II. Il
vous est même impossible de le condamner sans [467]
détruire toutes vos formes judiciaires. En effet, qu'un coupable
ordinaire soit amené devant vous: s'il nie son crime, vous l'appliquez à la
torture pour qu'il le confesse. S'agit-il au contraire d'un Chrétien? il avoue
spontanément ce dont on l'accuse, et vous le torturez pour le contraindre à
nier. Quelle étrange contradiction de votre part, que de combattre un aveu et
de changer la destination des tortures, ici relâchant gratuitement le coupable
qui avoue, là contraignant l'accusé de nier malgré lui! Juges pour arracher constamment la vérité,
c'est à nous seuls que vous demandez le mensonge, afin que nous nous déclarions
ce que nous ne sommes pas.
Vous ne voulez pas nous trouver
coupables, direz-vous peut-être, et voilà pourquoi vous faites tous vos efforts
pour nous dépouiller de ce nom. C'est donc aussi pour que les autres désavouent
leurs crimes que vous les étendez sur le chevalet et que vous les torturez! Il
y a mieux: vous refusez de les croire quand ils nient; nous, au contraire, vous
nous croyez sur-le-champ lorsque nous venons à nier. Si vous avez la certitude
que nous sommes coupables, pourquoi nous traitez-vous ici autrement que les
criminels? Je ne vous reprocherai point de ne laisser aucune liberté à
l'accusation ni à la défense: vous n'avez pas coutume de condamner au hasard et
sans avoir entendu la cause. Mais qu'il s'agisse d'un homicide, par
exemple, la cause n'est pas terminée, ni l'information satisfaite par là même
qu'il a confessé son homicide. Quoique vous ajoutiez difficilement foi à ses
aveux, vous voulez connaître les circonstances de son meurtre; vous cherchez
combien de fois il a tué, avec quelles armes, dans quels lieux, avec quels
complices, quels vols ont accompagné le crime, quels sont les receleurs; afin
que rien n'échappe, et que la sentence repose sur la connaissance de la vérité
tout entière. Quant à nous,
qui sommes accusés de crimes plus nombreux et plus horribles encore,
l'information n'est pas longue. Vraiment, on dirait que vous craignez de [468] charger ceux que vous vous efforcez de perdre, ou
que vous n'osez instruire une cause que vous connaissez. Mais votre perversité
n'en éclate que mieux, si vous nous forcez de nier des crimes dont vous ne
doutez pas.
Laissons de côté les formes
judiciaires. Il conviendrait bien plus à votre haine, non pas de nous
contraindre à nier, de peur de soustraire à la justice ceux que vous haïssez,
mais de nous forcer à confesser chacun de nos crimes, afin que votre
ressentiment puisse se rassasier de nos tortures, quand on saura évidemment
combien de festins impies a célébrés chacun de nous, combien de fois il a
commis l'inceste sous le voile des ténèbres. Que dirai-je encore?
Puisqu'il s'agit d'anéantir notre race, il faudrait étendre l'information à nos
associés et à nos complices. Il
faudrait traîner devant les tribunaux les égorgeurs d'enfants, les cuisiniers,
et les chiens eux-mêmes qui donnent le signal de ces noces. L'affaire serait
éclaircie; il y a plus: les spectacles en deviendraient plus piquants. Avec
quel empressement on accourrait au Cirque pour assister aux combats d'un
Chrétien qui aurait dévoré une centaine d'enfants! Puisque l'on nous accuse de
monstruosités si révoltantes, il serait bon de les mettre en lumière, de peur
qu'elles ne parussent incroyables et que la haine publique ne se refroidît à
notre égard; car la plupart ne croient qu'à demi ces horreurs, répugnant à se
persuader que la nature, à laquelle est interdite la chair de l'homme, puisse
chercher un aliment digne des bêles féroces.
|