La
commission d'examen des livres
à introduire dans les bibliothèques publiques, populaires, des lycées et des écoles
primaires, se réunit dans une grande
salle du Ministère de l'instruction publique.
Les membres
entrent peu à peu. Les premiers venus sont
les administrateurs des grandes
bibliothèques de Paris, puis
arrivent quatre directeurs du ministère, puis trois collégiens
délégués par les lycées, puis le ministre.
M. Jules Ferry, à son entrée,
est salué
par des applaudissements sympathiques.
On prend place.
La présidence est donnée à un élève de sixième du Lycée
Louis-le-Grand qui représente la jeunesse scolaire. Le ministre s'assied à sa
droite, le directeur de l'enseignement supérieur à sa gauche. Chaque assistant
a devant lui les volumes qu'il a été chargé d'examiner et dont il doit rendre
compte à la commission qui décidera leur admission dans les bibliothèques ou
leur rejet.
La séance est ouverte.
Le président prend la parole :
« Messieurs, vous pouvez fumer. Nous fumons dans les classes maintenant. Je vais d'ailleurs vous donner l'exemple.
Monsieur le ministre, voulez-vous accepter un excellent cigare qui n'est
pas de la régie ? »
M. Jules Ferry prend un cigare et l'allume ; on
s'offre des cigarettes et du feu entre voisins. Trois vieux bibliothécaires se
mettent à tousser. Le président les regarde
en souriant. Il continue :
« Messieurs, nous marchons dans la voie du progrès ; ne nous arrêtons
pas en si beau chemin. Jusqu'ici, vos prédécesseurs se sont efforcés de placer uniquement dans les bibliothèques les livres les plus ennuyeux qu'ils ont pu trouver, écrits par d'antiques savants étrangers aux idées nouvelles. Nous allons, si vous
le voulez bien, modifier ce système.
La science change ses principes
tous les quinze ans ;
n'introduisons pas dans les
esprits des méthodes
variables, une instruction aussi
peu stable. M. de Buffon
fait rire aujourd'hui ; dans cinquante
ans, MM. Pasteur, Paul Bert, Berthelot
et autres seront devenus ridicules par la vieillerie
de leurs doctrines. Or, messieurs, remarquez, s'il vous plaît, que
Aristophane, Rabelais, Boccace,
Voltaire ne sont pas encore
démodés.
« Nous
allons donc, s'il vous plaît,
admettre en principe qu'on ne recevra
désormais dans les bibliothèques que les pures productions de l'esprit,
les romans.
« Un excellent exemple analogue vient de nous être donné.
Un théâtre d'un nouveau
genre ayant ouvert ses portes, des billets de faveur permanents ont été offerts aux élèves des lycées, qui préfèrent, je ne
crains pas de le dire, le séduisant
ballet d'Excelsior aux ennuyeuses
et enfantines expériences
de physique de nos professeurs.
Une jambe de femme,
messieurs, vaut bien la formule x2 + px + q = 0.
« Nous
allons donc commencer nos travaux dans
cette voie. La
parole est à M. le Directeur de l'Enseignement supérieur sur les livres qu'il a
bien voulu prendre la peine d'examiner. » M. le Directeur de
l'Enseignement supérieur prend la parole : « Messieurs, à tout
seigneur tout honneur. Il est indiscutable que le livre le plus important
publié cet hiver est L'Évangéliste de M. Alphonse Daudet. J'ai donc apporté à l'étude
de ce roman tout le soin dont je
suis capable et je viens vous proposer
son admission dans les bibliothèques
de tout ordre.
« Ce qui m'a le plus frappé dans cet
ouvrage, c'est l'art merveilleux de conteur que déploie M. Daudet, l'habileté
de l'agencement, et le charme extrême et si personnel de cet écrivain.
« Je ne crains
pas de placer L'Évangéliste en tête de son œuvre, à côté du Nabab
et de Fromont, livres que je
mets au premier rang dans mon opinion, sans vouloir pour cela médire des autres. Les préférences sont bien permises. »
M. LE MINISTRE : Je me suis laissé
dire qu'il était question
de religion dans L'Évangéliste.
Le titre seul semblerait l'indiquer. M. le directeur s'est-il assuré si
les idées exprimées par l'auteur ne sont en rien contraires à l'article
7 ?
M. LE DIRECTEUR DE L'ENSEIGNEMENT : M. le ministre
peut se rassurer ; ce livre contient des critiques contre la religion
protestante, critiques qui peuvent s'appliquer également à la religion
catholique.
M. LE MINISTRE : Très bien.
M. LE RAPPORTEUR : Dès que le nouveau roman de M.
Zola, Au Bonheur des Dames, dont le succès est si éclatant dans Gil
Blas, aura paru, je m'empresserai de l'examiner et de vous dire mon
opinion. Je viens, en
attendant, vous proposer d'admettre un volume de nouvelles
du même auteur, Le Capitaine
Burle publié à l'automne, et contenant une suite de récits excellents, gais ou dramatiques,
que je pourrais
comparer à des échantillons
du talent si varié du grand
romancier.
LE PRÉSIDENT : Accepté. J'ai aussi une idée
au sujet de M. Zola. Je voudrais que Nana fût donné en prix dans les lycées, et L'Assommoir dans les écoles populaires.
LE MINISTRE : Je n'y vois pas
d'inconvénient. Mais ce publiciste a donné le jour aussi, paraît-il, à un roman
intitulé : La Faute de l'abbé Mouret. Je ne l'ai pas lu, mais le
titre me fait désirer que cet ouvrage soit compris parmi les livres en usage
dans les études.
La commission vote à l'unanimité « oui » sur
cette proposition.
LE PRÉSIDENT déboutonne sa tunique, puis sonne. Un huissier
paraît et reçoit cet ordre : « Allez chercher vingt-cinq bocks au
café, en face ; il fait une
chaleur de Hammam dans cette cambuse.
Je ne dis pas Enfer pour ne pas blesser M. le ministre. »
M. Jules Ferry s'incline avec courtoisie.
LE PRÉSIDENT : La parole est à M. le Directeur de
l'Enseignement secondaire.
M. LE DIRECTEUR DE L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE :
Messieurs, j'ai lu d'abord avec un certain étonnement un petit volume de M.
Alexis (Paul) intitulé Le Collage. Les mœurs racontées dans ce volume me sont étrangères, je n'ose pas me prononcer...
LE PRÉSIDENT : Donnez-moi ça, je le lirai.
M. LE DIRECTEUR DE L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE :
J'ai examiné ensuite divers ouvrages de M. Maizeroy, et, en particulier le dernier paru : Celles qu'on aime. Ces livres,
écrits avec une grande souplesse de phrases, contiennent un certain nombre de mots que je ne
connais pas et sur lesquels j'aurais besoin de me renseigner préalablement. Je crains, en outre, qu'ils n'aient un
effet désastreux sur les imaginations de nos jeunes gens qui ne rêvent plus que petites femmes blondes et alcôves
parfumées. Je propose cependant leur admission comme essai, et
avec réserve. On pourra expérimenter sur un seul lycée
pendant six mois...
L'huissier rentre avec les bocks, et les distribue.
Le président en réclame cinq pour lui, et
en boit deux coup sur coup. Puis il prononce : « Continuez,
monsieur l'orateur. »
LE DIRECTEUR DE L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE : Voici
un excellent volume de M. le baron de Vaux : Les Tireurs de pistolet.
C'est une série de portraits remarquables des hommes de notre époque à qui le
maniement des armes à feu est familier.
Je propose son admission.
LE MINISTRE : Impossible, l'auteur est baron, pas
de titres.
LE RAPPORTEUR : Voici encore une très intéressante
histoire des campagnes d'Hannibal par un de nos bibliothécaires, M. Léon Cahun.
LE
PRÉSIDENT (à son sixième
bock) : Jamais, Hannibal, Rome et Carthage, je sors d'en
prendre. Rejeté, rejeté, rejeté.
LE RAPPORTEUR : Voici La Morale, par
M. Yves Guyot...
LE PRÉSIDENT : Pas de morale...
LE MINISTRE : Mais c'est de la morale laïque, M.
le président...
LE PRÉSIDENT : Pas de morale, zut. Continuez.
LE RAPPORTEUR prend un nouveau livre, rougit, pâlit,
cache sa figure entre ses mains et prononce d'une voix tremblante :
« Messieurs, voici un livre infâme dont je n'ose
même pas prononcer le titre. Il s'appelle... il s'appelle...
LE PRÉSIDENT : Accouche donc.
LE RAPPORTEUR : Il s'appelle Charlot
s'amuse !
LE
PRÉSIDENT (à son neuvième
bock) : Très chic.
Un long silence. Les membres de la commission baissent
les yeux et croisent leurs mains sur la table avec embarras.
LE RAPPORTEUR reprend : Les périphrases et les métaphores me manquent pour représenter le sujet de ce livre inqualifiable,
de ce livre...
LE PRÉSIDENT : Dites Manuel.
LE RAPPORTEUR : De ce Manuel du solitaire.
LE PRÉSIDENT : Très chic.
LE MINISTRE : Inutile d'insister, nous comprenons.
Un pareil ouvrage offrirait des dangers dans les classes.
LE PRÉSIDENT : Pas du
tout. C'est très chic. Et
puis je ferai
remarquer à M. le ministre que le héros de ce roman, toujours intéressant bien que monotone, débute dans une
école de Frères ignorantins.
LE MINISTRE, radieux : Oh ! alors,
c'est différent.
LE RAPPORTEUR :
Messieurs, quand un écrivain
a l'impudence de toucher à de pareilles choses...
LE PRÉSIDENT : Très chic. Je propose de le
nommer inspecteur général de l'Université. Il en examinera, des Chariots. Très
chic.
LE MINISTRE : Messieurs, il serait peut-être bon
de lever la séance. Le sujet devient brûlant.
LE PRÉSIDENT, tout à fait gris :
Non, non.
Les
membres de la commission se lèvent et s'agitent. Ils parlent l'un après l'autre.
LE PRÉSIDENT :
Tas de Charlots... Moi je vais finir
ma soirée aux Folies-Bergères. Le proviseur a reçu ce matin
pour nous deux cents
entrées permanentes. Il m'en a donné six. Venez-vous avec moi, monsieur le ministre ?
Le ministre s'incline
sans répondre et regagne ses appartements.
27 février 1883
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