l'indemnité à
accorder aux Espagnols victimes
des incursions des Arabes sur
les hauts plateaux alfatiers
du Sud oranais.
Le gouvernement espagnol le prend de haut, et les avis sur cette question sont partagés. Sans émettre aucune opinion, et même sans en avoir aucune, je veux
rappeler quelques souvenirs
sur ce pays que j'ai visité
immédiatement après le massacre des colons.
Dès qu'on
a passé Saïda, on s'engage dans la montagne, une montagne de pierre rouge, calcinée, toujours brûlante ; puis on retrouve des plaines nues, interminables,
puis une espèce de solitude où poussent, de cinquante mètres en cinquante mètres, des touffes de genévriers. On appelle cela la forêt des
Hassassenas ; puis enfin on rencontre l'alfa, sorte de petit jonc qui
couvre des espaces infinis et qui fait songer à la mer. Toute maison est
inconnue en ces contrées mornes ; seule la tente brune et basse des Arabes
s'accroche au sol, comme un étrange champignon.
Dans ces océans d'alfa
vivait une vraie nation, des hordes d'hommes
plus sauvages et plus farouches
que les Arabes :les alfatiers espagnols. Isolés ainsi, loin du monde, réunis par bandes avec leurs femmes et leurs enfants, perdus en dehors de toute loi, ils ont
fait, dit-on, ce que faisaient leurs
ancêtres sur les terres nouvelles : ils ont été
violents, sanguinaires, terribles, avec leurs voisins les Arabes.
Or, l'Arabe supporte tout, jusqu'au moment où il tue.
Bou-Amama est venu et, profitant de sa présence à Assi-Tircine,
à vingt-quatre kilomètres de Saïda (on le croyait alors derrière les Chotts), les deux tribus su milieu desquelles vivaient les Espagnols, les Harras et les Hassassenas, ont massacré les alfatiers.
Ils ont
respecté les employés de la
petite ligne de chemin de fer ;
mais ils ont été sans pitié
pour quiconque était Espagnol. Alors, pendant plusieurs jours, des blessés ont erré,
des enfants mutilés, des femmes martyrisées. Tous ces misérables
se rapprochaient de la voie,
et, quand un train passait cherchant les victimes, ils s'élançaient,
appelaient, nus et sanglants.
Une semaine
avant mon arrivée, on avait retrouvé encore une grande fille de dix-huit ans, d'une
incomparable beauté, violée,
lardée de coups de couteau
et qui cependant courait vers le convoi, aussi dévêtue qu'on
peut l'être.
Ces choses sont horribles, mais reste à savoir qui avait commencé. On dit là-bas communément qu'on aimerait mieux tomber au milieu de cavaliers dissidents qu'au milieu d'un groupe d'alfatiers.
Quels sont
ces aventuriers qui vont cueillir l'alfa
dans ces tristes pays ? Quelle fut leur
vie auparavant ; quels sont,
comme on dit, leurs antécédents ?
J'en ai
vu, de ces hommes ; eh bien ! franchement, je
me croirais plus en sûreté dans une tribu
arabe, même révoltée, que sous
leur toit.
Comme j'étais sorti de Saïda
par un après-midi dé furieux soleil, je me dirigeai d'abord vers l'ancienne
ville d'Abd-el-Kader. Sur un rocher escarpé, on distingue vaguement quelques
murailles : c'est tout ce qui reste de la résidence chère au célèbre émir.
Mais, quand je fus là-haut,
j'aperçus, par-derrière, une
admirable chose.
Un ravin profond sépare la vieille forteresse de la montagne. Elle est,
cette montagne, toue rouge, d'un rouge doré, d'un rouge de feu, dentelée,
escarpée, coupée par de minces échancrures où descendent, en hiver, les
torrents.
Mais tout
le fond du ravin n'est qu'un bois de lauriers-roses, un grand tapis de feuilles et de fleurs.
J'y descendis, non sans peine.
Une mince rivière coulait sous les merveilleux arbustes, une rivière sautant
les pierres, écumante,
tortueuse. J'y trempai ma main : l'eau était chaude,
presque brûlante.
Sur les bords,
de gros crabes, des centaines de crabes fuyaient devant moi ;
une longue couleuvre parfois glissait dans l'eau,
et des lézards énormes s'enfonçaient dans les taillis.
Soudain, un
grand bruit me fit tressaillir. A quelques
pas, un aigle s'envolait. L'immense oiseau, surpris, s'éleva brusquement vers le ciel bleu, et il était
si large qu'il semblait toucher avec ses ailes les deux
murailles de pierre calcinée qui enfermaient le ravin.
Après une heure
de marche, je
rejoignis la route qui monte
vers Aïn-el-Hadjar.
Devant moi,
une femme marchait, une vieille femme courbée, qui s'abritait du soleil sous un
antique parapluie.
Il est
bien rare, en ces contrées, de voir une femme, hormis les grandes négresses luisantes, chamarrées d'étoffes jaunes ou bleues. Je rejoignis
la femme. Elle était ridée,
soufflait, semblait exténuée et désespérée,
avec une face sévère et triste. Elle allait à petits pas, sous la chaleur
accablante. Je lui parlai, et soudain sa colère indignée éclata. C'était une
Alsacienne qu'on avait envoyée en ces pays désolés avec ses quatre fils, après
la guerre. Trois de ses enfants étaient morts en ce climat
meurtrier ;
il en restait un, malade aussi maintenant ;
et leurs terres ne rapportaient rien, bien que
grandes, car elles n'avaient pas une goutte d'eau. Elle
répétait, la vieille : « Il n'y vient pas un chou, monsieur, pas un
chou ! » s'obstinant à cette idée de chou. Ce légume, évidemment,
représentait pour elle le bonheur terrestre. Et quand elle m'eut dit toute sa
peine, elle s'assit sur une pierre, et pleura.
Et je n'ai rien vu de plus navrant que cette bonne
femme d'Alsace perdue sur ce sol de feu où il ne pousse pas un chou.
En me quittant, elle ajouta :
« Savez-vous si on donnera des terres en Tunisie ? On dit que c'est bon par-là ;
ça vaudra toujours mieux qu'ici. »
N'est-ce pas à ces gens-là,
messieurs les députés, qu'il
faudrait accorder une indemnité ?
Quel enseignement pour les romanciers que ce fameux drame
du Pecq ?
Quand on a retrouvé ce
cadavre roulé dans un tuyau de plomb, les lèvres fermées par une épingle de femme tous les membres liés, tortionné
comme s'il avait passé par les mains des inquisiteurs,
chacun eut une secousse de stupéfaction et d'horreur. Et
.les imaginations s'exaltèrent ; on parlait d'une vengeance d'époux outragé, et l'horrible scène était devinée ; chacun aurait pu
la raconter, tant elle semblait logique,
commençant par les imprécations
et finissant par l'exécution.
MM. X. de Montépin, du Boisgobey et Cie
ont dû frémir
de joie.
Le misérable, attiré dans le piège, entrait en
la chambre où le mari vengeur l'attendait.
Un dialogue ironique de la part de l'époux commençait,
comme on en entend au théâtre, un dialogue à faire se pâmer la salle. Puis venaient
les reproches, les menaces, la colère,
la lutte. L'amant terrassé râlait, et l'autre, à genoux
sur lui, vibrant d'une rage frénétique, le mutilait, criant : « Ah ! ta bouche m'a trompé, monstre !
elle a balbutié
des paroles d'amour dans l'oreille
de celle que j'aime, de celle que la loi et l'Église
m'ont donnée pour compagne ; elle a jeté ses baisers
brûlants sur les lèvres qui m'appartenaient :
eh bien, je la fermerai, cette bouche, avec une épingle de son corsage, une de ces épingles que
tu aimais tant à défaire.
Et dans tes yeux qui l'ont admirée, j'en enfoncerai
deux autres, et je lierai avec du plomb tes mains infâmes qui l'ont caressée !... »
Et on voyait
cette bouche sanglante cherchant encore à s'ouvrir, clouée
par la longue pointe d'acier fin.
Quel effet
sur un théâtre !
La
réalité est
plus simple.
Pas de colère : le mari trompé, depuis des années, le savait. La petite
affaire se prépare en famille,
s'exécute en famille, tout tranquillement, comme on met le
pot-au-feu le dimanche.
Pas de grands
mots, pas de sentiments exaltés.
Toutes les
affreuses mutilations ne sont que de petites précautions pratiques, des précautions de ménagère.
Le frère dit : « Mais l'eau va lui
entrer dans la bouche, et ça le fera flotter. » L'idée est singulière,
mais le mari la trouve juste. Comment fermer cette bouche ? Soudain une
inspiration les frappe. On la percera d'une épingle. « Donne une
épingle ! » dit l'époux à sa femme, comme s'il voulait rattacher sa
cravate. Elle en retire une de sa gorge et la tend avec douceur.
Le tuyau de plomb n'est qu'une innovation pratique. Il
joue le rôle de la pierre qui retient le corps au fond et celui de la corde qui
l'enlace. Avis
aux imitateurs. Rien de dramatique ni
d'élevé, tout est simple et
commun.
En route, un cahot violent fait dégringoler le
cadavre de la voiture, devant la porte d'un boucher. Aussitôt un des meurtriers efface doucement avec
son pied la trace de sang laissée à
terre comme font certains hommes après avoir craché.
Puis les trois complices
vont se coucher.
Vraiment, ces criminels
sont trop nature.
Moralité : ne faites
jamais la cour aux femmes dont les maris sont mal en leurs affaires.
14 juin 1882
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