Le
baron Davillier, qui vient de mourir, a été, pour ainsi dire, le Christophe
Colomb des faïences hispano-mauresques ; non qu'il en ait découvert
l'existence, mais il en a, je crois, découvert et révélé la beauté.
Après avoir fouillé l'Espagne
et trouvé de précieux échantillons de cette fabrication jusque-là peu appréciée, il communiqua son enthousiasme au monde extasié des amateurs artistes.
On appelle amateurs artistes
des gens au sens délicat qui se . pâment devant
des morceaux de terre cuite souvent fort laids,
uniquement parce que leur laideur
est rare, des gens qui savent apprécier d'un coup d'œil la valeur extrême et conventionnelle d'un
pot cassé et qui préféreront
une antiquaille grotesque
aux plus beaux objets modernes.
Car l'antiquité sévit d'une façon odieuse
et révoltante. Tout
bourgeois ayant gagné dix mille francs de rentes dans l'industrie
encombre sa salle à manger de ces affreuses assiettes
normandes, peinturlurées ignoblement qu'on vend maintenant au prix de la vaisselle
plate, et il montre avec orgueil aux invités des vases ébréchés et ridicules achetés fort cher
et valant, en vérité, fort peu.
On confond aujourd'hui complètement la rareté et la beauté,
et il suffit qu'un bibelot soit difficile à trouver
pour qu'il atteigne des
prix de courtisane. Les gens
qualifiés « connaisseurs »
sont assurément ceux à qui les qualités de beauté des choses échappent le plus ; ils ne s'attachent
qu'à l'introuvabilité,
et leur savoir consiste à déterminer immédiatement
la provenance et l'époque.
Ils s'indignent et vous traitent d'imbécile quand on proclame tranquillement hideux des objets qui valent cent mille
francs. D'autres connaisseurs,
des artistes ceux-là, et le baron Davillier
était du nombre, s'attachent à découvrir
la beauté secrète, la beauté particulière, incompréhensible pour les lourdauds,
des menus objets exquis égarés dans la foule banale des bibelots qualifiés de curiosités.
Ces vases hispano-mauresques
dont la splendeur l'avait ravi pourraient
être exposés devant le
public qui passe par les rues sans que personne tournât
la tête ; car il faut un flair de race pour saisir
le charme de ces poteries qu'on dirait vernies avec du soleil.
Les faïences et les porcelaines ont une histoire comme les peuples. Elles
ont même un Dieu que chanta Louis Bouilhet.
La Chine est la patrie de la
porcelaine. Sait-on à quelle époque elle en commença la fabrication ? Les vases brillants
de ce pays étrange qui semble avoir tout connu en des temps où notre pensée même
ne remonte pas, pénétrèrent seulement en Europe dans le premier tiers du seizième
siècle.
Il ne
faut pas oublier d'abord que, pendant les époques
qui suivirent les invasions, le secret de la
fabrication des faïences fut
perdu.
C'est en Espagne que recommença cette industrie
rapportée par les Maures. Les Arabes en firent autant en Sicile, et créèrent
d'admirables vases d'un goût oriental dont l'émail, entièrement bleu, est
couvert d'ornements vermiculés, à reflets d'or et de cuivre, d'un éclat
surprenant. La pâte en est
presque toujours plus
blanche et plus serrée que celle
des faïences hispano-mauresques.
Puis l'expédition
des Pisans contre Majorque fit connaître à l'Italie la céramique
mauresque ;
et cette nation excella bientôt dans cette
artistique industrie.
La France
fut l'élève de l'Italie, et nous voyons les fabriques s'établir du Midi vers le Nord :
Moustiers, Marseille, Avignon, Nevers et Rouen - Rouen
qui porta l'art céramique français à sa pureté
la plus extrême. La pâte rouennaise n'est point la plus
fine qu'on puisse voir ;
le grain en est un peu gros, et la transparence reste parfois insuffisante.
Mais les belles faïences de
ce pays demeurent
sans égales au monde par l'émail, le coloris éclatant, et surtout par l'ornementation d'un goût absolument parfait et d'un effet merveilleux.
Il ne
faut pas confondre les
plats de vieux Rouen,
des trois époques distinctes
mais également belles où excella cette
manufacture, avec les effroyables faïences
de toute laideur que les Parisiens achètent chaque année à prix d'or
dans la campagne et dans les villes normandes.
C'est à
Henri IV que revient l'honneur d'avoir organisé les premiers établissements
faïenciers, à Paris, à Nevers, et
en Saintonge, la patrie de
Bernard Palissy.
Sèvres mit
la France
au premier rang pour la production des porcelaines.
Quoi de plus délicieux, en effet, qu'un bibelot de Sèvres, du vieux sèvres, bien entendu,
de cette inimitable pâte tendre dont le secret est oublié ? Quoi de plus charmant et
de plus délicat que ce bleu pâle qui ne change pas aux lampes, ce bleu de mer, encadrant les fins paysages pleins d'oiseaux éclatants comme des fleurs, perchés sur des arbres coquets qui abritent des bergers courtisant des bergères. Art exquis, maniéré, faux et délicieux, fait pour tromper et séduire, art efféminé de l'époque adorable où peignaient Watteau
et Boucher.
Sèvres naquit dans
les jupons d'une femme qui s'appelait
la Pompadour.
Louis XV avait acheté cette fabrique
et il la faisait
exploiter sans se préoccuper curieusement
des résultats quand sa maîtresse, séduite
par des échantillons qu'elle
en vit, décida le roi à y faire de grandes dépenses.
Elle prit dès
lors l'établissement sous sa protection, le surveilla, le soutint, s'en occupa sans cesse ;
et sous son inspiration de jolie
femme, reine des élégances,
la manufacture devint le merveilleux
atelier d'où sortit cette porcelaine d'Amour qui semble faite pour les boudoirs.
Puisse M. Grévy prendre une maîtresse qui décide
une nouvelle renaissance de cet établissement national. Les vases de Sèvres
d'aujourd'hui, d'un bleu violet abominable, sont bons tout au plus à offrir au
roi Malikoko, à la reine de Madagascar, au shah de Perse, aux princes nègres
que veut séduire M. de Brazza.
On les
emploie, du reste, principalement en gratifications offertes
aux fonctionnaires et employés
du gouvernement, qui font un nez,
comme on dit, quand on leur apporte
un objet coté cinq cents francs, et qui ne ferait pas mal dans les boutiques
à tourniquets des foires.
Sèvres eut une
rivale redoutable, une rivale souvent
heureuse, dans la célèbre
manufacture de Meissen en Saxe,
mère des incomparables bonbonnières, carrées ou rondes, qui portent sur leur couvercle
ces paysages aux tons
violets si invraisemblablement
fins, ces merveilles de couleur unie, où
des arbres déliés avoisinent de fluettes maisons dont le toit lance une imperceptible fumée grise sur
un ciel couleur de lait.
6 mars 1883
|