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Texte
En passant devant la boutique
d’un de nos confiseurs rouennais, en regardant ces jolis oeufs de Pâques roses,
blancs, tout enrubannés, tout parés de délicats coloriages, vous êtes-vous
parfois demandé quelle pouvait être l’origine de cette vieille coutume, si
chère encore aux enfants ?
« Les oeufs de Pâques, disait un jour un gamin, ce sont des
étrennes… en retard ! » Et il ne croyait certes pas si bien dire, et donner,
par cet aphorisme enfantin, l’origine de ces cadeaux traditionnels. Les oeufs
de Pâques, ce sont bien, en effet, des étrennes, et ils datent de l’époque où,
pour nos aïeux, l’année commençait à Pâques, à l’équinoxe du printemps. Ils
étrennaient l’année avec le renouveau, avec l’éveil de la nature. Ils ne
mentaient point au sens de leur emblème, à ce symbole que l’on retrouve dans
toutes les antiques théogonies, et d’après lequel l’oeuf a un sens mystique,
qui représente la grande idée de génération, d’origine, de fécondité, de
perpétuité des êtres, des races et du monde.
Que de choses
dans un oeuf de Pâques !
Les oeufs de Pâques, les oeufs « pâquerets », comme on dit
encore en Normandie, inauguraient donc l’année naissante, l’année qui
commençait à Pâques-Neuves, avec le retour du beau temps et des fleurs. Et il
en fut ainsi jusque sous Charles IX, jusqu’en 1565, où le premier jour de l’an
fut déplacé et reporté au 1er janvier. Mais, comme les bonnes habitudes ne se
perdent jamais, l’usage de se faire d’agréables cadeaux ne se perdit pas et on
continua à s’entre-donner des oeufs de Pâques. Du reste, la résurrection du
Christ conservait encore à cette coutume une vague apparence symbolique, et il
semblait que cet échange d’oeufs colorés fût le mystérieux emblème de notre
rénovation morale.
Elle est, du reste, de tous les temps, de tous les pays, cette
coutume étrange. En Grèce, à Rome,
on offre des oeufs à Bacchus, pendant les bacchanales du printemps. A
Jérusalem, à la fête de Pâques,
il en est de même ; mais c’est
surtout en Perse que le nouvel an solaire est l’occasion d’échanger des oeufs
historiés. Ecoutons un peu Chardin, le vieux voyageur, au sujet du cérémonial
dont on entoure, dans le pays du Schah, l’envoi et l’échange des
oeufs de Pâques.
Il nous apprend, tout d’abord, que ce jour de la fête des
oeufs s’appelle, là-bas, la fête des Habits-Neufs, probablement
parce qu’on étrenne ce jour-là sa redingote neuve, ou parce qu’on sort son
chapeau à la mode. Il nous raconte comment l’envoi des oeufs peints et dorés
est pour beaucoup dans les plaisirs de cette fête, puis il nous donne la
description de ces oeufs merveilleux, avec lesquels nos oeufs de Pâques
modernes ne sauraient rivaliser.
« Il y a de ces oeufs, dit-il, qui coûtent jusqu’à trois
ducats la pièce. Le roi en donne ainsi quelque cinq cents dans son sérail,
présentés dans de beaux bassins, aux principales dames… L’oeuf est couvert d’or
avec quatre figures ou miniatures, fort fines, aux côtés. On dit que, de tous
temps, les Persans se sont donnés des oeufs au Nouvel An, parce que l’oeuf
marque le commencement des choses ».
Et Corneille Bruyn, qui voyagea également en Perse, mais plus
tard, vers 1704, constate la même coutume et ajoute que cette fête a eu lieu le
20 mars. Toujours la saison nouvelle !
Tout cela se passe en Asie, sur cette vieille terre mère de
tous les mysticismes et de toutes les religions, mais il en est de même dans
notre Europe moderne. Chez les anciens Russes,
l’oeuf de Pâques triomphe également. Depuis le tzar - au temps des tzars -
jusqu’au plus misérable des moujicks, tout le monde échangeait des oeufs de
Pâques. Il en était de richement décorés ; il en était de plus simples, comme
ces oeufs polonais, un peu semblables à nos oeufs rouges, bariolés de losanges,
de quadrillés, de compartiments étoilés.
La plupart portent une inscription : Christos vos
chrest. « Christ est ressuscité ». C’est, en effet, l’habitude parmi les
Russes de s’aborder avec cette phrase, le jour de Pâques. Quand on se
rencontre, on s’embrasse sur la bouche, et celui qui, le premier, aperçoit un
ami, lui dit : « Christ est ressuscité ! » L’autre répond aussitôt : « Oui,
Christ est ressuscité ! ». Un jour de Pâques, le tzar Nicolas, sortant de son
palais, donne ainsi le salut pascal au factionnaire qui, tranquillement,
montait la garde auprès de sa demeure : « Frère, lui dit-il, Christ est
ressuscité ! » Et le soldat impassible, de répondre : « Non, père, il ne
l’est pas ! » Interloqué, le tzar reprend avec une plus violente insistance : «
Christ est ressuscité ! » « Non, il ne l’est pas ! » réplique le soldat. Pour lui,
en effet, il ne l’était point, car le factionnaire était juif. Le tzar le sut
et il se contenta de rire de l’aventure.
En Pologne,
les oeufs de Pâques sont encore en honneur. Le matin de la fête, à
chaque visiteur qui entre, le maître de la maison offre un oeuf dur, le sépare
en deux et chacun mange la moitié. A la fin de la journée, s’il a reçu pas mal
de visites, il a aussi mangé une innombrable quantité d’oeufs. Et comme rien
n’est « un éperon à boire » comme l’oeuf dur, le maître a bu d’autant. Il est vrai que les Polonais, à tort
ou à raison, ont une réputation d’intrépides vide-bouteilles !
Les amateurs d’oeufs durs forment, du reste, une confrérie
internationale. Galiani nous raconte, par exemple, que l’usage de commencer le
souper par un plat d’oeufs durs s’est maintenu en Italie pendant la semaine de
Pâques ; en Belgique, c’est lors des noces que la tradition consistant à offrir
une corbeille d’oeufs à devises a persisté, en même temps qu’on remet à la
mariée son bouquet de fiançailles.
Et en France,
direz-vous ? La coutume des oeufs de Pâques est-elle aussi ancienne qu’à
l’étranger ? Mais, certainement, et pendant tout le moyen âge on connut
la Procession des oeufs, pour laquelle clercs, basochiens se
réunissaient, avec sonnettes et tambours, lances et bâtons. Le cortège
s’arrêtait à l’église pour changer Laudes, puis allait, de porte en
porte, quêter les oeufs. Chez nous, en Normandie, il n’est pas un conte ancien
qui ne parle de cette redevance des oeufs de Pâques, qu’on allait cueillir
de maison en maison, dans les villages, avec bien d’autres choses, du reste :
du beurre, une échinée de lard…
Et cette obligation de donner des oeufs pendant la semaine de
Pâques ne date pas d’hier. Voici, en effet, le Livre des Jurés de
l’abbaye de Saint-Ouen qui, dès 1291, la relate pour presque tous les villages
environnant Rouen
et dépendant du monastère. C’est une sorte de redevance, comme le vin de la
Saint-Martin, comme les gants donnés à certaines fêtes ; Le village de
Quincampoix, par exemple, doit cinq oeufs à Pâques, par chaque coutumier, pour
la cuisine de Saint-Ouen. Isneauville de même, avec un denier à Pâques
fleuries. Houppeville, le Houlme, Saint-Maurice, quatre. Quelle belle omelette
les bons moines devaient déguster à la fin de la semaine, après ce temps de
carême sévère et rigide où les oeufs étaient interdits !
On les voyait reparaître alors dans le pain bénit pascal, et
nous en avons pour témoin l’historien des Fastes de Rouen, Grisel,
qui, à propos des coutumes du jour de Pâques, dit : « Reçois le pain marqué du
signe de la croix, le pain bénit, donné le jour de Pâques ; il a certainement
un jaune d’oeuf délayé dans la pâte. » C’est encore un exemple de ce symbole
mystérieux de la régénération, de la résurrection, attribué à l’oeuf. On
mangeait, dit l’abbé Martigny, dans son Dictionnaire des Antiquités
chrétiennes, on mangeait l’oeuf bénit avant tout autre nourriture, le jour
de la pâque de résurrection, qu’on a souvent appelée la pâque
de l’oeuf.
Cette signification mystique de l’oeuf, emblème de la
résurrection chrétienne, est si vraie, qu’on en rencontrerait des exemples à Rouen même. C’est ainsi
qu’en 1884, lors des fouilles entreprises dans l’église Saint-Ouen, on trouva,
dans une tombe d’enfant, deux oeufs qui ne pouvaient y avoir été placés, comme
l’expliqua M. F. Bouquet, à la Commission des Antiquités, qu’en vertu d’une
idée symbolique de résurrection.
Est-ce cette idée qui guide, pendant leurs quêtes des oeufs,
nos petits enfants de choeur normands ? Il serait téméraire de l’avancer.
Toujours est-il que dans les campagnes cauchoises, depuis le Jeudi-Saint, le
jour où les cloches, suivant la tradition, sont parties à Rome, les clergeots,
les petits clercs et le vieux sacristain, tous les cueilleux
d’oeufs de Pâques, se mettent en marche. Par les routes, par les chemins
herbeux où s’ouvrent les premières fleurs des pommeroles, la petite
troupe des quêteurs s’en va : les uns portent le grand panier, à deux
compartiments, où s’entasseront les oeufs récoltés, d’autres font carillonner
les tinterelles et les clochettes sacrées, d’autres tiennent le sac où
s’empileront les gros sous.
De porte en porte, ils font leur cueillette traditionnelle, et
tous, depuis la fermière, habituée à cette demande annuelle, jusqu’au plus
pauvre, placent les douzaines d’oeufs dans le panier des petits quêteurs.
Parfois même, ils reçoivent un poulet ou des fruits. Le vieux sacristain, lui,
distribue de grandes hosties blanches, du pain à chanter qu’on
gardera précieusement. Quand la tournée, qui se continuera ainsi
jusqu’au Samedi-Saint, sera terminée, les petits cueilleux se partageront
la récolte. Il en est qui s’amuseront parfois à jouer entre eux les oeufs, en
les frappant les uns contre les autres, le vainqueur s’attribuant le coquart
qui aura résisté au choc. Mais la plupart du temps, les oeufs de Pâques
serviront à confectionner quelque bonne omelette fumante, arrosée d’un pichet
de cidre.
Bien que l’usage en soit un peu disparu, cette cueillette des
oeufs « pâquerets » était parfois accompagnée d’un refrain, d’une de ces
chansons de quête, naïves et simples comme les aguignettes du Jour
de l’An, ou les Events-Dieu des Rois. En certaines contrées de France, ce sont des
complaintes de la Passion où des chansons sur l’air de Pâques « O filii
». En Normandie, la chanson est plus gaie et plus drôle. Les petits chanteurs
commencent souvent ainsi :
Séchez les larmes de vos yeux :
Le Roi de la terre et
des cieux
Est ressuscité,
glorieux.
Alleluia !
Réveillez vos yeux endormis
Pour fêter l’Seigneur
Jésus-Christ
Qui, pour nous, la
mort endura.
Alleluia !
Et si, d’aventure, on ne répond point à la demande des quêteurs, dit notre
confrère Charles Vesque, qui a recueilli ce chant de Pâques, ceux-ci ajoutent
un troisième couplet :
Bonn’ femm’, vot’ flanc tient aux linceux,
Secourez les pauvres
chanteux,
Par là vous aurez part
aux cieux.
Alleluia !
Et s’engageait alors, à travers le pothuis, un dialogue versifié entre les
quêteurs et le fermier qui répliquait parfois :
Pauvres chanteurs qui sont à l’hus
Vous êtes les bien mal
venus !
Car nos poul’s ne
couvent qu’des fétus.
Alleluia !
Et les chanteurs, malicieusement, de répondre au fermier peu accueillant :
Ce n’est pas des oeufs que nous
cherchons
C’est la jeun’fille de
la maison :
S’elle est jolie, nous
la prendrons,
S’elle est vilaine,
nous la laisserons.
Alleluia !
Il en est même, qui, plus gouailleurs que les autres, ajoutent cette variante
au couplet :
Prêtez-nous la, j’vous la rendrons !...
Furieux, le paysan ne se laisse pas ainsi berner et conclut par cette réponse
bien normande :
La
fille de la maison d’ici
N’est pas pour des
coureurs de nuit,
Un plus riche que vous
l’aura.
Alleluia !
Voilà par quelle suite de traditions et de coutumes, la tradition des oeufs de
Pâques s’est maintenue. Autrefois, à la cour, on présentait au Roi, après la
grand’messe, des oeufs enluminés et dorés, et Lancret n’a point dédaigné d’en
peindre. Longtemps encore, à Versailles,
on montrait deux oeufs dorés qui furent donnés, un jour de Pâques, à Mme
Victoire de France, fille de Louis XV. Aujourd’hui encore, l’oeuf de Pâques
reçoit son hommage dans nos villes modernes, grâce à l’exhibition que font les
fruitières d’oeufs rouges, lie de vin, ou d’oeufs jaunes, d’un jaune assez
terne, teints à la fuschine pour les rouges, ou au marc de café et avec
épluchures d’oignon pour les jaunes.
Les oeufs rouges ont prédominé ; les coloriages et les dorures
ont été réservés aux oeufs en carton, servant de boîtes à bonbons et de jouets.
Mais pourquoi les oeufs rouges ? De terribles érudits, d’impitoyables
chercheurs ont répondu à cette question, avec le plus bel aplomb du monde, que
c’était en souvenir de l’oeuf rouge, pondu le jour où naquit Alexandre Sévère,
d’après ce qu’en dit Ælius Lampidius. Ce n’est pas plus difficile que ça ! Mais
parions que les gamins du quartier ou les petits enfants de choeur de nos
villages se soucient peu d’étudier la question ab ovo, et se
contentent, pendant la semaine traditionnelle, de recueillir avec joie leurs
oeufs de Pâques !...
GEORGES
DUBOSC
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