M.
Pomarel vient de lire ses journaux.
Il se lève et marche avec agitation, en parlant tout haut.
- Bêtise, gâchis, ignorance ! Rien ne manque à la
situation. Personne ne l'ignore hormis les députés ! Et tout le monde le
leur dit ; et ils sont si bêtes qu'ils s'imaginent qu'on leur fait des
compliments. Quant à moi, je n'y comprends rien ; et je ne suis pas le
seul. Je voudrais cependant me faire une idée à peu
près nette sur les causes de cet état.
La République ! Ah ! quelle foi
j'avais dans ce mot ; et comme je criais de bon cœur : « Vive la République ! »
J'oubliais
alors que, sans les hommes, le mot n'est rien.
« En République, vous aurez la paix, la
tranquillité, le bien-être, le travail, le sommeil paisible et l'esprit
calme », disait-on. Vas-y voir.
Ça allait
à peu près,
pourtant ; puis voilà que ces
gueux de députés troublent tout, tournent les têtes, affolent le pays, rendent monarchistes les plus sensés républicains comme moi, et révolutionnaires
les hommes les plus pacifiques !
Ganaches, va !
Et pourquoi ? Parce que le prince Jérôme Bonaparte
a lancé un petit manifeste que tout le monde avait pris d'abord pour une
blague.
Mais M. le comte de Chambord en avait déjà fait, des
manifestes, qui n'ont troublé personne.
Alors pourquoi ce grabuge ?
La République éperdue expulse les
princes auxquels elle a confié précédemment les plus grands commandements militaires du pays.
Elle leur a
rendu leurs biens confisqués jadis. Elle les a accueillis
comme des enfants de
France, fidèles et sans arrière-pensée.
Aujourd'hui elle les chasse ? Sans aucune raison. Sans aucun prétexte.
Pourquoi ce
changement, cette peur, ce trouble, cette faiblesse, ces précautions, cet affolement ?
C'est que
M. Gambette est
mort.
Qu'était donc
M. Gambette ? Un grand orateur ? un grand homme de guerre ? un grand politique ? ou
seulement une grande figure intègre autour de laquelle pouvaient se grouper tous les honnêtes gens ?
Mais non. Un simple jeteur de poudre aux
yeux ! Un tribun dont la puissance reste inexplicable.
Il a charmé les foules, gouverné la France
et dirigé les Parlements
avec une faconde du plus mauvais goût. Ses
proclamations emphatiques, pendant la guerre de 1870,
resteront comme des modèles d'éloquence
grotesque ; et le meilleur de ses discours ne
peut être relu sans qu'on demeure effaré devant l'incorrection des
phrases, la boursouflure des mots,
la banalité des idées, le
vide général de l'ensemble.
Il savait uniquement faire ronfler des lieux communs.
Il a trouvé,
il est vrai,
quelques formules caractérisant les situations d'une
façon merveilleusement précise. " Se soumettre ou se démettre "
demeurera un mot historique. Mais ce sera là tout.
Il a échoué en tous ses projets ; il est
tombé chaque fois qu'il a voulu
monter ; toutes ses espérances ont avorté. Sa
politique était contestée, même par les gens de son parti. On se demandait, dans les derniers temps, s'il était quelqu'un et s'il serait
jamais quelque chose.
Beaucoup le considéraient comme usé, fini, à
réformer.
Il meurt. Et brusquement son influence apparaît si
prépondérante que, lui disparu, il semble que la France ait perdu sa béquille.
Des gens se mettent à crier « Gambetta est mort ! Vive
l'empereur ! »
On cherche ses grandes
actions, on ne trouve que des ratages ; on cherche ses grands
mérites, on ne rencontre que de grandes phrases.
Et cependant il fut quelque
chose : un charmeur de foules.
Peut-être avait-il
simplement ce mystérieux pouvoir de domination que certains êtres
ont possédé, cette influence sur les hommes, cette faculté
de commander et d'être obéi, aimé,
suivi sans résistance :
ce don de fascination accordé
aux prophètes, aux bavards
et aux conquérants, ces meurtriers. Hoffmann, dans un de ses contes,
parle d'un être difforme à qui une fée octroya
la faculté surnaturelle de paraître toujours ce qu'il n'était
pas. M. Gambetta était peut-être un protégé de cette fée, un de ces
privilégiés.
Sa mort nous en est une
preuve. Elle fut piteuse et presque
risible. Et personne cependant n'eut l'envie ou la pensée d'en rire.
Pourquoi ? Ses ennemis eux-mêmes se sont tus. Un roi serait mort ainsi, on
l'aurait chansonné le lendemain.
Une blessure ridicule dans une bataille galante, diton.
Il perd connaissance d'émotion. Dix médecins affolés accourent, le soignent
comme un malade de Molière. Mais, en cette assemblée de docteurs, M. Purgon
manquait, qui se fût préoccupé de l'état intérieur.
Avec des mots dignes
de l'ancien vocabulaire comique, les hommes de science
ont ensuite expliqué comment une constipation
mal soignée, ayant amené une inflammation, une lésion suivit qui détermina la mort.
C'est du moins
là ce
qu'on a compris sous l'accumulation de termes baroques dont nous étourdissent les savants. « Trop d'expressions techniques et
pas assez d'huile de ricin », semble le résumé de
la situation.
Puis on nous
a parlé d'un mal innommable
qui travaillait depuis longtemps ce
corps fatigué. On nous a décrit si
complaisamment l'effroyable pourriture de ce cadavre qu'une puanteur semblait
couvrir la France. On s'étonnait, le jour du convoi, de
ne point voir du chlore au coin des rues, et de l'acide phénique dans les ruisseaux.
Et cependant
il ne s'est
rencontré aucun adversaire pour se servir de cette maladie réputée
honteuse, pour lancer des insinuations et des attaques perfides.
Son prestige le suivit jusqu'après la mort ; un
grand respect l'entoura ; ses
funérailles furent magnifiques. Et le pays entier eut la sensation profonde qu'un grand homme venait de disparaître.
Certes
un grand homme venait de disparaître, grand, parce qu'on s'était
accoutumé à voir un chef en lui.
Il était, dans l'esprit de tous, le chef de la
République ; il était le chef occulte de la Chambre. Et, la preuve, c'est
que, lui parti, la Chambre devient folle, agitée de terreurs enfantines,
épouvantée par des fantômes. Il faut à cette nation une idole et un maître.
Tant pis pour elle ; c'est ainsi. L'assemblée qui représente le pays,
ayant perdu son chef, a perdu la tête.
Quand l'illustre ancêtre de M. Gambetta, énorme et
malsain comme lui, la peau verdie par des bains de mercure, Mirabeau-Tonneau,
mourut, le visage et l'esprit sereins, inquiet seulement des événements qu'il
ne pourrait plus arrêter ; lorsqu'il eut demandé, dominant ses atroces
douleurs, qu'on jetât sur son lit des parfums et des fleurs pour s'évanouir
dans un rêve, et qu'il eut bu la coupe qu'il croyait contenir de l'opium, et
qu'il eut fermé les yeux pour toujours, le roi sentit qu'il avait perdu le seul
homme capable de sauver la monarchie, et une panique passa sur la Cour.
Aujourd'hui,
après la mort de cet autre puissant tribun, ce sont les républicains
qui semblent émus de peur, qui s'affolent, et dressent des listes de
proscription, et se barricadent comme
si les rois allaient, à leur
tour, les chasser.
Ils dressent
des listes de proscription. On commence par les
princes, mais on finit par
les bourgeois qui croyaient à
la liberté.
Voilà le danger, pour nous, pour moi.
Et je
riais, oui, je riais, imbécile,
quand on me racontait les visites de M. Estancelin au
château d'Eu.
Chaque fois,
dit-on, qu'il entre dans cette
habitation des princes, il passe
une sorte de visite de commissaire-priseur, s'arrête, inquiet, devant les meubles nouveaux, hausse les épaules devant les installations récentes,
les changements, les embellissements
du domaine, et, d'un ton navré :
« Encore des dépenses, encore des achats, encore des bibelots, encore des tapisseries,
encore des folies ! Quand
donc vous déciderez-vous à vendre tout cela, tout, et à n'avoir ici
que des sacs de voyage, rien
autre chose, croyez-moi ! Dans votre
situation, n'achetez que ça, ayez-en partout. »
Et les princes s'amusaient de cette boutade, et les princesses la trouvaient
délicieuse.
Qu'en disent-ils
aujourd'hui ?
Donc on veut exiler
les princes. Mais cela
prouve qu'on en a grand'peur ; et, si on en a grand'peur, je conclus que la République, dont le principe fondamental est la liberté, se sent bien faible.
Mais si
la République se sent bien faible...
M.
Pomarel s'arrêta, réfléchit, puis se dirigea vers son bureau.
Il en tira un paquet de cartes de visite portant
« Pomarel, commerçant », puis un paquet d'enveloppes ; il introduisit
les unes dans les autres et se mit, de sa plus belle main, à écrire des noms.
C'étaient
« Monseigneur le comte de Paris.
« Monseigneur le prince de Joinville.
« Monseigneur le duc d'Aumale, etc. »
Et quand il
eut épuisé ses enveloppes, il les cacheta en murmurant
- Il est toujours
inutile que la poste voie mon nom. Mais
les princes peut-être le retiendront
et s'en souviendront... un
jour...
Il y a beaucoup de Pomarels en France.
31 janvier 1883
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