L'exil est
assurément la plus terrible des peines
dont on peut frapper certains hommes. En dehors de ce sentiment idéal qu'on appelle « l'amour de la Patrie », il existe une
singulière tendresse, une tendresse instinctive et presque sensuelle, pour le pays où nous sommes
nés, qui nous a nourris de son air, de ses plantes et de ses fruits, de la
chair de ses bêtes, du jus de ses
vignes et de l'eau de ses sources.
Notre corps est fait de sa substance ; nos organes sont accoutumés
à sa température
et à ses formes ; notre peau a le ton et la résistance que
donne son soleil et qu'exige son climat. Nous sommes les fils de la terre plus encore que les fils de nos mères. L'homme
n'est plus le même à vingt lieues
de distance, parce que chaque parcelle de pays le fait et le veut différent.
Exiler, c'est
arracher l'être de son sol,
rompre les racines
de ses habitudes et de sa
vie, pour les porter sur une
terre où il ne s'acclimatera
peut-être jamais. C'est
ajouter une souffrance physique, incessante et cruelle, à la souffrance morale,
non moins douloureuse.
L'exil est le moyen dont
se servent le plus souvent
les gouvernements pour se débarrasser
des gens qu'ils craignent ;
mais le contrecoup fait que, bien souvent
aussi, ceux-ci finissent par jeter par terre le pouvoir qui les a bannis.
L'histoire est pleine
d'exemples consolants qui devraient être un enseignement pour ceux qui règnent.
Un homme emprisonné
injustement peut oublier ;
un banni ne pardonne jamais. Les plus terribles adversaires
de l'Empire furent ceux qu'il avait
chassés de France. Il en est
aujourd'hui qui siègent à la Chambre : qu'on leur demande si leur colère
est éteinte.
Il semblerait, si la logique
gouvernait les esprits, que l'exil dût être le plus détestable des moyens pour
rendre inoffensifs ceux qu'on redoute : vu qu'il les fait dangereux et
actifs, de tranquilles qu'ils étaient.
Il leur rend leur liberté d'action, les soustrait à la surveillance, les affranchit de tout scrupule, de toute contrainte morale, les dégage même des intérêts qu'ils pouvaient avoir à ménager. Prenons un
exemple et admettons que Mgr le duc d'Aumale ait pu songer un instant à
s'emparer du pouvoir.
Il aurait assurément balancé le pour et le contre, se
disant :
- Je vais risquer une grosse aventure. Quel bénéfice en
tirerai-je, si je réussis ? Je ne suis plus jeune. Je n'ai pas d'enfants.
Il faudra donc laisser ma succession à un neveu. En outre, je puis être
détrôné du jour au lendemain,
en ce pays qu'une révolution secoue tous les dix ans ; il est même
bien invraisemblable, dans l'état actuel
des esprits, que je me maintienne, dé toute façon,
plus de dix ans.
« Il faudra habiter l'Élysée, ce qui ne
vaut pas les Tuileries. Je ne dormirai jamais tranquille.
« Si j'échoue, je serai peut-être exécuté ;
mais assurément banni.
« Or,
je suis
colossalement riche. J'ai des palais
que des rois ne possèdent point. Je suis
prince, entouré, respecté. Chantilly est
plus magnifique que n'était Compiègne. Je puis recevoir en frère tous les souverains du monde qui traverseraient ma patrie.
Mon ambition n'est pas démesurée,
mes goûts ne sont pas excessifs ; et, si mon pays courait
un danger, je le pourrais défendre, étant un de ses premiers chefs militaires.
« Ne serais-je pas bien fou d'abandonner le
certain pour l'inconnu ; de jouer la tranquillité de ma vieillesse, de
risquer tout ce que je possède pour conquérir un pouvoir qui me donnerait bien
peu en plus. Restons ce que nous sommes. " Mais si le gouvernement bannit
le duc d'Aumale, lui fait perdre sa fortune, ses propriétés, son luxe, toute
l'opulence et tout le bonheur de sa vie, ce prince, dès lors, n'a plus rien à
ménager ; il ne pourrait que gagner à tenter un coup d'État, à renverser
le pouvoir qui l'a chassé.
Les prétendants opulents et heureux ne sont
guère à craindre : seuls les prétendants faméliques sont redoutables.
J'ai vu des exilés.
Je suivais
depuis six jours, à pied, sur
les côtes de la Corse, la grande route qui, partant d'Ajaccio, contourne la mer en montant vers le nord. La montagne inculte et riche était plantée
de châtaigniers, d'oliviers,
d'orangers et de maquis. En
traversant les villages, je
rencontrais des tas
de paysans inactifs, assis à l'ombre,
sur des bancs de granit, vêtus de vestes sombres et coiffés de chapeaux
noirs à larges bords, des hommes petits et bruns, rappelant un peu les Bretons. Les femmes, graves, ressemblaient assez aux villageoises d'Alsace.
Or, un soir, comme j'approchais de Calvi, j'aperçus de loin deux grands fantômes
blancs, debout sur un petit promontoire en face
de la mer.
Le soleil s'abaissait
à l'horizon, prêt à plonger dans
les flots ;
et les deux êtres immobiles semblaient contempler l'astre couchant. J'approchai à grands
pas, prenant ces hommes pour des moines en extase devant cette
fin superbe du jour. Tout à
coup, comme le globe éclatant
touchait à l'eau, ils levèrent
les bras dans un mouvement
grave et magnifique, puis ils les abaissèrent, courbant la tête, courbant l'échine, comme pour saluer le soleil ;
et brusquement, ils se prosternèrent, le front par terre,
la poitrine par terre, les jambes repliées sous eux.
Et quand je
passai tout près je reconnus des Arabes ;
c'étaient deux chefs de grande tente, prisonniers
pour avoir défendu leur patrie contre
les Français envahisseurs.
Quand ils
se furent relevés ils regagnèrent à pas lents la forteresse qui les attendait ; ils regardaient
toujours la mer.
Là-bas, derrière l'horizon, c'était l'Afrique ! Ils
avaient des visages noirs et creusés,
de vraies têtes d'oiseaux de proie, une allure majestueuse et résignée.
Je pensais
aux lions du Jardin des Plantes,
aux vautours en cage, à tous ceux, hommes
ou bêtes, que jette loin du sol natal l'odieuse
volonté du plus puissant.
Voulez-vous voir des exilés ?
Allez chaque
dimanche sur les
fortifications de Paris
et regardez les petits troupiers qui marchent deux par deux, en parlant du pays. Ils causent
de la ferme, des voisins,
des amis, des parents. Ils soupirent et parfois pleurent, ces hommes en culotte
rouge dont un sabre bat la cuisse. Ils regardent
au loin, avec des yeux mouillés,
et se rappellent des soirs semblables, quand ils allaient aux nids, quand ils
allaient aux noisettes.
On sourit
en les voyant passer avec leur
air gauche, épluchant une baguette.
Trois mois plus tard, un d'eux sera peut-être couché dans un lit
d'hôpital, frappé de ce mal étrange qu'on appelle le « mal du pays ».
Et si on ne le renvoie point au triste village dont le souvenir le hante, il
mourra aussi sûrement que si une balle l'avait frappé au cœur, car ce mal est
inguérissable.
8 février 1883
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