L'omnibus descendait au grand
trot la rue des Martyrs.
Deux hommes,
deux amis,
étaient assis côte à côte,
et causaient.
C'étaient deux
ouvriers, de ces ouvriers de Paris, doués d'une intelligence étroite et subtile, très
pénétrante et très bornée. Ils
parlaient politique.
L'un d'eux
dit
- Les députés ne savent pas ce qu'ils font. On dirait une assemblée de fous.
L'autre reprit
- Tant mieux,
cela déconsidère toujours le gouvernement. Ne
voilà-t-il pas ce qu'on appelle un signe des temps ?
Certes
le mouvement le plus accusé
de l'opinion, depuis quatre ou cinq
ans surtout, est une sorte d'envahissement, jusqu'au peuple, de scepticisme et de mépris intellectuel pour les représentants
du pouvoir.
Entrez dans les petits
restaurants de Paris,
ceux où mangent
les travailleurs. Les gens
causent, rient et se moquent de leurs élus, parlant
d'eux comme ils feraient de bonnes ganaches amusantes pour la foule.
Les cochers
de fiacre, devant le kiosque
de la station, à côté du sergent de ville qui pointe leurs numéros,
plaisantent agréablement
les représentants du peuple.
Dans un salon, plein d'hommes connus, d'artistes et de mondains, quand on voit entrer quelque
monsieur ignoré et qu'on demande :
« Quel est celui-là ? » si on vous répond : « C'est X... un député... » une vague pitié vous prend pour ce pauvre
homme.
On est tellement
habitué déjà à rire de la Chambre, à la blâmer,
à la blaguer, à la bafouer ; ses maladresses sont tellement visibles, ses emballements
tellement grotesques, que
le métier de député devient une profession comique, qui inspirera bientôt un doux mépris aux petits enfants eux-mêmes.
Quand ils
verront passer dans la rue quelque pauvre être d'aspect hétéroclite,
ils demanderont avec intérêt, habitués aux railleries répétées de leur père
- C'est un député, dis, papa ?
Et, quand on dîne
par hasard avec deux ou trois députés,
de ceux qui forment la tête de la Chambre, on s'étonne de trouver des gens intelligents, intéressants, spirituels même parfois.
Un vieux
représentant du pays, qui n'est
plus rien, expliquait dernièrement ce mystère.
- Ce qui leur manque, disait-il, c'est
l'habitude de penser ensemble. Ils n'ont pas d'esprit de corps. Il faut une
grande pratique de la politique à une assemblée pour qu'elle devienne
intelligente en masse.
Les qualités d'initiative intellectuelle, de libre
arbitre, de réflexion sage et même de pénétration de tout homme supérieur, pris
isolément, disparaissent en général dès que cet homme est mêlé à un grand
nombre d'autres hommes. L'ensemble d'une assemblée est 'singulièrement
inférieur à chaque membre de cette assemblée.
Une citation me fera comprendre.
Voici un passage d'une lettre de lord Chesterfield à
son fils (1751) qui constate avec une rare humilité cette subite élimination
des qualités actives de l'esprit dans toute nombreuse réunion :
« Lord Macclesfield, qui a eu la plus grande part
dans la préparation du bill, et qui est l'un des plus grands mathématiciens et
astronomes de l'Angleterre, parla ensuite, avec une connaissance approfondie de
la question et avec toute la clarté qu'une matière aussi embrouillée pouvait
comporter. Mais comme ses mots,
ses périodes et son élocution étaient loin de valoir les miens, la préférence
me fut donnée à l'unanimité, bien injustement, je l'avoue.
« Ce sera toujours ainsi. Toute assemblée
nombreuse est foule. Quelles que soient les individualités qui la
composent, il ne faut jamais tenir à une foule le langage du bon sens et de la
raison pure. C'est seulement
à ses
passions, à ses sentiments
et à ses intérêts apparents qu'il faut s'adresser.
« Une collectivité d'individus n'a plus de faculté de compréhension, etc. »
Voilà qui n'est
peut-être pas trop mal vu !
Le train allait
de Rouen sur Paris.
Nous étions six dans
le wagon. Cinq jeunes
gens revenaient de faire leur volontariat et parlaient à
cœur ouvert de ce métier de soldat
auquel tout Français est astreint.
Et tous
rapportaient dans leur famille une
haine pour le régiment, une exaspération profonde, une joie ardente d'en avoir
fini.
Et je pensais : sur dix de ceux
qu'on appelle des volontaires, neuf au moins rentrent chez eux avec ce dégoût
et cette colère. Et ceux-là sont
des bourgeois, des riches, des puissants. Ne voilà-t-il
pas un effroyable danger, la fin de l'esprit militaire, l'agonie du
patriotisme ?
Ces garçons-là qui auraient marché bravement en cas de
guerre ne voudront plus, pour rien au monde, entrer dans un régiment, coucher à
la chambrée, vivre de la vie du troupier. Le volontariat tuera l'armée en
France.
Pourquoi ? Parce que cette loi, qui semble juste,
de l'égalité sous le drapeau est maladroite.
On prend des aristocrates - par aristocrates j'entends des intelligents et des délicats - on les jette dans ce troupeau
des lignards, on les force à
cette existence brutale de
la caserne, aux promiscuités
qui répugnent, à bien des choses qui révoltent leurs instincts et leur éducation.
Ils ont, ces jeunes
hommes, l'honneur chatouilleux, ils sont habitués à des égards. Le sous-officier les maltraite, les injurie, leur jette des mots qui effleurent à peine un
paysan, mais qui traversent leur épiderme léger et font bouillonner leur sang moins épais. L'officier lui-même,
accoutumé à faire marcher
des lourdauds à coups de juron, ne reconnaît
pas, sous l'uniforme, le jeune homme d'une
race plus fine.
On dit : « Cela leur apprend
l'égalité. » Essayez donc de fouailler un cheval pur-sang comme un cheval
de tombereau, sous prétexte de lui apprendre le fouet !
L'égalité n'existe nulle part. Si Pitou et quelque
futur grand artiste passent une année côte à côte, l'artiste sera poursuivi
toute sa vie par le cauchemar de cette année de bagne ; il frémira à ce
souvenir, il inoculera, malgré lui, à ses fils, la terreur de la caserne.
Les raisonnements magnanimes n'y feront rien. C'est
ainsi. La masse de l'armée doit être formée des humbles, des grossiers, des
ignorants, de ceux nés pour être peu. Du moment qu'on ne peut pas faire de
l'aristocratie du pays l'aristocratie de l'armée, du moment que les garçons nés
pour être des officiers ne pourront être que des pioupious, tout mélange
apportera le trouble, et dans l'armée, et dans le pays.
Tant pis pour l'égalité !
Voilà ce qu'on arrive à croire quand
on entend causer des volontaires.
14 février 1883
|