On a, dans le monde, dans le
monde des lettres surtout, de certains sourires quand on parle des femmes de
lettres. Ce sont des bas-bleus, dit-on. Soit. Mais les bas-bleus sont
intéressants.
Beaucoup d'hommes, des philosophes éminents, condamnent
en bloc toutes ces femmes en vertu du principe général que voici :
« La femme n'est pas faite pour les travaux intellectuels. »
Ils en donnent la preuve, d'ailleurs, une preuve
accablante. C'est que, depuis l'origine du monde, aucune femme n'a produit un
chef-d'œuvre, si court qu'il soit. Elle n'a pas, malgré des qualités
accessoires remarquables, les qualités essentielles de l'esprit qui permettent
d'imaginer, de raisonner, d'observer, de pondérer, de mélanger, d'établir les
proportions dans les rapports absolus qui font d'une œuvre un chef-d'œuvre.
Les
femmes ont répondu :
- Cela tient à un défaut d'éducation. Les femmes ne
sont pas élevées comme il faut pour leur permettre de produire des œuvres
d'art.
Mais les philosophes ont riposté :
- Vous étudiez plus que nous la peinture et la
musique ; vous approfondissez la partie technique de ces deux arts autant
qu'aucun homme. Or, citez-moi une seule de vous qui ait jamais été un grand
peintre ou un grand musicien.
Un illustre penseur anglais explique ainsi cette
infériorité :
- En comparant les facultés intellectuelles des deux
sexes, on ne distingue pas assez la réceptivité de la faculté créatrice. Ces
deux choses sont presque incommensurables ; la réceptivité peut exister -
cela se présente souvent - et être très développée là où il n'y a que peu ou
même point de faculté créatrice.
« Mais la plus grave des erreurs que l'on commet
généralement en faisant ces comparaisons, c'est peut-être de négliger la limite
du pouvoir mental normal. Chaque sexe est capable, sous l'influence de
stimulants particuliers, de manifester des facultés ordinairement réservées à
l'autre ; mais nous ne devons pas considérer les déviations amenées par
ces causes comme fournissant des points de comparaison convenables. Ainsi, pour
prendre un cas extrême, une excitation spéciale peut faire donner du lait aux
mamelles des hommes : on connaît plusieurs cas de gynécomastie, et on a
vu, pendant des famines, de petits enfants privés de leurs mères être sauvés de
cette façon. Nous ne mettrons pourtant cette faculté d'avoir du lait, qui doit,
quand elle apparaît, s'exercer aux dépens de la force masculine, au nombre des
attributs du mâle. De même, sous l'influence d'une discipline spéciale,
l'intelligence féminine donnera des produits supérieurs à ceux que peut donner
l'intelligence de la plupart des hommes. Mais nous ne devons pas compter cette capacité de production comme
réellement féminine si elle est aux dépens des fonctions naturelles. La
seule vigueur mentale normale féminine est celle qui peut coexister avec la
production et l'allaitement du nombre voulu d'enfants bien portants. Une force
d'intelligence qui amènerait la disparition d'une société si elle était
générale parmi les femmes de cette société, doit être négligée dans
l'estimation de la nature féminine, en tant que facteur social. »
Donc,
les vraies femmes de lettres sont des phénomènes - pardon, mesdames. Mais, par
cela même qu'elles sont des phénomènes, elles doivent nous sembler plus
précieuses, dans le bon sens du mot, plus intéressantes, plus curieuses à
étudier, à connaître. Leur rareté fait leur prix. Et ce serait un livre
curieux, celui qui nous dirait l'histoire de l'intelligence féminine, de
l'intelligence créatrice des femmes, depuis Sapho jusqu'à Mlle Marie Colombier.
Ce qu'on pourrait, en général, reprocher à tous ces
écrivains en robe, c'est l'absence de cette chose subtile, indéfinissable,
qu'on appelle l'art. Force mystérieuse que produisent certains esprits d'élite,
souffle inconnu qui glisse dans les mots, harmonie insaisissable, âme de la
phrase, que sais-je ? On ne peut dire où réside, d'où vient, comment
s'exhale ce parfum délicat des livres. Mais on sait qu'il est, on le sent, on
le subit, on s'en grise. La femme, en général, quel que soit son génie, ne
connaît point, ne produit point, et ne comprend guère cette chose vague et
toute-puissante.
Le Beau littéraire n'est point ce qu'elle cherche. La
première des femmes-écrivains, George Sand, ne semble jamais avoir été
effleurée par ce mal étrange, par cette torture des artistes que travaille
l'amour, l'appétit, la rage du style. Et style n'est pas le mot qu'il
faudrait employer. La langue ne fournit pas de terme pour exprimer cette idée
de l'harmonie littéraire, de cette concordance des mots avec les choses, qui
est l'art.
La femme s'efforce souvent d'exprimer ses
rêveries ; sans avoir jamais été atteinte par la fièvre de l'adjectif, par
la grande passion du verbe. Elle écrit naïvement, souvent très bien, sans
recherche, avec aisance. On peut classer en deux camps les
femmes-auteurs :
1° Celles qui ont un tempérament d'écrivain ;
2° Celles qui ont de la grâce et de l'esprit.
Je veux citer quelques-unes de celles dont on parle le
plus.
La plus connue est assurément Mme
Juliette Lamber. Hantée par l'amour de la Grèce, elle conçoit un livre comme un
sculpteur rêve une statue. Elle croit aux dieux, aux choses antiques, aux
formes pures, aux grands sentiments, et elle produit des œuvres en qui revit
quelque chose de l'autrefois païen. Belle d'une beauté puissante et saine, sans
coquetterie apprise, sans maniérisme aucun, elle est bien la femme de son âme
et de ses croyances.
Mais un nouveau roman de cet écrivain est sur le
point de paraître, Païenne. C'est alors qu'il conviendra de parler
longuement du livre et de l'auteur.
Voici une autre femme de lettres qui ne ressemble guère
à Mme Juliette Lamber.
Celle-là, c'est une Parisienne moderne, et une
raffinée, et une coquette, en littérature, naturellement. Elle signait jadis des chroniques charmantes du
nom de Thilda, au journal La France, et d'autres, non moins charmantes,
du nom de Jeanne, au Gil Blas. Aujourd'hui, elle est devenue
Jeanne-Thilda, et publie un livre excellent, ayant pour titre : Pour se
damner.
C'est un recueil de fines nouvelles, joyeuses, bien
nées, un peu poivrées parfois, mais jamais trop. Cela est alerte, bien
français, bien spirituel et bien galant. On sent Paris dans ce livre, on y sent le boulevard
et le salon. Le style élégant garde une sorte de grâce féminine ; il sent
bon comme un bouquet de corsage ; et vraiment quelque chose de subtilement
amoureux semble courir dans les pages. Pour se damner est bien le titre
qu'il fallait.
L'auteur, Jeanne-Thilda, est une grande femme à la
chevelure ardente, à l'œil hardi, à la taille élégante ; elle aime le
monde, on le sait ; elle aime les hommages, on le devine ; elle aime
toutes les élégances et tous les raffinements de la vie, on le sent.
Je prédis un grand succès à votre livre.
J'ouvris un jour, par hasard, un roman
intitulé L'Idiot. C'était une œuvre singulière, naïve et puissante. L'auteur,
doué remarquablement, mais inhabile, révélait un vrai tempérament d'écrivain,
instinctif, sans raisonnement ni science.
On sentait qu'il devait écrire d'abondance, laissant
couler les phrases et les choses, simplement, sans apprêt, sans artifice. Et
cette simple manière donnait parfois des effets singulièrement beaux. Cet homme
voyait juste par nature ; il avait l'œil d'un observateur, et cependant il
gâtait souvent des pages excellentes et justes par l'inexpérience de son
imagination, par des inventions inutiles, par une abondance regrettable.
Son pseudonyme me surprit. Paria-Korigan !
Pourquoi cet étrange accouplement de mots baroques ? Une femme seule
pouvait avoir combiné ce nom plus bizarre qu'heureux.
L'Idiot est une femme, en effet.
Et cette femme possède des qualités bien rares dans son
sexe. Elle est douée, elle est née avec un cerveau de romancier remarquable.
Elle fera, certes, des livres, de vrais livres qui contiendront de la vraie
vie, et de vrais paysages, et des sensations vraies.
Si j'avais un conseil timide à lui donner, ce serait de
se méfier de son imagination et de son enthousiasme ; car ses qualités maîtresses
sont justement les qualités contraires : l'observation, la vision juste,
l'intuition nette des choses. Elle a un tempérament d'homme auquel se
mêle une exaltation de femme.
De
toutes les femmes de lettres de France, Mme Henry Gréville est celle dont les
livres atteignent le plus d'éditions. Celle-là est surtout un conteur,
un conteur gracieux et attendri. On la lit avec un plaisir doux et continu ; et, quand on connait un
de ses livres, on prendra toujours volontiers les autres.
Mmes Georges de Peyrebrune, Gyp, Mary Summer, de
Grandfort, ont écrit aussi des œuvres pleines de qualités charmantes. Mme de
Montifaud, cette victime de l'intolérance des mâles, chassée de partout,
emprisonnée, honnie pour des livres qui n'auraient pas fait sourciller signés
d'un homme, a donné, certes, des preuves de talent.
Mais avez-vous lu ce récit exquis, depuis longtemps
célèbre d'ailleurs, qui s'appelle Le Péché de Madeleine ?
L'auteur ?... On nomme tout bas Mme Caro. Qui que
vous soyez, madame, pourquoi ne faites-vous plus rien ?
24 avril 1883
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