Les journaux nous ont annoncé
l'autre jour un fait absolument surprenant. Un étudiant, M. Martin, vient de se
voir exclu pour la vie des Facultés de l'État, c'est-à-dire mis dans
l'impossibilité d'exercer jamais une carrière exigeant des diplômes, d'être
avocat, médecin, etc., pour avoir collaboré à un petit journal grivois, nommé La
Bavarde.
Cette décision du conseil de l'instruction publique
semble si monstrueuse, si invraisemblablement révoltante qu'on hésite d'abord à
y croire. Comment, voici un homme exclu d'une bonne moitié des professions
libérales pour avoir écrit quelques articles moins impudiques, assurément, que
les œuvres d'Aristophane, d'Apulée, d'Ovide, de Plaute, de Rabelais, de
Brantôme, de La Fontaine, de Boccace, de Voltaire, de Rameau, de Diderot, de
Th. Gautier (voir le Parnasse satyrique), et de bien d'autres. Voici un
homme privé de tout moyen d'existence s'il se destinait à la médecine,
puisqu'on ne peut exercer cet art sans l'autorisation de l'État, privé de tout
moyen d'existence s'il voulait être avocat, puisque ce brevet de bavard patenté
doit être signé par des hommes autorisés, et cela, parce qu'il a plaisanté, sans
doute, sur les diverses manières de faire des enfants, car le délit d'outrage
aux bonnes mœurs ne vise guère que cet acte honorable et si naturel auquel tout
le monde se livre régulièrement et sans lequel l'humanité n'existerait pas.
Ce qu'il y a de particulièrement frappant dans cette
affaire, c'est, d'abord, l'incroyable abus d'autorité qu'elle renferme, puis la
tendance de plus en plus marquée de nos ministres vers l'ancienne morale
autoritaire des gouvernements ecclésiastiques. Ne croirait-on pas, en effet,
lire un arrêt d'un antique tribunal d'évêques gouvernant quelque université de
Salamanque ?
Quant à M. Martin, s'il a quelque talent, ce que
j'ignore, je le félicite sincèrement de la mesure qui le frappe. Le voilà du
moins bien certain d'échapper à l'influence abrutissante des hautes écoles de
l'État.
On se demande depuis longtemps d'où vient l'impuissance
artistique des universitaires. Voici peut-être le problème résolu. C'est sans
doute à leur extrême chasteté qu'on doit attribuer leur stérilité littéraire.
Puisque
nous sommes dans le département de l'instruction publique, restons-y.
On a beaucoup remarqué, ces jours derniers, qu'aucun
homme de lettres n'avait été décoré à l'occasion du jour de l'an, et on a cherché
bien des raisons à cette exclusion qui paraît systématique depuis plusieurs
années.
En principe, je ne vois aucun mal à ce que les hommes
de lettres ne soient pas décorés, par ce simple motif qu'un ministre n'est en
aucune façon compétent pour apprécier leurs mérites. Nous en avons un exemple
sous les yeux. Voici M. Duvaux, qui fut professeur de troisième, et dont
l'autorité est incontestable quand il s'agit de barbarismes ou de solécismes
dans un thème latin, mais dont l'incompétence devient flagrante s'il s'agit de
juger la valeur d'hommes comme MM. Leconte de Lisle, Banville, Barbey
d'Aurevilly, Zola, Armand Silvestre, Catulle Mendès, Léon Cladel, Jean
Richepin, Daudet, etc.
On aurait haussé les épaules de pitié devant la
prétention d'un élève de M. Duvaux qui aurait voulu apprécier la capacité de
son professeur ; mais la distance est infiniment plus grande entre les
maîtres de l'art français et cet ancien maître de latin, qu'entre lui et ses
écoliers.
J'ai entendu dire bien des choses sur cette question de
décoration. Des hommes - et ils sont nombreux soutiennent cette thèse : on
ne décore que ceux qui peuvent donner quelque chose ; on décore les
peintres qui peuvent donner des tableaux, les sculpteurs qui peuvent donner des
statuettes, les collectionneurs qui peuvent donner des bibelots, les chapeliers
qui peuvent donner des chapeaux, les restaurateurs qui peuvent donner des
dîners, les journalistes qui peuvent donner un coup d'épaule, mais jamais les
simples hommes de lettres qui ne peuvent rien donner du tout.
Ce sont là des calomnies, je pense.
Pour les journalistes, la question est spéciale. On
décore les journalistes qui rendent des services au pouvoir, comme on décore
les employés de ministère qui ont rendu des services à l'administration.
On récompense de fidèles serviteurs, voilà tout. La
question de talent n'a rien à voir là-dedans. On vient de donner la croix à M.
Laffitte, qui l'a certes méritée par ses bons offices envers le gouvernement,
mais qui n'avait assurément pas la prétention de l'obtenir par ses mérites
d'écrivain.
On reste parfois stupéfait de voir le ruban rouge sur
certaines poitrines ; et on se dit : « Comment, X... est décoré,
alors que Wolff et Chapron ne le sont pas ? »
Et voilà la preuve que le talent ne compte pour
rien en cette question. Écartons M. Wolff comme rédacteur d'un journal
réactionnaire. Pourquoi M. Chapron n'est-il pas chevalier ?
Pourquoi ? Parce qu'il est un indépendant et nullement un officieux.
Je me
hâte d'ajouter que le hasard des distributions a fait quelquefois aussi tomber
cet emblème sur des journalistes de grand mérite.
Quant aux hommes de lettres, on dirait que les
ministres jouent à colin-maillard quand il s'agit de leur poser la croix.
L'élève Émile Augier est premier avec le ruban de grand officier, et l'élève
Victor Hugo vingtième avec le ruban de simple officier, les élèves Taine et
Leconte de Lisle cent cinquantièmes, avec un petit ruban de chevalier.
L'élève Barbey d'Aurevilly n'a pas plus de rang que les
élèves Catulle Mendès, Silvestre, Richepin.
De son vivant, l'élève Gustave Flaubert avait été
classé ex aequo, le même jour, avec l'élève Ponson du Terrail.
Eh bien, mes frères, il ne faut pas en vouloir aux
ministres de ces étranges fantaisies. Répétons seulement la parole
sainte : « Pardonnez-leur, ô maître, car ils ne savent ce qu'ils
font. »
Voici pourtant que le susnommé
M. Duvaux vient d'accomplir une chose bien extraordinaire. Parmi les étrangers
qui lui étaient présentés, il en a piqué un au hasard de la fourchette et il
est tombé sur un homme de grand talent, M. José-Maria de Heredia, pas
l'exconseiller municipal.
Le ministre ne s'en doutait certes guère, car M. de
Heredia n'a publié jusqu'ici qu'une préface fort remarquable, sans doute, mais
insuffisante à constituer ce qu'on appelle un bagage littéraire.
Mais le poète, car Heredia est poète, monsieur le
ministre, tout comme MM. Silvestre et Catulle Mendès, le poète possède en ses
cartons une centaine de sonnets qui peuvent être classés parmi les plus belles
choses de la langue française. Je suis bien aise d'en pouvoir faire connaître
un au grand maître de l'Université, en le félicitant sincèrement de son
choix :
LES CONQUÉRANTS
Que conclure de cela. Que si MM. Zola
ou Barbey d'Aurevilly tenaient à être décorés (ils n'y tiennent guère,
heureusement pour eux), ils auraient un moyen bien simple d'y parvenir,
c'est de se faire naturaliser Espagnols, Anglais ou Suisses, et on les
nommerait, le lendemain, chevaliers de la Légion d'honneur, car il est
indubitable qu'on vient de décorer M. de Heredia, écrivain français, uniquement
parce qu'il est Espagnol.
Une autre raison s'oppose encore à la décoration des
hommes de lettres. C'est qu'il est d'usage constant de ne donner la croix qu'à
ceux qui l'ont demandée.
Cette règle est inflexible. Quand la démarche n'est pas
faite personnellement elle doit être accomplie au moins par un ami. Il faut
être souples, mes frères.
D'où il résulte ceci : ce n'est pas le
gouvernement qui juge la valeur de l'homme qu'il va récompenser, mais c'est le
candidat qui apprécie lui-même s'il est mûr pour cette distinction. Il se
dit : « Voyons, n'est-il pas temps de me faire décorer ? J'ai
fait ceci, j'ai fait cela. Mais certes, je le mérite ! et mille
fois ! Écrivons au
ministre.
Et si on ne me rend point justice, j'ai mon journal,
nous verrons. " Et il écrit, en faisant valoir ses titres. Le
ministre, qui ne le connaissait pas une heure auparavant, lit sa lettre avec
attention, puis, comme il a peur de se tromper, il écrit en marge : a
Examiner avec soin. » « Avec soin » équivaut à une recommandation
dont tient compte le directeur, qui donne un avis favorable. Et c'est fait.
Quant à ceux qui sont trop fiers pour tendre la
poitrine, ils peuvent attendre sous l'orme. N'est-ce pas le comble du
grotesque ?
P.-S.
J'apprends au dernier moment que M. José-Maria de Heredia a été décoré
directement par M. le ministre des Affaires étrangères. Je retire donc mes félicitations à M. Duvaux et
je les présente à M. Duclerc.
9 janvier 1883
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