La
belle Ernestine ! Tout le monde a entendu prononcer ce nom ; tout le
monde l'a lu dans les journaux. Depuis vingt ans, chaque année, ces trois
mots : « la belle Ernestine », reviennent sous la plume des
chroniqueurs ; et bien des lecteurs, sans doute, se demandent quelle est
cette femme aussi connue que Thérésa ou Mlle Léonide Leblanc, dont la beauté
est devenue proverbiale, et qu'on ne voit point aux premières.
La belle Ernestine est une aubergiste de Saint-Jouin,
de Saint-Jouin près Étretat.
Belle ? elle le fut certes beaucoup plus qu'elle
ne l'est aujourd'hui, mais elle est demeures intéressante autant que femme du
monde, curieuse à tous égards, vrai personnage de roman. Je ne puis aller chez
elle, la voir, l'entendre parler d'elle, de sa vie, sans être obsédé par le
souvenir de George Sand. Oh !
si le grand et charmant romancier l'avait connue, bien connue,
il en aurait fait certes un
des plus curieux personnages
de ses livres, un de ces personnages attendrissants, philosophants,
mi-paysans, pleins de dessous et de dedans, vivants plaidoyers pour des thèses morales, un de ces types champêtres et doux, un peu malheureux toujours, pliés sous quelque brutale
méchanceté de l'existence,
un de ces êtres sympathiques en qui se complaisait
son talent rêveur et séduisant.
Saint-Jouin
n'est pas loin d'Étretat.
Allons-y à pied, si vous
voulez.
On monte d'abord
la côte du Havre, puis on prend à droite
dans un léger pli de terre ; on passe entre deux
fermes, deux belles fermes normandes, riches, cossuEs, avec de longs bâtiments couverts de chaume, des granges,
des écuries, des étables,
des hangars et la maison des fermiers,
une sorte de petit château coiffé d'ardoises. Dans les vastes
cours, sous les pommiers à cidre,
des vaches nonchalantes et couchées, le ventre écrasé par terre, la mamelle tombée dans l'herbe, ruminent
avec un grand mouvement en biais
de leurs mâchoires lentes et fortes.
Puis on traverse des champs. L'horizon de gauche est
fermé par des villages, des arbres,
un clocher pointu. A droite, la côte brusquement tombe à la mer en une
chute, de cent mètres, et l'on
voit la grande nappe bleue sur
qui se répand le soleil, et
des voiles partout, les unes
toutes blanches, flambantes,
joyeuses, les autres brunes ; et parfois un grand
vapeur empanaché de fumée, qui descend vers Le Havre,
ou monte vers le nord.
La route s'enfonce entre deux collines
et nous entrons
en une série de ces petits vallons
tortueux qui créent le charme si particulier
des environs d'Étretat.
Ils sont nus, ces
vallons, plantés d'ajoncs jaunes au printemps, jaunes comme un manteau d'or, et verts en été. Ils
se déroulent avec une fantaisie charmante, imprévue et toujours coquette. Ils vont
à droite, à gauche, se redressent et se courbent encore. Parfois on y rencontre des bouquets d'arbres,
des bois de cent pas de long, et parfois
des blés mûrs qui ondulent avec un bruit pareil à un crépitement.
Et l'on répète,
malgré soi, ces vers qui reviennent
sans cesse à l'esprit, ces admirables
vers d'un des plus grands poètes du siècle, Leconte de Lisle :
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Seuls les grands blés mûris, comme une mer dorée
Se prolongent au loin, dédaigneux
du sommeil ;
Pacifiques enfants de la terre sacrée,
Ils épuisent sans peur la coupe du soleil.
Parfois, comme un soupir de leur âme brûlante,
Du sein des épis lourds qui murmurent entre eux,
Une ondulation majestueuse et lente
S'élève, et va mourir à l'horizon
poudreux.
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Voici Bruneval, une vallée profonde
qui court à la mer, et où on essaye,
en vain jusqu'ici et sans espoir
pour l'avenir, de créer une station de bais.
On remonte par un sentier tout droit ; on pénètre en un hameau de fermes, le chemin passant entre les fossés verts plantés de grands arbres que
secoue éternellement et que fait chanter le vent du large, et on arrive au village où demeure la belle Ernestine.
Une entrée de manoir campagnard mène devant une ancienne
et jolie maison,
toute vêtue de plantes grimpantes. En face un beau potager, puis, plus loin, séparée par une haie, une
cour herbeuse, qu'ombrage un vrai toit de pommiers.
L'hôtelière attend devant sa
porte, rieuse et toujours fraîche. C'est une forte fille, mûre maintenant,
belle encore, d'une beauté puissante et simple, une fille des champs, une fille de la terre, une paysanne vigoureuse.
Le front et le nez superbes, le front droit, tourné comme un front de statue,
le nez continuant la ligne droite qui part des cheveux, rappellent les Vénus, bien qu'ils soient
jetés, comme par mégarde, sur une
tête à la Rubens.
Car toute cette fille semble Flamande, par sa
carnation, sa structure, son rire osé, sa bouche forte, bien ouverte. C'est une de ces servantes charnues
et saines qu'on a vues danser
dans les kermesses du grand
peintre.
Mais, il fallait la voir vingt ans
plus tôt, la belle campagnarde
rusée qui sait, d'un sourire ou d'un mot, se faire donner des vers par tous les poètes, des autographes par tous les illustres, des dessins par tous les peintres.
Sa maison
en est pleine. En voici signés
Dumas père, d'autres signés Dumas fils. Tous
les noms du siècle sont là.
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Belle Ernestine,
A vos yeux je devine
Que vous voulez un autographe,
Le voilaphe.
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Paroles
et musique :
signées Jacques Offenbach.
Et chaque
peintre passant par Étretat
(tous y sont venus) paya son tribut.
Mais si
les artistes ont saisi le caractère curieux et si particulier
de cette femme, les simples baigneurs
souvent la méconnaissent. Et
comme elle a de l'esprit, beaucoup d'esprit, elle en rit.
Que de fois
des gens sont venus pour contempler la belle
Ernestine, des gens qui s'attendaient
à des atours, à des manières, à des grâces apprises, à des coquetteries de Parisienne !
Arrivés en face de cette forte fille en robe
d'indienne, ils demandaient : « Où donc est la belle
Ernestine ? » Et elle répondait, enchantée : « A l'est partie, pou l'moment,
mais a va rentrer. » Les gens attendaient avec patience, déjeunaient,
attendaient encore, buvaient
toujours, puis, las, enfin faisaient
atteler ;
et comme ils montaient en voiture, Ernestine, riant comme une
folle, leur criait au nez : « Mais v'là six heures
que vous me r'gardez, j'vous ai servi l'déjeuner
et tout c'que vous avez voulu. C'est
mai la belle Ernestine ! »
Et elle
s'asseyait pour rire à son aise devant
les voyageurs stupéfaits.
Elle est
l'amie, je dis l'amie, de la moitié de ses clients, qu'elle séduit par sa grâce rustique
et sa bonne humeur toute ronde.
L'an dernier, la reine d'Espagne vint la voir et fit annoncer sa visite.
Tout le monde,
hormis Ernestine, perdit la tête dans la maison. On rêvait de plats extraordinaires
pour ce royal déjeuner. Un pensionnaire parlait déjà d'envoyer
chercher un chef au Havre. Mais Ernestine calma ces ardeurs : « Une reine, eh ben ! une reine
c'est fait comme moi. J'vas li servir des tripes à c'te
femme. J'suis sûre qu'a n'en mange pas souvent et qu'a
l'aimera mieux ça qu'tous vos
plats. »
La reine reprit
trois fois des tripes !
Puis, à
la fin du déjeuner, comme
un de ces hommes en qui tous les respects sont plantés avait conseillé
à Ernestine d'enlever du mur un autographe d'Emilio Castelar, elle s'approcha de l'auguste convive :
« Dites donc, la Reine, on m'a dit d'enlever
ça parce que vous alliez
venir. C'est-il vrai que ça vous fâchera que
je l'aie laissé ? Mais voyez-vous, M. Castelar est mon ami, et, moi, je
n'cache jamais mes amis. »
La reine répondit : « Vous avez eu
raison. M. Castelar est notre ennemi ; mais je
sais
lui rendre justice ; c'est un homme de grand
talent. »
Quand la voiture royale s'en alla, Ernestine,
debout sur la porte,
cria : « Au revoir, la Reine ! »
Un monsieur présent, un peu choqué, lui dit : « Vous l'empêcherez de
revenir, vous être trop familière. » Elle riposta : « Eh bien,
si a n'veut pas r'venir, a ne reviendra pas. Moi je n'me gêne point. »
La reine d'Espagne revint deux fois.
On
pourrait raconter sur Ernestine des multitudes d'anecdotes.
Elle a vu tant de monde et tant de choses !
Au moral on ne
la connaît guère.
Elle est brave fille, familière, avec des dehors toujours joyeux et, peut-être, des dedans
pas toujours gais. En elle semble s'être
incarné l'esprit normand, bon enfant, rieur et rusé. Car elle est rusée
comme personne, mais rusée dans
le bon sens du mot, sans aucune
perfidie méchante, rusée inconsciente, astucieuse par instinct, pleine
de moyens, de diplomatie voilée, d'habiletés campagnardes, d'intentions dissimulées.
D'un coup d'œil elle pénètre et
connaît ses clients, elle les juge et les jauge. Et elle
ne se contente pas de les servir selon son appréciation, mais elle leur parle
comme il faut leur parler,
et, avec un air superbe de franchise, flatte délicatement leurs opinions, les amuse et les séduit,
les édifie au besoin.
Si quelque
romancier voulait écrire un roman sur les paysans, elle serait un type absolument superbe à connaître et à décrire.
En
sortant de chez Ernestine, on va voir la falaise de Saint-Jouin, la plus magnifique de la côte.
Ce n'est
plus la muraille droite et blanche d'Étretat, mais un chaos étrange de roches éboulées, les unes accumulées comme des ruines de châteaux anciens, les autres gisant çà et là
au milieu d'herbes hautes où bouillonnent des sources.
Et l'on sait,
à n'en pouvoir
douter, l'abbé Cochet, nouveau Faria, l'ayant écrit et
raconté, l'abbé Cochet, ce père
d'Étretat, l'antiquaire bien connu, mort aujourd'hui, on sait, dis-je, que dans
ces roches bouleversées un gros trésor est caché.
1er
août 1882
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