J'ai dit dernièrement
dans ce
journal ce que je pensais des horribles vases fabriqués aujourd'hui par Sèvres et offerts cérémonieusement en cadeau à toutes
les personnes à qui l'État veut faire une politesse.
Une coupe, d'une forme élégante
et d'une décoration
charmante, sortie récemment
de cette manufacture et vue
par hasard dans une collection, m'a donné le désir de visiter cet établissement
national. De grands progrès y ont été
réalisés. Nous sommes,
d'ailleurs, en pleine épidémie d'expositions. Les
Parisiens vont, comme un flot, du Salon de peinture des Champs-Élysées à l'Exposition japonaise de la rue de Sèze, et
des galeries du quai
Voltaire où l'on voit les portraits du siècle aux tapisseries
de Cluny.
Mais il
fait beau, les arbres verdissent ; le bois est charmant à
traverser. Pourquoi, après avoir longé les lacs, n'irait-on point, par un clair après-midi, jusqu'à Sèvres, où l'on peut
voir encore des choses aussi curieuses que belles, et bien ignorées.
Qui donc a visité Sèvres ? Qui donc connaît les dedans de ce
grand bâtiment muet, endormi, semble-t-il, au bord de la Seine.
Entrons dans cette vaste maison.
L'histoire de Sèvres est
bien simple. Je l'ai racontée ici-même. Une femme, une adorable femme, presque une reine, créa
Sèvres, d'un baiser peut-être, dans un caprice de coquette.
Louis XV avait acheté cette manufacture et il ne
s'en occupait guère quand Mme de Pompadour vit quelques produits
sortis de ses ateliers et fut séduite. Elle aimait les arts, dessinait un peu, savait
faire naître des modes charmantes.
Elle fut, en France, la mère du Joli.
Elle prit Sèvres
sous son patronage, s'en occupa, se passionna, y appela des artistes, mit dans les pâtes, dans les adorables pâtes tendres, quelque chose de sa
beauté, de son sourire et
de son charme. Regardez-les
ces sèvres Louis XV, gracieux, maniérés et délicieux. C'est
bien là de la porcelaine de jolie femme, porcelaine née d'un caprice, faite
pour les doigts légers et parfumés.
Et voilà
d'où vint sans doute ensuite la rapide décadence de Sèvres. On a voulu continuer la
tradition d'élégance précieuse
donnée par la Pompadour ;
mais l'inspiratrice étant morte, les artistes en cherchant à retrouver
la grâce qui venait de cette femme charmante et si personnelle sont tombés dans
le mauvais goût.
Et puis des questions pratiques, la nécessité d'obtenir une pâte
plus résistante que la pâte tendre et présentant cependant à peu près
les mêmes qualités, ont fait remplacer les vrais artistes par les chimistes,
pour qui la composition de la matière présentait infiniment plus d'importance que l'élégance de l'ornementation.
La pâte tendre
est inimitable comme beauté, comme transparence ; et, cuite à de basses températures, elle peut recevoir les nuances les
plus variées.
La pâte dure,
cuite à 1800 degrés, n'acceptait jusqu'ici qu'un nombre limité de tons, les couleurs se vitrifiant à la chaleur excessive qu'exige cette porcelaine.
Aujourd'hui, la question semble résolue par
l'habile administrateur de la manufacture, M. Lauth. Il a trouvé une pâte
intermédiaire, unissant les qualités des deux autres, la solidité et la beauté.
Mais
visitons par le commencement le grand établissement national.
On entre d'abord dans le musée. Il présente des échantillons de toutes les porcelaines ou faïences connues ; mais tous
ces modèles ne sont pas aussi
beaux qu'on le pourrait désirer.
Voici les principales
pièces :
Tout au fond de la galerie,
on aperçoit une grande faïence émaillée du Xe siècle, une Vierge blanche, de l'école de
Luca della Robbia ; puis
une remarquable gaine en terre cuite du château d'Oiron
(1545-1555).
Viennent ensuite
de belles poteries vernissées
de Beauvais (1674), un magnifique
Urbino du XVIe siècle, un Gubbio signé, un Nevers imité de Palissy et signé Agostino Corado, en 1602, et d'autres fort belles pièces de Nevers.
Le Rouen est représenté par un assez grand nombre de faïences assez jolies et par un beau morceau de la fabrique de Henry : un tuyau de cheminée émaillé, au pied duquel jouent deux
gros enfants en terre cuite (vers
1780).
La plus belle pièce de Rouen est
une table à ouvrage du XVIIIe siècle.
On rencontre encore un remarquable Moustiers (1729), signé Landès Hyacinthus
Raverus ; un retable d'autel de la fabrique de Lille, signé Jacobus
Feburier (1716), une assiette polychrome de même
provenance, au nom de maître Baligne.
Les
poteries dures de la Chine offrent une singulière
analogie avec les faïences qu'on produit partout
en France
en ce moment.
Parmi les Parisiens qui passent l'hiver à
Cannes, il n'en est guère qui n'aient visité l'intéressante fabrique de M.
Clément Massier, au golfe Juan. Beaucoup
de modèles et des tons communs dans ses
ateliers ont été jadis obtenus, là-bas, dans cette
Chine mystérieuse qui a tout fait, quelques milliers d'ans avant nous.
Mais nous
voici dans la partie du musée où sont exposées
les pièces de Sèvres. On voit peu d'échantillons de la belle époque. Les particuliers possèdent presque tout ; M. de
Rothschild à lui seul détient à
peu près la moitié des plus remarquables morceaux connus.
C'est de 1830 à 1840 qu'éclate dans la porcelaine de Sèvres le plus odieux mauvais goût ; et pourtant c'est peut-être dans cette même
période qu'on remarque la plus surprenante habileté.
Les praticiens
ont toujours été remarquables dans cette fabrique,
les artistes y ont souvent
fait défaut. La raison en est facile à comprendre.
Les hommes enfermés là-dedans sont des fonctionnaires pourvus d'une place qu'on ne peut
leur enlever, rentés, inattaquables, des bureaucrates. Ils ne sont point stimulés par l'émulation du commerce, par la possibilité
de gros gains qui fouette l'activité. Ils
avancent soit à l'ancienneté, soit au mérite, d'une façon régulière
et lente. Quand un dessinateur est médiocre,
l'administrateur doit l'employer quand même. Il ne le peut mettre dehors.
Ces hommes n'auront point l'ardeur des commerçants inquiets ni
l'indépendance audacieuse
des artistes libres. Mais aussi, liés aux mêmes besognes pendant des temps indéfinis, ils
finiront par acquérir, presque malgré eux, une remarquable
habileté de main. Nullement
fouettés par la préoccupation
de bénéfices rapides, ils passent des années à terminer
le même vase, menant à la perfection leur délicat ouvrage, conçu souvent sans cette inspiration de l'artiste que la concurrence harcèle, que l'émulation exalte, mais exécuté
avec une patience infatigable
d'homme tranquille sur ses fins de mois et dont les heures ne sont
point comptées.
Quelques-uns de ces fonctionnaires-artistes
sont doués d'une très grande
valeur. On peut, au
premier rang, citer M. Gobert, qu'ont
rendu célèbre des travaux très personnels, d'une exquise originalité
et d'une perfection absolue.
On voit, en particulier, des émaux sur cuivre terminés
par lui en 1871 et admirablement beaux.
Je ne raconterai
point toutes les opérations
que subit une pièce avant d'être parfaite. Certains grands morceaux
demandent jusqu'à trois ou quatre
ans de travail. Leur valeur
alors représente trente ou quarante
mille francs. Quelle industrie
particulière pourrait donner de pareils soins à sa
fabrication et courir de pareils
risques ?
Quand une
pièce est prête à cuire,
quand elle sort des moules et des mains des ouvriers
qui ont rendu ses formes irréprochables,
on lui fait subir une première cuisson à la chaleur perdue,
dans la partie supérieure des fours. Elle ne subira pas alors
une température supérieure à douze
cents degrés.
Elle sort de là
« dégourdie », poreuse,
prête à recevoir
l'émail. On la trempe dans un bain de
feldspath, pierre blanche et luisante, broyée et délayée. Après cette première
cuisson, la pièce a diminué de grandeur d'une façon surprenante. Elle est
ensuite livrée aux artistes qui la décorent, qui lui font subir une suite
d'opérations difficiles, depuis les simples ornementations de couleur unie
jusqu'aux applications de pâte sur pâte si difficiles.
Elle est alors
cuite définitivement dans la partie basse du four, à une température de dix-huit cents degrés environ. Le four met huit jours
à refroidir.
Pendant cette grande affaire de la cuisson,
tout le monde est
sur pied, anxieux. Le
FEU est le maître, le puissant maître dont on ne parle qu'avec terreur et
respect. Il fait ce qu'il veut, détruit
en une minute un travail de deux
ans, fond les couleurs à sa guise, déjoue
les combinaisons des artistes et des chimistes, dégrade les tons, retravaille l'œuvre des hommes comme un Esprit malin et malfaisant.
On le craint ; on dit : « Voilà
une pièce qui sera réussie, si le feu le permet », comme on disait aux
temps pieux : « Si Dieu le veut ».
Devant le four qui rougit, le ventre plein de sa
nourriture délicate empaquetée en des récipients de terre qui garantissent les
objets, tout le monde attend avec inquiétude. L'administrateur passe la nuit,
l'ingénieur, le directeur des travaux, le chimiste, les peintres tremblants
pour leur œuvre, tous sont là qui regardent le monstre de briques cerclé de fer
devenir ardent.
Une troisième cuisson a lieu, pour
les ors et certaines ornementations réappliquées.
Ce qui
distingue la nouvelle fabrication de M. Lauth, c'est la grande variété des
modèles et des décorations. Sèvres renaît. Quelques vases encore se ressentent
de la pauvreté de style des époques précédentes ;
mais d'autres, les plus nombreux, révèlent une matière nouvelle, une originalité rare, des efforts
constants.
Loin de chercher à reproduire sur
la porcelaine des sujets et des tableaux comme les peintres en font sur les toiles, le nouvel administrateur s'attache surtout à l'effet
décoratif. Et c'est là, en effet,
ce qu'on doit uniquement rechercher dans la fabrication
des porcelaines ou des faïences artistiques.
Une des plus grosses difficultés est
d'obtenir un grand nombre
de nuances qui résistent à
la haute température où l'on cuit les porcelaines
dures. Sèvres, sur ce
point, est plus riche actuellement
que n'importe quelle fabrique du monde. Et cependant,
les produits de cette
manufacture sont relativement
méprisés. D'où vient cela ? De l'abus des cadeaux faits par l'État.
Chaque jour, le président de la République et les
ministres réclament des pièces de Sèvres pour les offrir à des particuliers,
à des sociétés de science ou de gymnastique, à des ambassadeurs, à des préfets, à des organisateurs d'œuvres de bienfaisance, à des chefs de bureau, à des
attachés de cabinet, à des maires,
à des comités quelconques.
Il faut donc produire une quantité inconcevable
de morceaux à bon marché, d'une valeur insignifiante, coûtant de vingt à trente
francs l'un dans l'autre. Et cette production d'horribles
vases gros bleu doit
absorber encore plus d'un tiers du budget de la manufacture.
Ces produits
communs sont répandus à travers l'Europe et à travers la France, et causent à notre
porcelainerie nationale un
tort inappréciable.
Ne vaudrait-il
pas mieux offrir aux sociétés, aux maires et aux ambassadeurs, de simples boîtes
de cigares, et ne produire à Sèvres
que des pièces exceptionnelles, dignes de soutenir la vieille réputation de grâce qu'acquit jadis l'élégante fabrique française, fille de la marquise
de Pompadour ?
8 mai 1883
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