Dans
un article, dont je lui suis infiniment
reconnaissant, malgré ses réserves, M. Francisque Sarcey soulève à mon
sujet plusieurs questions littéraires. J'aurais préféré répondre aux théories
de l'éminent critique sans avoir été nommé, pour n'avoir point l'air de plaider
ma propre cause ; car j'estime qu'un écrivain n'a jamais le droit de
prendre la parole pour un fait personnel : mais, dans le cas présent, la
discussion passe bien au-dessus de ma tête.
M.
Sarcey a écrit : « Voici, ce me semble, que nous sommes descendus
plus bas. Ce n'est plus même la courtisane que nos romanciers se
plaisent à peindre, ils marquent je ne sais quel goût étrange pour la
prostituée... »
Et
plus loin : « A quoi bon se donner tant de mal pour étudier des êtres aussi peu
dignes d'intérêt ? Ces âmes dégradées
ne sont plus capables que d'un très petit nombre de sentiments
qui tiennent tous de l'animalité. »
M. Sarcey, en ce cas,
passe ses droits, me semble-t-il. Depuis que la littérature
existe les écrivains ont toujours énergiquement
réclamé la liberté la plus absolue dans le choix de leurs sujets. Victor Hugo, Gautier, Flaubert, et bien d'autres, se sont justement irrités de la prétention des
critiques d'imposer un genre aux romanciers.
Autant reprocher aux prosateurs de ne point faire de vers, aux idéalistes de n'être point réalistes, etc.
L'écrivain est et doit rester seul
maître, seul juge de ce qu'il
se sent capable d'écrire. Mais
il appartient aux
critiques, aux confrères, au public, d'apprécier s'il a accompli bien ou mal l'œuvre
qu'il s'était imposée. Il n'est justiciable du lecteur que pour l'exécution.
S'il me prend fantaisie
de critiquer ou de
contester le talent d'un homme, je
ne le puis faire qu'en me plaçant à son point de vue, en pénétrant ses intentions secrètes. Je n'ai
pas le droit de reprocher à M. Feuillet de ne jamais analyser des ouvriers, ou à
M. Zola de ne point choisir
des personnages vertueux.
Il ne s'ensuit pas qu'il ne nous
soit point permis de garder des préférences pour un
certain ordre d'idées ou de sujets.
Nous
touchons là à la question la plus discutée depuis une dizaine d'années. Je ne
puis mieux faire, me semble-t-il, pour l'aborder, que de citer un passage d'une
très remarquable lettre de M. Taine, dont je ne partage point l'opinion,
opinion qui concorde d'ailleurs avec celle de M. Francisque Sarcey :
« Dans le second rôle, il ne me
reste qu'à vous prier d'ajouter à vos observations une autre série
d'observations. Vous peignez
des paysans, des petits
bourgeois, des ouvriers, des étudiants
et des filles. Vous peindrez sans doute un jour la classe cultivée, la haute
bourgeoisie, ingénieurs, médecins,
professeurs, grands industriels et commerçants.
« A mon sens, la civilisation est une puissance. Un homme né dans
l'aisance, héritier de trois ou quatre
générations honnêtes, laborieuses et rangées, a plus de
chances d'être probe, délicat et instruit.
L'honneur et l'esprit sont toujours plus ou moins des plantes
de serre.
« Cette doctrine est bien aristocratique, mais elle est
expérimentale... »
Ajoutons encore à cela le vœu formulé
par un maître romancier,
Edmond de Goncourt, de voir
les jeunes gens appliquer au monde, au vrai monde, les procédés d'observation scrupuleuse qu'emploient depuis longtemps déjà les écrivains pour analyser les humbles classes !
Et maintenant étonnons-nous de ce que les gens
qui semblent les seuls intéressants à étudier soient toujours négligés par les hommes de lettres.
Pourquoi ? Est-ce, comme le dit Edmond de Concourt, parce que la difficulté de pénétration dans les cœurs, les âmes et les intentions
est infiniment plus difficile ? Peut-être un peu. Mais il existe
une autre raison.
Le romancier moderne cherche avant
tout à surprendre l'humanité sur le fait. Ce qu'il a donc intérêt à
dégager d'abord dans toute action humaine, c'est le mobile initial,
l'origine mystérieuse du vouloir, et surtout les déterminants communs à toute la race, les impulsions instinctives.
Or, ce qui distingue principalement les gens du monde des catégories d'individus plus simples, c'est surtout une sorte
de vernis, de conventions, un badigeonnage
d'hypocrisie compliquée.
Le romancier se trouve donc placé dans
cette alternative : faire le monde
tel qu'il le voit, lever les voiles de grâce
et d'honnêteté, constater ce qui est sous
ce qui paraît, montrer l'humanité toujours semblable sous ses élégances
d'emprunt, ou bien se résoudre à créer un monde
gracieux et conventionnel comme l'ont fait George Sand,
Jules Sandeau et Octave Feuillet.
Non point
qu'il faille attaquer et condamner ce parti pris de ne dépeindre que les
surfaces attrayantes, que les apparences aimables ; mais, quand un
écrivain est doué d'un tempérament qui ne lui permet d'exprimer que ce qu'il
croit être la vérité, on ne le peut contraindre à tromper et à se tromper
consciemment.
M. Francisque Sarcey s'irrite et
s'étonne que la courtisane et la fille depuis une quarantaine d'années aient
envahi notre littérature, se soient emparées du roman et du théâtre.
Je pourrais répondre en citant Manon
Lescaut et toute la littérature pimentée de la fin du dernier siècle. Mais les citations ne sont jamais concluantes.
La vraie raison n'est-elle pas celle-ci : les lettres sont entraînées maintenant vers l'observation précise ; or
la femme a dans la vie deux
fonctions, l'amour et la maternité. Les romanciers, peut-être à tort, ont toujours estimé
la première de ces fonctions
plus intéressante pour les lecteurs
que la seconde, et ils ont d'abord
observé la femme dans l'exercice professionnel de ce pour quoi elle semblait née.
De tous les sujets, l'amour est celui
qui touche le plus le public. C'est
de la femme d'amour qu'on s'est
surtout occupé.
Et puis, il existe
chez l'homme de profondes différences d'intelligence créées par l'instruction, le
milieu, etc. ; il n'en
est pas de même chez la
femme, son rôle humain est restreint ; ses facultés demeurent
limitées ; du haut en bas de l'échelle
sociale, elle reste la même. Des filles épousées deviennent en peu de temps de remarquables femmes du monde, elles s'adaptent au milieu où elles se trouvent.
Un proverbe dit qu'on a vu des rois épouser des bergères. Nous coudoyons chaque jour des bergères, et même moins, qui sont devenues des dames et qui tiennent leur rang tout comme d'autres.
Chez les
femmes, il n'est point de
classes. Elles ne sont quelque chose dans la société que par ceux qui les épousent ou qui les patronnent. En les prenant pour compagnes, légitimes ou non, les hommes sont-ils donc toujours
si scrupuleux sur leur provenance ? Faut-il l'être davantage en les prenant pour sujets littéraires ?
M. Taine dit en sa
lettre : « L'honneur
et l'esprit sont toujours plus ou moins des plantes de serre... »
Pour l'esprit, je ne le
conteste pas ; quant à l'honneur ?... Je me rappelle qu'un jour on
discutait cette question devant une jeune femme de province, mais du meilleur
monde, et aristocrate jusqu'aux ongles. Elle s'irritait d'entendre
dire qu'il y eût plus de
sentiments droits et simplement
nobles dans les classes moyennes
que dans les classes hautes. Puis, comme
on citait des exemples, elle se mit à
rire tout à coup et convint que nous
avions un peu, rien qu'un peu
raison. Un souvenir lui était revenu : comme la guerre de 1870
venait de finir, elle fut chargée par un comité de quêter pour la libération du
territoire, dans la grande ville manufacturière qu'elle habitait. Elle commença
par les quartiers ouvriers. Certes, elle rencontra des brutes, mais elle y
trouva aussi nombre de pauvres diables qui donnaient l'argent du dîner. Et des femmes du peuple,
attendries, la voulaient embrasser, et des hommes en offrant leurs : sous lui serraient
les mains à la faire crier. Quand
elle pénétra dans les quartiers bourgeois, on répondait que les maîtres étaient sortis, ou bien
quand elle les surprenait au logis, ils rusaient pour donner moins, s'excusaient
hypocritement, se montraient
gueux, avec des phrases.
Un jour enfin, comme elle
n'avait point trouvé chez lui un gros industriel, elle le rencontra en sortant.
Il s'excusa, avec mille politesses, il la fit entrer, monter deux étages, lui
offrit des biscuits et du malaga ; puis, apportant ses livres de commerce,
lui prouva que, n'ayant rien gagné durant toute cette année d'invasion, il ne
pouvait par conséquent rien donner à la patrie.
Et
la quêteuse ajouta :
« Nous conservons toujours un peu de parti pris bienveillant
pour les gens de notre monde ; au fond vous avez peut-être raison ».
20 juillet 1882
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