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Comme un cadavre au sépulcre endormi
Je sens déjà peser l'oubli du monde
Qui tout vivant m'a couvert à demi.
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Quand il écrivait ces vers de la Dernière
Nuit, le poète dont on inaugurait le buste à Rouen l'autre jour, Louis
Bouilhet, songeait au noir guignon qui le poursuivit jusqu'à la mort. Il
fut pauvre et il demeura toujours un peu méconnu du public, bien que mis à sa
place par les vrais lettrés.
Il était un poète-artiste, et l'art, en poésie comme en
prose, est ce qui demeure le plus méconnu du lecteur vulgaire. Le commun
des hommes veut tout simplement qu'on lui exprime avec des rimes les choses qu'il pense
communément. La rime n'est guère pour lui qu'un moyen mnémotechnique ; et il demeure étranger
aux subtiles délicatesses
des rythmes, à l'ordonnance euphonique des mots, à la concordance de l'harmonie avec l'idée. Et voilà pourquoi
le public, presque toujours,
prend l'ombre pour la réalité, les faux poètes pour les
vrais, préfère Musset à Baudelaire et des ritournelles patriotiques aux œuvres superbes de Lecomte de Lisle.
Qui donc sait
par cœur Midi,
les Éléphants, Caïn,
les Hurleurs, le Sommeil
du Condor ?
- Personne, sauf les poètes.
M. Leconte de Lisle est, et restera, un grand poète ignoré, pas même académicien, mais plus immortel cependant que trente-huit
au moins des quarante ; car les œuvres de cette envergure sont plus fortes que l'opinion des ignorants. Louis Bouilhet, malgré d'éclatants triomphes au théâtre, resta incompris du monde, qui ne connut guère
et n'apprécia point, par inconséquence
naturelle, les plus rares beautés du poète : Melœnis, les Fossiles et ses exquises poésies légères. Il en souffrit. Bien que ne parlant presque
jamais de lui, il laissa parfois percer sa tristesse :
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Mon rêve est mort, sans espoir qu'il renaisse.
Le temps s'écoule, et l'orgueil
imposteur
Pousse au néant les jours de ma jeunesse
Comme un troupeau dont il fut
le pasteur.
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Cette malchance invincible l'a
poursuivi jusqu'après sa mort. Ses vrais amis (j'entends les amis de l'artiste)
espéraient que l'inauguration du monument qu'on vient d'élever à sa mémoire
serait l'occasion d'un réveil de sa gloire endormie. Tous seraient venus parmi les poètes :
Banville, Silvestre, Sully Prudhomme,
Bourget, Catulle Mendès, Richepin, Coppée, Bouchor, etc. Et que de romanciers, que de journalistes, que d'auteurs dramatiques,
vieux amis du mort, ou admirateurs fidèles, auraient voulu se réunir autour de son buste ! Rouen, Rouen
même, semblait prête à célébrer
pompeusement son enfant disparu.
Les autorités offraient leur concours.
On s'est contenté
d'une cérémonie piteuse, par suite, dit-on, de je ne sais
quelles questions d'amour-propre
local, ou peut-être grâce simplement à la maladresse de quelques membres rouennais du comité.
A-t-on craint la présence d'hommes trop connus, capables d'éclipser la renommée d'arrondissement du médecin, du dentiste et du pharmacien qui ont réglé, avec une autorité contestable, tout
les détails de la cérémonie ?
A-t-on voulu éviter un dérangement aux célébrités contemporaines
en fixant la date de la fête en plein
été, au mois d'août, juste au moment où tout le monde est loin de Paris ? Cela paraît encore vraisemblable, car les invitations, lancées
seulement six jours d'avance, n'ont guère rencontré que des concierges.
On se perd en conjectures.
Mais quand le voile qui recouvrait le marbre, œuvre de
M. Guillaume, tomba, l'auteur de Melœnis n'avait en face de lui que les
représentants de l'art médical, pharmaceutique et dentaire de la localité. Un pédicure manquait à cette
fête.
Celui qui, depuis la mort de Gustave
Flaubert, remplissait les fonctions
de président du comité, M. Raoul Duval, avait même été remplacé
en cette occasion, comme étant trop connu sans doute, par un fort honorable médecin dont le savoir-faire professionnel n'est point
contestable, mais dont les facultés artistiques et littéraires demandent jusqu'ici confirmation.
Enfin, que
cette cérémonie avortée soit due à une sorte
de jalousie posthume des humbles amis
de Bouilhet, des anciens camarades, qui auraient voulu, en la précipitant ainsi, garder pour eux seuls, pour la ville de Rouen exclusivement, le charmant écrivain mort depuis treize ans
déjà, et se faire un peu de gloire
personnelle, sans éclipse
possible, en cette occasion ; ou qu'ils aient
agi simplement par inhabileté, par ignorance, ils ont attristé tous
ceux en qui vit l'admiration profonde du poète des Fossiles.
La
pièce qu'on connaît le plus
de lui, celle qu'on
cite le plus souvent, a pour titre :
A une Femme.
Chacun sait
par cœur ces vers :
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Tu
n'as jamais été dans tes
jours les plus rares,
Qu'un banal instrument sous
mon archet vainqueur
Et comme un air qui sonne
au bois creux des guitares
J'ai fait chanter mon rêve au vide de ton cœur.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et maintenant, adieu. Suis
ton chemin ; je passe.
Poudre d'un blanc discret
les rougeurs de ton front.
Le banquet est fini quand j'ai vidé ma tasse.
S'il reste encor du vin, les laquais le boiront.
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Mais ces vers, tout beaux qu'ils sont,
ne valent point peut-être les délicieux bijoux, les petites œuvres délicates,
exquisement ouvragées, adorablement maniérées, qu'on trouve partout dans ces
deux recueils, ni les poèmes de grande allure où passe ce souffle puissant
hautement lyrique qu'il avait en lui. Rien n'est plus grand que la Colombe,
- les Fossiles, - l'Abbaye. Rien n'est plus gracieux que le Dieu
Pu, - Chanson d'Amour - A un Nouveau-Né.
Écoutons-le
conter les amours d'une
fleur et d'un oiseau, d'un oiseau qui est tout juste assez grand
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Pour couvrir cette fleur en tendant ses deux
ailes.
Et l'oiseau dit sa peine à la fleur qui sourit.
Et la fleur est de pourpre et l'oiseau lui ressemble
Et l'on ne sait pas trop, quand on les voit ensemble,
Si c'est la fleur qui chante ou l'oiseau qui fleurit.
Et la fleur et l'oiseau sont nés à la même heure
Et la même rosée avive chaque jour
Les deux époux vermeils, gonflés du même amour.
Mais quand la fleur est morte il faut que l'oiseau meure.
Alors sur ce rameau d'où son bonheur a fui,
On voit pencher sa tête et se faner sa plume.
Et plus d'un jeune cœur, dont le désir s'allume,
Voudrait aimer comme elle, expirer comme lui !
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Et
je ne puis
résister au désir de citer
encore les premiers vers seulement
du Dieu Pu :
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Il est en Chine un petit Dieu bizarre
Dieu sans pagode et qu'on appelle Pu.
J'ai pris
son nom dans un livre assez rare
Que le dit frais, souriant et trapu.
Il a son peuple au long des poteries
Et règne en paix sur ces magots
poupins
Qui vont cueillant des pivoines fleuries
Aux buissons bleus des paysages
peints.
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N'est-ce point d'une grâce adorable et d'un inimitable joli ? Louis Bouilhet était avant tout un artiste en rythmes. Les poètes d'aujourd'hui sont
d'abord des artistes en rimes.
Je vais tâcher de
me faire comprendre, sans être
sûr d'y parvenir.
Les ouvriers « du métier »
peuvent seuls apprécier bien nettement ces subtiles
questions d'art, et saisir
au premier coup d'œil la valeur
vraie d'une œuvre poétique.
La qualité maîtresse de Bouilhet, c'est le rythme. Il savait comme
personne forger les grands vers sonores et leur donner juste
le degré de sonorité que comportait la pensée représentée par les mots. Les mots, outre leur valeur
propre, prennent une valeur changeante,
essentielle, selon la place
qu'ils occupent, selon mille circonstances de voisinage, d'influences, de
rapports, d'association. Tout l'art
du rythme est
fait de nuances, de sons voilés, d'accords
secrets, du mariage harmonieux
de la chose avec le terme. Seuls
les grands artistes sentent,
et savent, et règlent à leur
gré ces mystérieuses
combinaisons. Hugo, en cet art, est le maître des maîtres.
La plus grande préoccupation des poètes actuels, c'est la rime. On
croit en général qu'il suffit pour que la rime semble bonne, qu'elle soit
variée et possède la consonne d'appui. Nullement. La vraie rime, la rime
géniale est plus difficile à découvrir qu'un diamant comme le Régent. Il faut
qu'elle soit imprévue, qu'elle étonne et ravisse. Le poète, après avoir jeté sa
première rime doit donner, par la seconde, une secousse de surprise et de
bonheur au cœur des artistes. En dehors du charme de la pensée, en dehors de la
valeur particulière du vers, la rime est un monde. On ne peut définir
cette puissance ; il faut la sentir : elle doit être quelque chose
comme un jeu de mots compliqué, qui serait en même temps une exquise œuvre
d'art.
Et c'est encore Victor Hugo qui est
le maître en ce
savoir-faire.
Bouilhet ne poussait point à l'extrême, comme on
le fait aujourd'hui, l'art si difficile de la rime. Mais il restera comme un
grand et sincère artiste, l'égal des meilleurs de son temps.
Continuons à parler des poètes.
J'ai lu dernièrement,
par hasard, dans une soirée, des vers inédits, inconnus, nés la semaine précédente, de l'un des plus
parfaits artistes d'aujourd'hui.
Une femme s'éventait,
de ce geste
lent qu'elles ont, quand elles s'ennuient
un peu. Puis elle se mit à
regarder son éventail, à le regarder de biais, en fermant un peu les yeux,
comme si elle lisait. Elle lisait en effet des vers, écrits en travers du parchemin,
car il était en parchemin jauni, comme un vieux livre, cet éventail
de jolie femme.
Voici les vers :
L'ÉVENTAIL
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C'est moi qui soumets
le zéphire
A mes battements gracieux
O femmes, tantôt je l'attire
Plus vif et plus frais sur vos yeux.
Tantôt je le prends au passage
Et j'en fais le tendre captif
Qui vous caresse le
visage
D'un souffle lent, tiède
et plaintif.
C'est moi qui porte à votre oreille,
Dans un frisson de vos cheveux,
Le soupir qui la rend vermeille,
Le soupir brûlant des aveux.
C'est moi qui pour vous le provoque
Et vous aide à dissimuler
Ou votre rire qui s'en moque,
Ou vos larmes qu'il fait couler.
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Et
cela était signé :
Sully Prudhomme. N'est-ce point charmant, de
s'éventer avec de la poésie, de la vraie et délicieuse poésie ? Et
pourquoi cette mode ne prendrait-elle pas de demander aux poètes de rimer un
éventail, comme on demande aux peintres d'en colorier ? Toutes les femmes, dira-t-on,
ne pourraient s'offrir un tel
luxe. Soit. Cela n'en aurait que plus de prix pour les privilégiées.
7 septembre 1882
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