En
dehors de toutes les
raisons invoquées pour ou contre 1e divorce, il
en est une qui me semble être restée
inaperçue jusqu'ici, celle
que nous pourrions appeler la
« raison sentimentale ». Nous ne sommes
pas des gens logiques ni raisonnables, mais des gens à
sentiments subtils ; et les plus justes
arguments ne valent jamais, dans notre
esprit, quelque préjugé poétique.
En
politique, en morale, même
en art, nous ne sommes jamais déterminés
par des raisonnements, mais
toujours par des impulsions raffinées
et souvent fausses, venues d'un idéalisme exalté.
Le
plus grand obstacle que le divorce rencontrera avant d'entrer dans nos
mœurs, après être entré dans nos
lois, sera peut-être une répulsion
de cette nature.
Je prends un
exemple pour me faire comprendre.
Il est, dans
Monsieur de Camors, un mot qui parut odieux aux uns, superbe aux autres. C'est le fameux « parbleu ! »
que l'amant répond à la maîtresse quand, après la chute, elle lui dit :
- Comme vous devez me mépriser !
Si M. Feuillet avait eu quelque souci
de la vraisemblance, il n'aurait point écrit ce parbleu ! que
jamais homme ne répondra.
Le mot est faux ; mais il a porté
sur beaucoup de lecteurs, parce que le sentiment est juste ; parce que la
première impression de l'amant qui vient de triompher est une sorte de vague
mépris pour celle qui s'est abandonnée à lui.
Inexplicable, incompréhensible,
illogique, révoltante même, cette mésestime immédiate de la femme possédée est
cependant indéniable. Bien des hommes se l'avoueront à peine à eux-mêmes et la
nieront énergiquement en public ; beaucoup d'amants sensés la combattront
en leur cœur, mais aucun n'échappera à ce rapide effleurement de dédain, à
cette fine et soudaine piqûre.
Or, cet étrange sentiment à l'égard
d'un être à qui nous devons, au contraire, tous nos sentiments de
reconnaissance passionnée et dévote, n'existera-t-il pas plus violent encore
envers celle qui aura dormi longtemps dans les bras d'un autre homme ?
Et les veuves ?
dira-t-on.
C'est différent. Le précédent possesseur n'existe plus. Puis, épouser une
veuve, n'est-ce pas un peu considéré chez nous comme un mariage
d'occasion, comme l'achat d'une marchandise
légèrement défraîchie ?
Toutes nos subtiles
susceptibilités amoureuses ne se révolteront-elles pas à l'idée du sourire
du précédent époux, de ses pensées secrètes,
de ses souvenirs, et même
du regard plein d'anciens
secrets qu'il peut échanger avec sa compagne de la veille s'il la rencontre à notre bras ?
Nous apportons en ces questions une délicatesse si exagérée, que bien
peu d'hommes consentiraient à prendre pour femme une jeune fille, s'ils
apprenaient qu'elle eut déjà une légère
amourette, une petite
intrigue anodine.
De
là l'éducation étroite, étouffante, des filles en France, si différente de l'éducation des Anglaises et des Américaines, qui
flirtent à outrance jusqu'à la découverte de l'épouseur qui ne s'inquiète jamais
des baisers cueillis par d'autres avant lui sur ces
lèvres qui vont lui appartenir d'une façon définitive.
Mais, si nous
n'admettons pas que la jeune fille ait
seulement été effleurée par la pensée d'un autre homme, Comment consentirons-nous à prendre une femme notoirement entamée par un précédent possesseur en titre ?
D'où viennent ces
nuances, ces arguties de
sentiment, ces excessifs raffinements ?
Il est plus aisé
de les constater que de les
expliquer. Il est cependant une
cause palpable, facile à apprécier,
l'influence des lettres en général, et du roman en particulier.
Grâce à cette
littérature sophistique, sentimentale et emphatique, qui couvre la France depuis le
commencement du siècle, et qui, semée par
Jean-Jacques Rousseau, bouleversa toutes
les têtes lors de la crise de 1830, nous avons fait de la femme une espèce d'être idéal, placé dans un nuage,
une sorte de divinité, d'hermine à robe immaculée.
L'influence de ces romans à
sentiments extrêmes fut prédominante. Nous nous en ressentons encore. Les héros et les héroïnes,
toujours en proie à un délire de délicatesse, à une exaltation ininterrompue, ont troublé dans
notre race le tout simple bon sens
que la nature y avait mis.
Il est aisé
de se rendre compte de cette singulière et rapide modification, par la lecture des œuvres
les plus typiques, reflets
précis des esprits à notre siècle comme au siècle dernier.
Prenons pour exemple, d'un côté, les livres de George Sand
qui peuvent servir de type
du roman idéaliste. Ils eurent sur toute
notre époque une singulière influence morale ;
ils sont en même temps un miroir fidèle des croyances contemporaines.
Or,
dans tous ces romans, de la première à la dernière ligne,
on vit dans une sentimentalité exaltée, dans une
tension constante des idées
chevaleresques et anormales,
dans une atmosphère sublime et troublante,
excessivement raffinée, qui
fausse bien vite dans tout esprit excitable
la simple et saine notion de l'existence
réelle.
Tous ceux qu'ont
touchés ces poétiques fictions de la vie s'agitent
dans une demi-hallucination romanesque
qui change pour eux les proportions et les rapports
des choses.
La
femme, dans ces œuvres-là, devient une sorte d'être symbolique, personnification de
la pudeur, de la chasteté,
de toutes les délicatesses et de toutes les finesses.
D'un
autre côté, si nous ouvrons
quelqu'un de ces charmants petits volumes de littérature badine qui nous donnent l'exacte
physionomie des hommes du XVIIIe siècle avec leurs croyances et leurs
sentiments les plus intimes, nous
entrons dans un monde nouveau.
Prenons Manon Lescaut, Thémidore,
ou le charmant récit qui vient d'être réédité et qui porte pour titre : Ma
Vie de garçon. Cette dernière œuvre surtout a un tel caractère de
franchise, de sincérité, de bonne foi, qu'on en pourrait déduire, si on ne la
connaissait déjà, toute la morale de ce temps.
C'est un conte grivois, même fort
polisson, mais où transpire partout l'âme de l'époque.
Qu'on tombe là-dessus, après le Marquis
de Villemer, et soudain tout l'échafaudage compliqué de la sentimentalité
moderne s'écroule, tous les raffinements d'idéalisme disparaissent, et la bonne
logique ancienne se redresse devant nous.
Et
qu'on remonte plus haut, si l'on veut.
Sont-ce les contemporains de Molière, ceux de Rabelais ou de Brantôme
qui auraient répondu, même dans le fond de leur cœur, à la maîtresse tombée en
leurs bras le « parbleu ! » de M. Feuillet ?
27 juin 1882
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