Mesdames, Messieurs,
N'est-ce
point M. Renan qui, appelé à présider une distribution de prix de vertu, dans
l'auguste sein de l'Académie française, commençait ainsi son discours :
« Il y a un jour dans l'année où la vertu est récompensée » ? Avec moins de fantaisie, M. Mézières
vient de célébrer à son tour ces gens ennuyeux mais humbles à qui feu Montyon
laissa des rentes. Puisqu'ils ont leurs orateurs, leurs défenseurs et leurs
bienfaiteurs, ne nous occupons point de ces quêteurs de récompenses honnêtes.
Bornons-nous à constater en passant que la vertu payée et couronnée, cessant
ainsi de trouver en elle-même son prix, de se complaire dans le sacrifice,
perd, par là, son plus grand mérite. Pourquoi tue-t-on, vole-ton, commet-on
toutes les choses que persécutent les lois ? pour de l'argent,
mesdames ! Si l'on devient vertueux aussi pour de l'argent, je
cesse de voir la différence entre l'honnête homme et le gredin.
Protestons, messieurs, contre ces concours immoraux.
Mais il me paraît bon aujourd'hui de pousser plus loin le courage, et non
content de dénoncer ces compétitions de vertu salariée, je veux défendre à la
face de la France, à la face surtout des Béotiens qui nous gouvernent, de cette
assemblée de provinciaux illettrés, élus et parvenus par l'aveugle volonté du
nombre, tous les écrivains français, menacés des fureurs de la loi, et dénoncés
pêle-mêle à nos magistrats, ces inquisiteurs laïques, sous l'infamante
appellation de pornographes !
On
nous affirme, je le sais,
que les vrais écrivains ne sont point menacés, et que ceux-là seuls ont à
craindre qui impriment et vendent des polissonneries sans art.
L'art est donc l'accommodement, qui peut seul
sauver les écrits dits immoraux de la griffe levée de la loi.
Or, qu'est-ce que l'art ? Comment est-il
caractérisé ? reconnaissable ? Comment dire sans crainte de se
tromper : Ceci c'est de l'art ! Cela n'est pas de l'art ! M.
Pinard, qui fut ministre, a flétri en termes virulents cette merveille d'art, Madame
Bovary. Je pourrais citer
cent autres exemples concluants pour prouver que la compétence payée de MM. les
magistrats s'arrête à ces questions.
Donc l'art est le laissez-passer des
écrits légers ; c'est lui, lui seul, qui peut servir à déterminer les
limites précises de la pornographie.
Cette distinction, toute subtile qu'elle soit, est
acceptable. Elle ne laisse subsister qu'une difficulté, mais capitale,
c'est-à-dire l'impossibilité d'avoir des juges, des experts, des arbitres
compétents.
En
résumé, on pourrait qualifier de pornographie toutes les publications
présentant un caractère libidineux joint à une bêtise appréciable. C'est le cas
de toutes les feuilles polissonnes visées par la loi. Leur suppression
ne fera, certes, de mal à personne. Mais fera-t-elle du bien à qui que ce
soit ?
Admettons qu'elle ne fasse ni bien ni mal ;
classons la nouvelle ici parmi les mesures inutiles, et passons.
Ce qui me semble inquiétant là-dedans, c'est la
tendance. C'est le but
soi-disant moralisateur. Il existe dans toutes nos sociétés modernes un éternel
malentendu entre les artistes et les législateurs. Le législateur ne se
préoccupe que d'une prétendue morale absolue, changeante d'ailleurs comme le
temps ; et, sans rien distinguer, il frappe au nom de ce principe.
L'artiste ignore cette morale, ne la comprend pas, la
nie. Il marche, les yeux éblouis d'une vision, possédé par ce qu'on appelait
jadis l'inspiration, sans s'inquiéter si elle est chaste ou impure. Il produit
son œuvre conçue selon ses facultés, il élabore presque inconsciemment ;
il est une force, une machine productrice. Et soudain il se sent pris au
collet ; il est arrêté, poursuivi, jugé, condamné par des messieurs
ignares que pousse toute une armée d'imbéciles qui proclament au nom de leur
sottise « que l'art doit moraliser ».
Ne
confondons pas, messieurs, l'art de M. Scribe avec l'art de Shakespeare.
Or, en étendant cette laide appellation de pornographe
à tous ceux dont les écrits ont blessé la morale courante, on irait loin.
Qui donc alors ne fut pas pornographe parmi nos
ancêtres, parmi les plus magnifiques génies qui sont demeurés la gloire des
lettres ? Oui, messieurs, si une autre Académie (je ne fais aucune
allusion), pour répondre au dictionnaire de Pénélope entrepris par les quarante
vieillards au milieu desquels ne serait pas en sûreté, pourtant, la chaste
Suzanne ; si une autre Académie, dis-je, s'avisait de commencer
aujourd'hui un dictionnaire des pornographes célèbres, quels noms n'y
pourrait-elle pas inscrire ?
En prenant à la lettre A, nous trouvons Apulée,
Aristophane, etc., et, derrière ceux-là, tous les poètes grecs et tous les
poètes latins, Virgile qui chantait les tendresses germinicales :
Formosum pastor Corydon ardebat Alexin,
Ovide, Lucrèce, Juvénal, tous.
Dans notre pays je ne prendrai qu'un nom, le plus
fameux. C'est celui du colossal écrivain, du conteur prodigieux, du merveilleux
philosophe, et de l'incomparable styliste, de qui découlent toutes les lettres
françaises, selon l'expression de Chateaubriand, qui s'y connaissait mieux que
messieurs les magistrats. J'ai nommé François Rabelais.
En face de l'Arioste, de Dante, de Cervantes, de
Shakespeare, nous n'avons eu qu'un homme aussi grand que les plus grands, en
qui s'incarne pour jusqu'à la fin des siècles le génie de l'esprit français et
de la langue française, un de ces artistes géants qui suffiraient à la gloire
d'un pays : Rabelais. Et il est, celui-là, Français dans les
moelles ; il caractérise notre race gaillarde, rieuse, amoureuse, en qui
le sang et le propos sont vifs.
Nierez-vous qu'il fut un pornographe ? En France,
voyez-vous, nous avons toujours eu la pensée leste et le mot un peu gras. Pourquoi
vouloir changer cela ?
Prenez garde d'ailleurs. Il pourrait vous en arriver
mal.
Depuis quelques années, vous êtes, messieurs les
gouvernants, des pontifes. Nous n'aimons point ce genre qui n'est pas de
tradition chez nous.
Notre monarchie ancienne fut souvent bête et
maladroite : on le lui a prouvé avec raison. Craignez qu'il vous en arrive
autant ; non pour les mêmes causes, mais pour d'autres, plus petites en
apparence, bien qu'aussi graves. Ne méconnaissez pas le tempérament de notre
race.
Voilà qu'il vous est venu une pudibonderie, une
gravité, une sévérité républicaines. Vous voulez une République chaste. Prenez
garde de n'avoir qu'une République hypocrite.
Les petits exemples abondent
Jadis nos pères se soulageaient ouvertement au coin des
rues, le long des murs, ou bien en de vieux tonneaux qui avaient contenu du
vin. Nos mères ne se choquaient point. Maintenant vous avez fait des
labyrinthes de ces endroits où l'on accomplit ce que Rabelais ne craignait pas
de dire en français. Il ne vous suffisait pas d'avoir une flotte cuirassée,
vous avez voulu des Rambuteau blindés.
M. Chouard a dû se frotter les mains.
Aujourd'hui vous songez vaguement à supprimer des mots
dans la langue, ne pouvant supprimer les choses dans la nature.
Du moment que la femme existe, c'est pour quelque
chose, n'est-ce pas ? Alors pourquoi ces mystères ? pourquoi ces
voiles ?
S'il est tout simple d'aimer les femmes et de le leur
prouver par les moyens connus, pourquoi serait-il défendu de parler de cela
sans détours et sans feintes ?
Si vous croyez à Dieu, c'est à lui qu'il faut
vous en prendre. Si vous n'y
croyez pas, le meilleur moyen serait de faire châtrer les citoyens dès leur
naissance. Les hommes ainsi corrigés cesseraient, soyez-en sûrs, ces naturelles
plaisanteries qui vous offusquent si fort.
Vous êtes des pontifes, messieurs, et des pontifes
ennuyeux, des pontifes sans esprit et sans fantaisie, vous ne savez pas rire.
Prenez garde.
Vous dites, la main sur le cœur : « Les vrais
artistes n'ont rien à craindre de nous. » Et cependant les vrais artistes
vous craignent, car vous avez au fond de l'âme une pensée, et vous travaillez à
sa réalisation : vous voulez un art démocratique, un art honnête.
L'art, messieurs, ne vous en déplaise, n'a rien à faire
avec tous ces mots. Il est et restera malgré vous aristocrate, sans se soucier
le moins du monde de vos croyances.
L'art est aristocrate, c'est là sa force et sa
grandeur. Rêver un art populaire est une autre sottise. Plus il s'élève, moins
il est compris du nombre, plus il est adoré des quelques-uns capables de le
pénétrer.
Ne nous parlez pas de république athénienne, vous qui
auriez envoyé Aristophane en police correctionnelle.
Faites des lois contre les vices. Emprisonnez M. de
Germiny, cet imitateur de Socrate, de Socrate dont le Chouard s'appelait
Alcibiade, dit-on. Quand vous trouverez quelques-unes de ces passions
incestueuses dont Louis XV, Chateaubriand et Napoléon nous ont fourni des
exemples fameux, à ce qu'affirment les gens compétents, frappez sans
merci ; mais laissez-nous rire à notre aise, comme riaient nos pères, et
trouver gaies les libres aventures d'amour. Vous regardez le ciel de travers,
parce que la plus impérieuse des lois naturelles vous choque, et vous punissez
les hommes de la subir.
18 juillet 1882
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