La ville de Rouen,
après de longues résistances,
a inauguré l'été dernier le petit monument élevé
au poète Louis Bouilhet par
les amis fidèles du mort.
La cérémonie, mal préparée, mal organisée, fut piteuse. Les gens de lettres parisiens, invités la veille, ou non prévenus, n'y purent
venir. Le commerce local figurait
seul à cette
solennité.
Aujourd'hui, la ville de Cany élève
à son tour un monument au poète
né dans ses
murs, à son poète. Le maire, les adjoints, tout le conseil
municipal ont voulu donner l'exemple. Ils ont donné,
également, et sans compter,
leur temps et leurs écus.
Donc dimanche prochain, 27 mai, un nouveau buste
de Louis Bouilhet s'élèvera sur la place de sa ville natale. Et la charmante
petite cité normande illuminera, chantera, banquettera et dansera en l'honneur
de son fils disparu, mais immortel.
C'est un petit journal de Rouen, le Rabelais, qui
a pris l'initiative de cette fête. En province, c'est souvent dans les petits
journaux qu'on trouve ainsi l'amour désintéressé des arts et l'audace qu'il
faut pour entreprendre des œuvres pieuses de cette nature, qui ne rapporteront
point d'argent.
Comme beaucoup de poètes, Louis Bouilhet fut
malheureux. Sa vie ne fut guère qu'une suite d'espoirs irréalisés.
Il demeura pauvre, comme l'étaient presque tous les
hommes de lettres de sa génération. Il souffrit de la misère, il souffrit de
l'indifférence du public pour ses œuvres qu'il sentait supérieures ; et il
mourut brusquement alors qu'il semblait plein de force et de vie, miné par les
attentes sans fin, les chagrins secrets et le manque d'argent. Car il faut de
l'argent à un artiste comme il faut de la liberté à l'oiseau. On ne connut pourtant jamais les tortures de son âme,
car il était de cette race forte de souriants
chez qui tout semble gai, même la douleur. Son esprit
mordant savait rire de
tout, de ses misères aussi. Il en riait amèrement, douloureusement, mais il en riait.
Les larmoyants l'irritaient,
l'exaspéraient. Il avait,
au fond de l'esprit, une philosophie paisible, découragée, ironique et plaisante qui s'accommodait de
tout, résignée d'avance à tout, et se vengeait des événements par un mépris railleur. Son âme avait deux faces, ou, peut-être, portait deux masques. Et tous deux, parfois,
se montraient en même
temps, l'un était jovial, l'autre majestueux. Son talent fut familier, gai,
héroïque et pompeux.
Il adorait les farces, les bonnes farces gauloises. Un jour,
dans une diligence pleine de bourgeois du pays, il dit gravement à
un de ses amis fort connu, décore',
homme politique influent,
après une causerie grave d'une
heure que tout le monde écoutait : « C'était à l'époque
de ta sortie de la maison centrale de Poissy, après ton
affaire de Bruxelles ». Dans ses œuvres,
le fond désespéré de sa nature se montre quelquefois. Il jette tout à coup un
cri de désespoir affreux qu'on sent venu des entrailles. Il lève la robe dont
il se pare et montre la plaie saignante.
La
soif de l'amour semble avoir toujours
été la maladie incurable
des poètes, ces grands enfants, impuissants décrocheurs d'étoiles. L'exaltation naturelle d'une âme poétique, exaspérée
par l'excitation artistique
qu'il faut pour produire, pousse ces êtres d'élite,
mais sans équilibre, à concevoir une
sorte d'amour idéal, ennuagé, éperdument tendre, extatique, jamais rassasié, sensuel sans être charnel, tellement délicat qu'un rien le fait s'évanouir, irréalisable et surhumain. Et les poètes sont peut-être les seuls hommes qui n'aient jamais aimé une femme, une vraie femme, en chair et en os, avec ses qualités
de femme, ses défauts de
femme, son esprit de femme, restreint et charmant, ses nerfs
de femme et sa troublante femellerie.
Toute femme devant qui s'exalte leur rêve est
le symbole d'un être mystérieux, mais féerique : l'être qu'ils chantent, ces chanteurs d'illusions.
Elle est, cette vivante adorée par eux, quelque chose comme la statue
peinte, image d'un Dieu devant qui s'agenouille le peuple. Où est ce
Dieu ? Quel est ce Dieu ? Dans quelle partie du Ciel habite
l'inconnue qu'ils ont tous idolâtrée, ces fous, depuis le premier rêveur
jusqu'au dernier. Sitôt qu'ils touchent une main qui répond à leur pression,
leur âme s'envole dans l'invisible songe loin de la charnelle réalité. Et la
femme, éperdue, frémit jusqu'au cœur, d'être aimée ainsi par un poète ! Elle, simple, l'aime
comme elles aiment toutes, humainement, avec sa poésie un peu niaise,
son exaltation bourgeoise, avec un mélange confus d'idéal et de sensuel, de câlinerie et d'imagination, de baisers et de mots sonores. Mais c'est
lui qu'elle aime, lui seul, rien que lui, tel qu'il est en chair et en âme.
Tandis que lui ! Si vous saviez ?
C'est vous qu'il possède ! mais comme vous
êtes autre dans son esprit, dans son amour. Comme il vous
transforme, vous complète, vous défigure avec son art de poète. Ce ne sont
pas vos lèvres qu'il baise ainsi,
ce sont les lèvres rêvées ! Ce n'est pas au fond de vos yeux bleus ou noirs que se perd ainsi son regard exalté. C'est dans quelque chose d'inconnu et
d'insaisissable ! Votre œil n'est que la vitre par laquelle il regarde le
Paradis de l'Amour idéal. Il vous étreint, il râle, il semble fou, il délire
devant votre corps ferme et blanc ; et il crie ces mots brûlants qui
enflamment le sang dans les veines. Et cependant vous n'êtes pour lui qu'une
forme quelconque qui lui permet de croire avoir un instant saisi son illusion
chérie.
En voulez-vous des preuves ? Quel poète a jamais
aimé ? Cherchons.
Est-ce Virgile ?
Pour quel sexe alors étaient ses
préférences ? On l'ignore !
Les Grecs méprisaient
aussi l'amour des femmes
qui ne répondaient point à leur idéal
de beauté plastique !
Qui donc aima ?
Le sombre Dante, le modèle des amants ? Béatrix avait douze ans
quand il la vit et l'adora ! Il lui fallait une femme pour chanter !
Cette enfant suffit à son âme frémissante. Il l'aima dans la solitude et la
fièvre du délire poétique, comme on aime l'inspiratrice. Il la connut à peine.
Il n'avait pas besoin d'elle. Elle ne fut que la forme désirée, de loin, par
son rêve !
Qui donc aima ? Pétrarque ! Laure ne lui
appartint jamais. Il faut un marbre aux sculpteurs pour modeler une
statue ; elle fut le marbre. Elle était bonne
femme et bonne mère, entourée d'enfants, bourgeoise et placide. Que
lui importait à lui ?
Qui donc aima, parmi les poètes ? Gœthe ? Il lui
fallait cinq maîtresses sans qu'il en préférât aucune, afin de posséder en même temps toute la gamme des tendresses humaines, toutes les sortes d'inspirations nécessaires à son talent.
Il garnissait toujours le fond de son cœur d'une
passion purement idéale pour une grande dame inaccessible, quelque chose
d'élevé, de pur, occupant son cerveau d'artiste.
Il avait en même temps une liaison avec quelque
femme du monde, intelligente et belle. Amour de l'âme et des sens,
délicat et distingué,
mélange de tendresse, de poésie
et d'étreintes.
Il entretenait une fille, chair docile à sa fantaisie ;
instrument servile de plaisir et de repos ; table toujours mise, bras toujours ouverts.
Mais il
ne méprisait pas la bonne, la servante d'auberge aux bras bleus, aux mains rouges, aux cheveux gras, au linge dur et suspect. Car il faut aussi
satisfaire les instincts grossiers.
Et il courait
le soir, dans les ruelles, après les marchandes de spasmes.
Qui donc aima
parmi les poètes ? Lamartine ?
Qu'est-ce qu'Elvire,
sinon le nuage devenu femme ? sinon cette forme flottante
aux contours de corps humain qu'est
toujours la femme des poètes !
Musset ? Las de chercher, sans la trouver, celle
qu'appelaient son cœur et ses vers, il
la poursuivit dans les logis publics, à travers les fumées de l'ivresse. Et il mourut, celui-là, de son rêve
irréalisé !
Aucun n'aima ! Quelques-uns eurent
pendant quelques heures l'illusion de l'amour, et c'est tout.
D'autres, désespérés
de leurs efforts sans fin, s'écrient,
comme Sully Prudhomme
Car l'amour, le simple amour qui attache
deux êtres l'un à l'autre
est trop bourgeois, trop raisonnable,
trop humainement commun, et
trop bête en somme pour ces
êtres privilégiés que sont les poètes.
Il leur en faut plus. Ils ne sauraient
se contenter du PEU qu'est l'amour.
Quand ils
sont des buveurs d'illusions, ils croient aimer, comme Dante, et il leur suffit
alors d'une image.
Quand ils
sont des chercheurs insatiables, comme Musset ; quand ils poursuivent jusqu'au bout leur rêve impossible, ils meurent désespérés sur le ventre d'une
fille publique.
Quand ils
sont clairvoyants et raisonnables,
désabusés et désolés, ils s'écrient, comme Bouilhet :
22 mai 1883
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