Comme elle est
étrange cette foule des jours de fête, gauche, maladroite, endimanchée, drôlement inhabile à circuler, à
se ranger, encombrant les trottoirs,
sorte de pâtée grouillante, macaroni humain dont on peut couper
les fils.
Et regardons les têtes !
des têtes de petite ville, des têtes mal coiffées, des têtes grotesques. Ce sont les provinciaux de Paris qui passent.
Les provinciaux
de Paris restent les plus endurcis des provinciaux, ceux que rien ne
civilisera jamais.
Ils ne savent rien, ne soupçonnent rien de la
vie ardente, passionnée, énervante et précipitée de la grande ville qu'ils
habitent. Ils sont à Paris comme
ils seraient à Clermont-Ferrand, et cela
uniquement parce qu'ils sont nés
dans une peau de provincial, nés pour habiter une petite ville. Ils
sont fermés.
Leurs préoccupations
restent bornées par le souci du ménage et de la place qu'ils
ont ;
leurs idées sont limitées par quelques principes transmis dans la famille et quelques notions de politique ; leurs passions n'ont pas d'envergure.
Beaucoup, pourtant, ont vu le jour à Paris, issus de
parents parisiens ; et voilà encore les plus provinciaux de tous. Leur rue, leur quartier et leurs
quelques connaissances arrêtent leur horizon.
Dans le bas, ce sont de petits
marchands rivés à leur comptoir ; la débitante de tabac qui depuis douze ans
n'a fait d'autres
promenades que celles du
boulevard aux jours de fête.
Dans le haut, des employés, des fonctionnaires endormis dans leurs
habitudes régulières, gens
qui vous invitent à leur dîner
de famille et vous font retrouver des sensations oubliées
depuis vingt ans, avec de vieux souvenirs de
la maison paternelle.
Ils vous servent encore du vol-au-vent, et des petits gâteaux comme on en a mangé dans sa
première jeunesse, et des confitures
dans un pot de verre évasé.
Et rien
ne les pourrait dégourdir. Ils
forment une race, la race
de province. Cela est dans leur nature, dans leur constitution, dans leur sang. On croit souvent que ce
provincialisme tient à leur position modeste, non pas, car on rencontre
à tout moment quelque employé à deux
mille francs ; tapis
tout le jour dans quelque
sombre bureau, et sortant de là
pour courir la ville, les théâtres, les salons, Parisien jusqu'aux moelles à qui rien n'échappe
de toutes les nuances infinies,
imperceptibles, bizarres, opposées
et diverses dont est fait l'esprit parisien.
Rien n'est
triste et désolant comme les boulevards, un
jour de fête.
On répète souvent
que les Parisiens sont les seuls à ignorer Paris. Ils en savent juste ce
qu'il en faut savoir : c'est qu'ils en respirent l'atmosphère. Le provincial visite
les monuments, mais il vous soutiendra avec énergie et naïveté qu'on absorbe à Paris le même air qu'à Lyon ou qu'à Rouen, avec cette seule différence
que l'air de Paris est moins sain.
Les provinciaux de Paris respirent sur le boulevard ou dans les Champs-Élysées le même air qu'à Rouen ou qu'à
Lyon, et voilà tout ce qui
les distingue.
Il serait inutile de leur expliquer cette
subtilité, car ils ne la saisiraient pas.
Quant au Parisien, il faut avouer qu'il est aussi bien
enfermé dans le cercle de ses habitudes et qu'il ne voit guère ce qui se passe
autour de lui.
On pourrait chaque jour lui signaler quelqu'une
des étranges et cocasses choses dont le mystérieux Paris
fourmille ;
et il lèverait les bras d'étonnement.
On a parlé déjà plusieurs fois dans les journaux d'une religion, ou plutôt d'une secte
nouvellement établie ici, et qui s'appelle
l'Armée du Salut. Les meilleures farces du Palais-Royal
n'atteignent pas au niveau
de ce qu'on
raconte de cette
association religioso-militaire.
Cette église
d'opéra-bouffe, dont seul le grand Offenbach
aurait pu
composer les airs sacrés, a pour chef une jolie femme anglaise qui porte, dans l'exercice du culte, le titre de général. Deux officiers d'état-major, deux hommes, l'aident
dans ses
fonctions.
On se réunit dans un grand bâtiment,
là-bas, vers la Villette.
On boit, on mange, on chante des psaumes et on se confesse en public.
Chaque adhérent
a un grade comme dans la territoriale.
La confession publique forme le plus grand attrait des
séances et amène les aveux les plus drôles.
« Je m'accuse d'avoir fait des choses dégoûtantes », dit une jeune
fille. Oh ! mademoiselle !
Des fumistes
s'en mêlent, apportant des révélations stupéfiantes qui font dresser les cheveux
de l'auditoire.
Mais la sainte association a trouvé le moyen d'empêcher les horribles
confidences. Aussitôt qu'un
pénitent passe les bornes de la décence, toute l'assistance entonne un psaume
qui couvre les dangereuses
paroles.
Je ne voudrais
point médire des braves gens
qui cherchent le salut dans ces pratiques
respectables mais comiques. Une citation me dispensera de parler
davantage de ces sortes de dissidents.
Il existe un livre très rare d'Henry Monnier, qui a
pour titre Les Bas-Fonds de la Société. On n'en saurait conseiller la
lecture. On trouve là-dedans quelques perles, et, entre autres, un dialogue
étourdissant de drôlerie entre deux ouvriers, intitulé : L'Église
française. C'est toute l'histoire, en quelques pages, d'une église qui
rappelle un peu celle du célèbre abbé Loyson.
Boireau et Forget, deux ouvriers, se retrouvent et entrent ensemble au café. Forget est préoccupé,
inquiet, et finit par avouer le souci qui le tracasse.
Marié en fait, mais non en droit, comme disait un
témoin de l'affaire Peltzer, il vient d'avoir une fille et l'annonce à Boireau.
BOIREAU
Après.
FORGET
Eh ben sa mère veut
absolument qu'on la baptise.
BOIREAU
Tiens. Tiens, tiens.
FORGET
Et tel que
tu m'vois, j'suis en train d'sercher un prêtre ;
alle en veut, alle en a besoin, y en faut, aile en rêve.
(Mais Forget est fort perplexe,
ne se trouvant pas dans une situation très régulière. S'il
va trouver un prêtre, il faudra avouer qu'il n'est pas marié.)
Ça, vois-tu, ça m'écœure. Quoi leur y répondre, quoi,
dis-je ?
BOIREAU
J'en sais
rien, mais disant qu'tu l'es,
tu mens pas.
FORGET
Oui, mais avec une aut', elle aussi... Enfin, si faut
que j'te dise ?
BOIREAU
Dis toujours, accouche, conte ton conte, va bon train,
aie pas peur.
FORGET
Eh ben non, j'ose pas, v'là le fait.
(Alors, Boireau indique une église réformée dont il
parle avec un enthousiasme délirant.)
BOIREAU
C'est mieux
qu'les protestants, mieux qu'les juifs,
mieux qu'les catholiques, mieux qu'tout. Eune nouvelle religion, vois-tu,
c'est-à-dire que c'est la seule, l'unique, la vraie, la seule au monde dans
deux ans. Tout c'qu'on y débite, un enfant le comprendrait, vu d'abord qu'c'est
en français ; pisqu'c'est c'te religion-là la religion du peuple, eune
religion, pour te finir, eune religion qu'on y fait tout c'qu'on veut ; on
rend compte de c'qu'on fait à personne.
FORGET
Et on y baptise ?
BOIREAU
Si on y baptise ?...
FORGET
Oui.
BOIREAU
Tout c'qu'on
y présente.
FORGET
Et tu
crois qu'moi, y m'nant ma p'tite.
BOIREAU
T'auras pas seulement l'temps
d'te r'tourner, a sera baptisée. - Eh ben, vieux, voyons, franchement, ça t'chauffe t'y ?
(Forget perd la tête de joie, demande l'adresse, le nom du chef - « chef-prince, primat des Gaules, l'abbé Chatel ». Et les deux amis
se séparent après un long dialogue infiniment amusant.
Quinze jours
plus tard ils
se rencontrent de nouveau, et Boireau
s'informe du baptême.)
FORGET
En v'là un prêtre. Si tous étaient comme ça,
vois-tu !...
BOIREAU
Va j't'écoute.
FORGET
... Oui. J'vois la maison qu'tu m'avais dit, j'demande
au concierge qu'était une portière, j'demande m'sieu Duchatel.
BOIREAU
Chatel que j't'avais dit.
FORGET
... Quoi qu'y
fait qu'alle ajoute.
Y dit la messe que j'reprends... La messe en français. - Voyez dans la
cour, qu'a dit, la première écurie à main gauche...
J'entre donc dans la cour : je serche, je serche
et j'découvre eune tite croix sus eune porte. Ça doit êt' là que j'me dis. Je
frappe, et j'entends quéqu'un qui m'crie : « Entrez ! »
J'entre et j'vois dans n'eune grande salle des chaises, des bancs, des
tabourets, pis des chandeliers avec un prêt' qui disait la messe à deux
vieilles femmes, deux vieux bas d'buffet qu'écoutaient... J'vas tout d'suite au
prêt' et j'y dis : Pardon excuse si j'vous dérange, m'sieu Duchatel que
j'y dis, c'est-y vous ?
BOIREAU
Chatel que j't'avais dit.
FORGET
Oui. J'aurais deux mots à vous dire. Je
suis à vous qui dit. J'ai core quelques bredouilles à débiter. Allez faire un tour
su l'boulevard. J'en ai pas pour longtemps...
(Forget fait un tour, entre chez le chand de vins, puis revient.)
... Allez vot'train, qui m'répond,
j'vous écoute. V'là la chose. J'ai eune enfant, eune
tite fille, eune mômesse, eune
moutarde, avec une femme
avec qui que je n'suis pas marié, vu qu'alle l'est, moi aussi.
- Très bien,
qui dit.
BOIREAU
Quand j'te
disais !
FORGET
Alle a comme envie d'la faire baptiser. Y a pas d'mal
à ça, qui dit ;
si ça y fait pas d'bien, ça peut
pas y faire de mal... Mais là, vois-tu,
tout comme j'dis.
BOIREAU
Le roi des hommes !
(Forget invite à déjeuner l'abbé Chatel après la cérémonie. L'abbé accepte avec entraînement, Forget perd la tête de joie : « J'étais content, vois-tu, j'l'aurais embrassé si j'eus osé...
J'avoue sur ça que j'y ai serré la main et de bon cœur. »)
BOIREAU
Tu l'devais.
Hein, qué brave homme.
FORGET
Je l'regarde comme mon s'cond père. - Et ma femme, faut
la voir, ma femme avec lui. Il y dit des choses, vois-tu, mais des choses... - qu'un sapeur en rougirait.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
On pourrait rougir aussi aux confessions publiques de l'Armée du Salut.
Église de l'abbé Chatel, église de l'abbé
Loyson, église de la jolie générale anglaise, tout cela se vaut, à peu près.
3 janvier 1883
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