L'article d'Octave
Mirbeau, qui vient de soulever tant de tapage, abordait incidemment à une
question qui serait bien curieuse à approfondir d'une manière générale :
l'influence de la profession sur l'homme.
Dans cette attaque aux comédiens, il est à remarquer
que le journaliste visait toujours la profession, qu'il la chargeait de tous
ses griefs, qu'il la rendait en quelque sorte responsable des modifications
qu'elle fait fatalement subir à ceux qui l'exercent. Déjà, dans Fromont
jeune et Risler aîné, Alphonse Daudet avait étudié un comédien au période
aigu de cette maladie spéciale qu'on pourrait appeler « le
cabotinage ». Le cabotinage est la maladie incurable de l'acteur, soit ;
les symptômes en sont
constants, les manifestations apparentes, soit. Mais n'est-il
pas vrai aussi que chaque profession a sa maladie,
que chaque métier déforme d'une façon plus ou moins sensible l'homme normal, lui donne des tics, des habitudes, des manières
d'être, de penser, d'agir,
qui peuvent plaire à ceux-ci, déplaire
à ceux-là. N'est-il
pas certain aussi que, avant d'entrer dans la profession qu'on doit choisir, il
est nécessaire de porter en soi le germe de cette maladie (qu'on appelle alors
vocation), sous peine de n'être jamais qu'un médiocre dans le métier ?
Pour devenir un comédien de mérite, n'est-il pas indispensable d'être cabot à
la naissance, cabot dès qu'on marche et qu'on parle ?
Mais que dirions-nous donc du monde de l'argent, du monde du sport, etc. ?
Dans le peuple,
on suivrait d'une façon plus précise encore les
influences du métier sur l'homme. Les ouvriers peintres ressemblent-ils aux ouvriers menuisiers, les forgerons ne sont-ils
pas en tout différents des épiciers ?
Mais, de toutes
les professions, celle
qui produit le plus de ravages dans
l'organisme cérébral, celle
qui trouble le plus les fonctions normales
de l'esprit, c'est assurément la profession des lettres.
Le
public considère ordinairement
l'homme de lettres comme une sorte
d'animal étrange, de fantaisiste, d'original, de paradoxe vivant, de poseur, sans s'expliquer
bien nettement cependant en quoi cet
être particulier diffère de ses semblables.
C'est qu'en
lui aucun sentiment simple n'existe plus. Tout ce
qu'il voit, tout ce qu'il éprouve,
tout ce qu'il sent, ses .joies, ses
plaisirs, ses souffrances, ses désespoirs, deviennent instantanément des sujets d'observation. Il analyse malgré tout, malgré lui, sans fin, les cœurs, les visages,
les gestes, les intonations. Sitôt qu'il a vu,
quoi qu'il ait vu, il lui faut le pourquoi ! Il n'a pas un élan,
pas un cri, pas un baiser
qui soit franc ; pas une de ces actions instantanées qu'on fait parce qu'on doit
les faire, sans savoir, sans réfléchir, sans comprendre, sans se rendre compte ensuite.
S'il souffre, il prend note de sa souffrance et
la classe dans un carton ; il se dit, en revenant du cimetière, où il a
laissé celui ou celle qu'il aimait le plus au monde : « C'est
singulier ce que j'ai ressenti ; c'était comme une ivresse douloureuse,
etc. » Et alors il se rappelle tous les détails, les attitudes des
voisins, les gestes faux, les fausses douleurs, les faux visages, et mille
petites choses insignifiantes, des observations artistiques, le signe de croix
d'une vieille qui tenait un enfant par la main, un rayon de lumière dans une
fenêtre, un chien qui traversait le convoi, l'effet de la voiture funèbre sous
les grands ifs du cimetière, la tête surprenante d'un croque-mort et la contraction
des traits, l'effort des quatre hommes qui descendaient la bière dans la
fosse ; mille choses enfin qu'un brave homme souffrant de toute son âme,
de tout son cœur, de toute sa force, n'aurait jamais remarquées.
Il a tout vu, tout retenu, tout noté, malgré lui, parce
qu'il est, avant tout, malgré tout, un homme de lettres, et qu'il a . l'esprit
construit de telle sorte, que la répercussion, chez lui, est bien plus vive,
plus naturelle pour ainsi dire, que la première secousse, l'écho plus sonore
que le son primitif.
Il semble avoir deux âmes, l'une qui note, explique,
commente chaque sensation de sa voisine, de l'âme naturelle, commune à tous les
hommes ; et il vit condamné à être toujours, en toute occasion, un reflet
de lui-même et un reflet des autres, condamné à se regarder sentir, agir,
aimer, penser, souffrir, et à ne jamais souffrir, penser, aimer, sentir comme
tout le monde, bonnement, franchement, simplement, sans s'analyser soi-même
après chaque joie et après chaque sanglot.
S'il
cause, sa parole semble souvent médisante, uniquement parce que sa
pensée est clairvoyante, et qu'il désarticule tous les ressorts cachés des sentiments et
des actions des autres.
S'il écrit,
il ne peut
s'abstenir de jeter en ses livres tout ce qu'il a vu, tout ce qu'il a compris,
tout ce qu'il sait ;
et cela sans exception pour les parents, les amis ; mettant à nu, avec une
impartialité cruelle, les cœurs de ceux qu'il
aime et qu'il a aimés, exagérant même, pour grossir l'effet, uniquement préoccupé de son œuvre et nullement de ses affections.
Et s'il aime, s'il aime une femme, il la
dissèque comme un cadavre dans un hôpital. Tout ce qu'elle dit, ce qu'elle
fait, est instantanément pesé dans cette délicate balance de l'observation
qu'il porte en lui, et classé à sa valeur documentaire. Qu'elle se jette à son
cou dans un élan irréfléchi, il jugera le mouvement en raison de son
opportunité, de sa justesse, de sa puissance dramatique, et le condamnera
tacitement s'il le sent faux ou mal fait.
Acteur et spectateur de lui-même et des autres, il n'est jamais
acteur seulement comme les bonnes gens qui vivent sans malice. Tout
autour de lui devient de verre, les cœurs, les actes, les intentions secrètes, et il
souffre d'un mal étrange, d'une sorte de dédoublement de l'esprit, qui
fait de lui un être effroyablement vivant, machiné, compliqué et fatigant pour lui-même.
Je prends, dans
un livre paru
récemment, un exemple frappant de cette observation involontaire pratiquée sur soi-même aux heures les plus douloureuses. Un
de ceux qui ont le plus souffert par l'art, Gustave Flaubert, après avoir
passé la nuit auprès du
corps de son plus cher ami,
de celui dont la mort le laissa inconsolable, écrivait à M. Maxime Du Camp une étrange et superbe lettre dont voici des fragments :
Alfred est mort lundi soir, à
minuit ; je l'ai enterré hier.
Je l'ai gardé
pendant deux nuits, je l'ai enseveli
dans son drap, je lui ai
donné le baiser d'adieu et j'ai
vu souder son cercueil. J'ai passé là deux
jours larges ; en le gardant, je lisais
les Religions de l'Antiquité de Creuzer.
La fenêtre était ouverte, la nuit était superbe ; on entendait les chants du coq, et un papillon
de nuit voltigeait autour du flambeau. Jamais je n'oublierai
tout cela, ni l'air de sa figure, ni le premier soir, à minuit, le son éloigné
d'un cor de chasse qui m'est arrivé à travers les bois. Le mercredi, j'ai été
me promener tout l'après-midi avec une chienne qui m'a suivi sans que je laie
appelée. Cette chienne lavait pris en affection et l'accompagnait toujours
quand il sortait seul ; la nuit qui a précédé sa mort, elle a hurlé
horriblement sans qu'on ait pu la faire taire.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
De temps à autre, j'allais lever le voile qu'on lui
avait mis sur le visage pour le regarder... Quand le jour a paru, vers quatre
heures, moi et la garde nous nous sommes mis à la besogne. Je l'ai soulevé,
retourné et enveloppé. L'impression de ses membres froids et roidis m'est restée toute
la journée au bout des doigts.
Il était affreusement
décomposé. Nous lui avons mis deux linceuls.
Quand il a été ainsi arrangé, il ressemblait à une momie
égyptienne serrée dans ses bandelettes, et j'ai éprouvé je ne
puis dire quel sentiment énorme de joie et de liberté pour
lui. Le brouillard était blanc ; les bois commençaient à se détacher sur le ciel ; les deux flambeaux brillaient dans cette blancheur naissante ; des oiseaux ont chanté, et je me suis dit
cette phrase de son Bélial :
« Il ira, joyeux oiseau, saluer dans les pins le soleil levant. »
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
On l'a porté
à bras au cimetière ; la course a duré plus d'une heure. Placé
derrière, je voyais le cercueil osciller avec un mouvement de barque gui remue au roulis.
L'office a été atroce de longueur.
Au cimetière, la terre était grasse ; je me suis
approché sur le bord et j'ai regardé
une à une
toutes les pelletées tomber. Il m'a
semblé qu'il en tombait cent mille.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Un autre eût
pleuré simplement, puis oublié. Il
me semble que ces douleurs clairvoyantes
doivent être plus aiguës, et ces âmes attentives et complexes plus
malheureuses que celles des autres.
6 novembre 1882
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