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NOS MORTS
JEAN DE TINAN
A
HENRY GAUTHIER-VILLARS.
Je viens de regarder dans tes yeux, ô vie,
à cette volupté mon coeur a cessé de battre.
FRIEDRICH NIETZSCHE.
Ceci est un essai de Biographie passionnée et eut dû comporter
comme sous-titre « la Passion de Notre Ami Jean de Tinan » ou « Un Héros selon
le nouvel évangile », héros dans le sens qu'y attachait Carlyle et Evangile
selon Nietzsche.
Celui qui mourut à 24 ans, en 1898, ne doit pas être considéré
comme un homme de lettres ; ne voir en lui qu'un écrivain, n'est-ce pas
singulièrement le diminuer ? En considérant la mort si proche, tous les jours
de bonheur perdus à des besognes vulgaires ou médiocres ne peut-on pas s'écrier
: « A quoi bon écrire quand la vie est là ! » formule qui résume celui de qui
je parle aujourd'hui. L'attitude de Jean de Tinan me rappelle celle des héros de Balzac ou des dandys
stendhaliens, accommodée à notre moderne aventure ! Je n'ai calculé -
comme un géomètre - que la courbe de son évolution. Ce n'est pas ici de la
critique littéraire, mais une méthode de vie ou une grammaire de passion, tout
à la fois un exemple et un enseignement.
Rien n'est
plus émouvant que la formation des légendes : les nouvelles méthodes
historiques et le positivisme rendent ces phénomènes impossibles maintenant
dans notre vieille Europe et les relégueront
dans le domaine de l'imagination et de la fantaisie pures. On pourra s'en
amuser, mais on n'y croira plus : objet de mépris pour les esprits sérieux
comme a dit Heinrich Heine avec une arrière-pensée d'ironie profonde, car qu'y
a-t-il de sérieux au point de vue absolu ? Ne pourrait-on pas soutenir aussi
bien que ce sont la poésie et l'analyse, la philosophie et le lyrisme, le
bonheur et la beauté ? Quoi qu'il en soit, nous allons reconstituer par
l'analyse les traits qui caractérisent ces mirages quand l'incroyable et
éternelle puissance du rêve l'emporte sur les domaines des réalités, que rien
ne vient plus choquer notre complaisance et que la puissance créatrice de
l'imagination fait du passé un portrait idéal conforme à nos désirs intérieurs.
Le souvenir que me laisse Jean de Tinan participe de cette magie et j'en use
avec lui comme Maurice Barrès fit de Marie Baskirsheff, les Evangélistes de
Jésus de Nazareth et les Homérides pour la mythologie de l'Hellade. Je n'hésite
pas à transcrire ce que je sais
être des fictions ! Quand j'évoque ce jeune homme élégant évoluant à travers Paris dans les milieux qu'il avait élus de Montmartre au Palais de Glace, de l'Américain chez
Maxim's, la poussière des boulevards me semble devenir une atmosphère
d'héroïsme, la place Pigalle et la place Blanche des noms chargés de poésie. C'est
qu'il est l'exact symbole de l'avidité et de la fièvre de notre jeunesse, de
notre mouvement éperdu vers la joie... Je sais... Le quartier Latin,
aujourd'hui, dès dix heures du soir est plein de mélancolie, Montmartre ne
connaît plus sa splendeur passée. Ces lieux que nous aimons pour des raisons transcendantes n'ont pas changé,
car les choses sont ce que nous les faisons et n'existent pas en elles-mêmes,
mais les nouvelles générations manquent de désintéressement et de bohémianisme.
Il ne s'agit pas de rire, il faut se faire une position ! Et l'on vit dans une vie sans fantaisie,
on amasse des médiocrités et à l'inventaire on se retrouve un beau jour
amoindri. Jean de Tinan justement nous montre que par la seule vertu de
l'exaltation on peut donner de la beauté et de la gaieté aux choses...
J'en suis sûr, c'est par les nuits froides et mondaines
d'hiver que se précisa son idéal qui était, non pas de parvenir à la gloire,
mais de vivre en beauté, d'être heureux : il sortit de sa tour d'ivoire
pour aller dans la vie et se chercher lui-même. Que sont des années de
bibliothèques auprès de telles secousses ? « Non pas s'évader de la réalité,
comme prétendent certains, mais s'évader au contraire de la vie intérieure, de
la vie contemplative, chasser les larves et les fantômes ». Voilà quelle fut à
peu près sa formule. Pour les sensitifs d'aujourd'hui qui connaissent jusqu'à
ses dernières limites toutes les nuances du monde moral, tout n'est pour ainsi
dire que blessure : ou les sensations extérieures glissent, ou elles ont une
telle violence que les réactions sont extrêmement lentes et sur le moment
produisent une sorte d'angoisse. Ils sont dans l'ordre sentimental comme ce
voluptueux de Sybaris
qu'avait empêché de dormir dans sa couche le pli d'une feuille de rose...
Prendre conscience de soi-même, vaincre ses dégoûts, ses timidités, ses
angoisses, naître à la vie, voilà ce que ce libérateur nous propose, héros
d'une tragédie intérieure, qui, à travers toutes les douleurs personnelles, se
préoccupait de thèses générales.
Il avait vu que la vie des êtres sensibles est la chose la
plus noble et la plus dérisoire. Rimbaud déjà avait dit : « Par
délicatesse, j'ai perdu ma vie. » Comprenant que le seul salut était dans la
logique glacée des psychologues, dans leur attitude insolente et voilée de
clairvoyance et d'ironie, il avait découvert le grand secret. Convalescent
d'une longue maladie de langueur - envoûtement de l'idéal - il reprenait
lentement possession de lui-même. N'étant plus aveuglé par son rêve intérieur,
sous l'éclat de toutes ces clartés froides, les yeux encore éblouis par toutes
ces anciennes chimères, parvenu enfin dans le chemin de la vérité et de la vie,
dans une ivresse indolente et lucide il refaisait la découverte enfantine du
monde ; le charme magique était rompu et son âme dès lors devint indulgente et
curieuse de sensations. Le bonheur qu'il avait cherché le pénétrait
sensuellement. Sous quelles formes ?... Qu'importe !... Il chantait les nuits blanches des grands bars,
les restaurants de nuit, les promenoirs de music-hall et les salles
lumineuses... Il y portait sa fièvre et sa passion, et les sensations les plus
vulgaires il les ressentait avec une telle violence et un tel lyrisme qu'elles
en restaient ennoblies... Il aima les gens de plaisir parce que ce sont à la
fois les plus libres, les plus calmes et les plus passionnés. Sous le
titre de « Penses-tu réussir ? », il écrivit une seconde éducation
sentimentale plus vécue que la première, n'en déplaise aux disciples de
Flaubert, et d'où se dégage une poésie naturaliste, une vision de la vie à la
fois ironique et lyrique qui est d'une folle séduction. Pourquoi le nier ?
Notre jeunesse grandit parmi de petites prostituées, des estaminets, des
brasseries, l'eau de toilette et le musc artificiel. Comme M. de Goethe, Jean de Tinan raconta ses
amours de jeunesse ; il se trouva que ce furent des idylles réalistes au lieu
d'être des amours de tête. Nous ne sommes pas maîtres de nos destins ! Amusé en
songeant à toutes ses timidités anciennes et indifférent aux jugements des
hommes, il proclama que la volupté est le souverain bien. Aux amoureuses
désormais, au lieu d'offrir un sentiment éternel, avec infiniment de grâce il
proposait la méthode expérimentale par un paroxysme d'honnêteté..... Il rêvait
une vie en beauté, en décor, monté de ton et d'un diapason élevé. Plongé dans
le flot montant de la démocratie (car notre société tend à détruire tout ce
qui s'élève au-dessus du médiocre) il nous faut saluer plus ardemment celui
qui n'eut d'estime que pour tout ce qui est romanesque et passionné et qui eût
voulu que la vie fût une fête éternelle.
Ce garçon, d'une verve infinie, d'une fantaisie exquise, aima
les choses modernes, les milieux où il évolua en s'y plaisant infiniment : il
savait que le présent seul nous appartient et ne le sacrifiait, - comme font
ordinairement les poètes - ni au passé, ni à l'avenir. Il aima Paris et tous
ses décors, en artiste et nullement en provincial ahuri, comme une cité
merveilleuse dans une atmosphère de réalisme doré. « Donnez-moi un vin assez
fort pour me faire oublier l'amertume de la vie », a dit le poète persan. Cette exaltation il l'eut en lui ;
c'est dans une buée de rêve qu'il voyait le luxe de la rue de la Paix,
les horizons des Champs-Elysées, les music-hall lumineux. - Impressions rapides
- confuses mais éblouissantes et toutes lumineuses de bonheur, sensations qui
vous envahissent parfois tout entier, l'on ne sait pourquoi : rythmes de valses
- fumée de cigarette - balancement d'un rocking-chair sur une terrasse devant
la mer - fin d'un bal qu'on considère de l'angle d'un salon : étranges
attendrissements, étonnante conscience de soi-même, visions merveilleuses. Jean
de Tinan connut tous ces délires lucides qu'il traduisit dans une écriture
impressionniste et brillante. Ce sont comme des gouttes d'essences qui en
s'évaporant donnent un incroyable parfum.
Il chanta les sensations heureuses, les maîtresses, les
passantes, les nuits de Paris, la fumée bleue des havanes, les estampes, les
livres rares et sut découvrir la poésie cachée qui sommeille en toutes choses.
Cette sensualité, ce désir d'étreindre la vie, cet amour du
réel, rêve orgiaque et d'un enivrement analogue à celui que donne la morphine,
cette fièvre... tout cela qui caractérise Jean de Tinan lui fut tout à fait
particulier ; pour cela seulement ne devrait-on pas ranger ses livres sur
l'étagère d'or des esprits originaux qui ont préparé les Temps Modernes entre
les romans idéologiques de Barrès, les livres d'égotisme de Stendhal, l'Aphrodite
de Louys, le Troupeau de Clarisse.
A des générations anémiées par un long atavisme de rêves et de
contemplations, il est bon d'exalter la vie et la volupté ... Voilà en tout cas
dans l'Art pur des idées neuves ? Je rends l'hommage qui leur est dû à quelques
grands artistes d'aujourd'hui, mais ils ont fourni leur formule et à l'horizon
nous ne voyons rien venir... qu'une étonnante poussière. Quelques-uns espèrent
une Renaissance. Maurice Maeterlinck, ce sage familier des sommets, regardant
au loin, en signe d'allégresse agite déjà des rameaux d'olivier et Nietzsche
dans les ténèbres comme l'oiseau annonciateur du jour a lancé un cri éperdu de
victoire.
... Ceci est une leçon de sincérité et de sagesse, en même
temps qu'un chant à la vie, une prière du matin : sorte de cordial pour ceux
qui ont toutes les timidités, souffrent de l'idéalisme, et ne peuvent pour
ainsi dire pas entrer en contact avec le monde extérieur. L'exemple de ce jeune
homme nous enseigne qu'il faut aimer les seules réalités et qu'il n'y a rien
que des ténèbres derrière le monde des apparences...
Ce n'est pas sans raison que j'ai nommé Jean de Tinan un
héros, car il aima la vie tout entière et ses souffrances avec une clairvoyance
attendrie, comme ces maîtresses auxquelles on tient parce que, malgré leurs
bassesses et leurs trahisons, elles vous donnent parfois d'incomparables
minutes ; ce sont ces liaisons-là les plus profondes ! Mais ses ardeurs et ses
fièvres épuisèrent son organisme délicat et il se tua par amour d'elles. S'il
faut en croire certains pessimistes et même un oracle, ce fut encore une
particulière faveur ; je suis sûr qu'avec son exaltation il en eût jugé de la
sorte. Ce fut un apôtre à sa manière : il mourut par plaisir et pour le plaisir
; car c'est la maladie qui lui procura cette excitation nerveuse, cette
exaltation dionysienne ; ces teintes roses qui éclairent son oeuvre ne sont pas
des lueurs de joie, mais l'éclat brûlant de la phtisie ; ce ne sont pas les reflets
de la jeunesse, mais les couleurs de la fièvre ; son exaltation était telle
qu'elle ne tomba qu'avec sa vie. Il se tuait et la vision qu'il avait du monde
était encore plus merveilleuse. Il assistait à son agonie, mais il l'acceptait
avec enivrement. Quel plus bel exemple saurais-je offrir à des passionnés ?
Je voulais faire un pèlerinage aux lieux où il avait vécu pour
tenter d'y découvrir un secret inattendu, un sens nouveau, à l'abbaye de
Jumièges, la vallée de Navarreux, une maison de la rue de l'Université. Qu'y
aurais-je trouvé ? Des paysages anonymes, un appartement vide, des pièces nues
d'une affreuse tristesse, toutes ces choses n'ayant par elles-mêmes aucun sens
mais le sentiment vague et forcé, et factice, qu'y pourrait donner la
rhétorique. J'aurais voulu voir aussi la tombe où était enseveli le plus
étonnant jeune homme de toutes les dernières générations. C'eût été un thème
classique avec des développements faciles... temps boueux d'automne, la
Toussaint, la Fête des Morts, odeur âcre et fade des chrysanthèmes et des
fleurs qui se décomposent. Pour donner toute sa valeur à ce caractère,
par antithèse c'est de là que j'aurais exalté son culte de la vie. Où, mieux
que dans un cimetière, saurait-on glorifier la passion par la valeur des
contrastes ?...
Mais voilà
que, dans un soir de Paris, je vis sur des affiches de l'Olympia en hautes
capitales noires le nom de Cléo de Mérode : « Cléo de Mérode » offerte nue par
un grand sculpteur aux yeux des foules, qui occupa des philosophes et des
poètes, servit de prétexte à l'un des plus brillants essais de Jean de Tinan.
Il faut croire malgré tout que la beauté physique, le rythme des lignes et la
grâce ont une vertu spéciale pour émouvoir des artistes, c'est-à-dire ceux qui
ont du monde la notion la plus abondante. Je voulus revoir celle qu'à n'en pas douter, il chérit
quelques jours d'imagination tout au moins. Il s'y mêlait un sentiment
d'attendrissante mélancolie...
Clubmen en habit, jolies femmes en toilette de soirée,
délicieuses prostituées, défilé du Paris de la vie nocturne, tout ce monde
qu'il chanta - dans la lumière incandescente des lampes à arc, faisait un
tableau tout d'impressionnisme de Degas ou de Toulouse-Lautrec, d'un art et d'un
sens nouveaux. C'est bien là qu'il fallait venir chercher son souvenir, appuyé
à la haute table d'acajou d'un bar américain, aux étagères ornées de verres
multicolores, dans la fumée d'un havane, parmi tout ce monde factice qu'il
fréquenta pour échapper aux crises vides et douloureuses et à toutes les idées
obscures.
HENRY DELORMEL
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