En lisant un roman
nouveau, l'autre jour, je me posais cette question difficile à résoudre :
« Jusqu'où va le droit du romancier de sauter par-dessus le fameux mur de
la vie privée et de cueillir dans l'existence du voisin les détails souvent
scabreux dont il a besoin pour ses romans. »
La loi, toujours si facile à tourner, défend la
médisance et la punit. Mais du moment qu'on ne nomme personne, du moment qu'on
désigne M. Bataille sous le transparent synonyme de M. Combat, la loi devient
aveugle et laisse faire. L'homme désigné, s'il se reconnaît ou juge utile de se
reconnaître, n'a que la ressource d'envoyer des témoins à l'écrivain. L'affaire se termine
par une piqûre au bras, et le livre reste,
devenu plus clair, plus dangereux, plus salissant pour
les personnes racontées
dedans.
D'un autre côté, les romanciers ne travaillant aujourd'hui que d'après nature, prenant tous leurs sujets,
toutes leurs combinaisons, tous leurs menus détails dans la vie, ne peuvent que s'inspirer
des faits dont ils sont témoins.
Si le hasard les met en présence de quelque histoire fort
ridicule, de quelque situation dramatique,
ou même de quelqu'une de ces infamies que la loi ne
peut atteindre, que l'opinion publique
complaisante laisse passer,
que tolère la morale hypocrite
du monde, n'ont-ils pas le droit, presque le devoir, de s'en emparer, et n'est-ce pas tant pis pour ceux dont
sont dévoilés ainsi les défauts grotesques, les
vices ou les turpitudes. En général les romanciers défendent, non sans raison leur droit de se servir de tout
spectacle humain qui leur passe sous les yeux.
Mais les gens
du monde, menacés de voir ainsi déchirer
les apparences dont ils se couvrent si facilement, crient à l'infamie
et se révoltent même dès qu'ils retrouvent
dans un livre ; sans désignation de personnes, une des choses un peu honteuses
qu'on fait tous les jours mais qu'on
n'avoue pas. Si on racontait, si on osait raconter tout ce qu'on sait,
tout ce qu'on voit, tout ce qu'on
découvre à chaque moment dans la vie de tous ceux qui nous
entourent, de tous ceux qu'on dit,
qu'on croit honnêtes, de tous ceux qui sont respectés,
honorés et cités, si on osait raconter
aussi tout ce qu'on fait soi-même, les vilaines duplicités d'âme qu'on ne
s'avoue seulement pas, les
secrets qu'on a vis-à-vis de sa
propre honnêteté, si on analysait sincèrement nos pactisations, nos raisonnements hypocrites, nos douteuses résolutions, toute notre cuisine de
conscience, ce serait un tel scandale que
l'écrivain serait mis à l'index
jusqu'à sa mort, peut-être même emprisonné pour outrage à la
morale.
La hardiesse et la conscience littéraires ne vont pas jusque-là.
On se borne généralement à s'emparer d'un fait connu, chuchoté sinon crié par la voix publique ;
on l'arrange, on le pare, on l'accommode
à sa façon
et on le sert dans un livre à sensation.
L'homme de lettres a-t-il ou n'a-t-il pas le
droit, le droit moral, de faire cela ?
Tout bien considéré, il n'y a là
qu'une question de nuances et de délicatesse.
La vie
humaine, toute la vie qui nous passe sous
les yeux nous appartient comme romanciers, mais non comme moralistes, comme policiers. Je m'explique. J'entends par là qu'en aucun
cas nous
n'avons le droit de paraître désigner quelqu'un, même si nous prenons
dans son existence un fait qui intéresse
notre art. Toute personne doit être respectée
de telle sorte qu'on ne puisse jamais dire : « Tiens, il a dépeint M.
Un tel », même si on reconnaît un épisode de l'histoire de cet individu,
si on dit : « Ce qu'il a raconté là est arrivé à M. Un tel. »
La vie
nous appartient en effaçant les noms, en changeant les visages, si bien qu'on ne
les puisse désigner. Voici,
par exemple, le livre dont je parlais au début, la Dernière Croisade, de
M. René Maizeroy. C'est l'histoire non voilée de la catastrophe financière de
l'an dernier. Le fait est public, patent ; il fut retentissant,
il appartient au romancier comme tous les faits dont s'émeut l'opinion.
Cependant si
Maizeroy avait esquissé, même à peine, quelque
profil des personnages qui furent mêlés, de prés ou de loin à cette affaire, il excédait
son droit. Il a eu soin, au contraire, de créer une série
d'êtres de fantaisie, si différents des véritables que personne ne
pourrait en reconnaître un seul, et il a fait s'accomplir entre eux l'histoire complète du krach presque absolument comme elle s'est
passée en réalité.
Le romancier n'est pas un moraliste ; il
n'a pas mission pour corriger ou modifier les mœurs. Son rôle se borne à observer et à
décrire, suivant son tempérament, selon les limites de son talent. Viser quelqu'un, c'est faire un acte déshonnête,
comme artiste d'abord, comme homme ensuite.
Mais prendre dans chaque existence les
anecdotes et les observations qui nous intéressent, et s'en servir dans le roman en ne laissant point deviner les acteurs véritables, en démarquant, pour ainsi dire, le fait arrivé, c'est faire acte d'artiste consciencieux ; et
personne ne peut se blesser de ce procédé.
Le
public qui s'indigne si facilement en certains cas, se montre en certains
autres d'une curiosité aussi bête que malsaine. Tantôt on lui dit :
« c'est l'histoire de Mme A... ». Et il se révolte. Tantôt on lui
dit : « c'est l'histoire de Mme B... » et il achète. Il adore le
scandale quand il ne soupçonne pas qu'il puisse être atteint à son tour, mais
il s'indigne quand il croit pouvoir être également touché un jour ou l'autre.
Toutes
les fois que paraît un nouveau livre de Concourt, de Zola ou de Daudet, on s'évertue à lever les masques
avec la conviction que l'œuvre
est pleine d'intentions mesquines et perfides. Que n'a-t-on pas dit sur La Faustin,
cette haute et superbe étude de la Comédienne moderne. Pour les uns
c'était Rachel, pour les autres
c'était Sarah Bernhardt que
le romancier avait visée. Personne ne s'apercevait qu'il s'agissait tout simplement de la
Faustin qui n'est ni Sarah Bernhardt ni Rachel, qui ne ressemble ni à l'une ni
à l'autre, tout en participant des deux, et qui est un résumé de celle-ci, de
celle-là, et de bien d'autres, un personnage formé de toutes. Quand a paru, cet
hiver, ce roman si large et si puissant qui s'appelle Au bonheur des Dames,
cette étude si admirablement complète du développement d'un de ces immenses
magasins modernes qui mangent, en quelques années, tout le commerce d'un
quartier, le lecteur n'avait qu'une préoccupation, savoir quel était celui des
directeurs des grands bazars parisiens que Zola avait voulu représenter. On ne
se pouvait figurer qu'il n'eût pas pris celui-ci plutôt que celui-là, qu'il
n'eût pas eu l'intention d'en désigner un spécialement. Certaines gens ont même
prétendu, en hochant finement la tête, que ce roman n'était, en somme, qu'une
réclame déguisée servant de prélude à l'ouverture du Printemps.
Les livres de Daudet constituent des casse-tête pour les trois quarts
des lecteurs qui passent
des soirs à discuter et à
chercher les noms véritables, comme on passe des soirs en certaines familles à deviner les énigmes
et les mots carrés des journaux.
N'a-t-on pas cru, n'a-t-on pas dit et répété que
l'intéressante étude de femme de Gustave Toudouze, La Baronne, n'était
que l'histoire d'une autre Baronne dont la laideur, du reste, rend énigmatique
la fortune.
Si vous allez le même
soir dans deux salons, vous entendez dire ici : « J'aime bien les romans dont les personnages sont des gens connus. »
Mais, à
côté, d'autres mondains s'écrient : « Les romanciers n'ont pas le droit de regarder dans la vie privée. »
Et voilà
pourquoi c'est là une simple question d'art et
de tact. L'artiste a le droit
de tout voir, de tout noter, de se servir de tout. Mais les masques qu'il met sur ses personnages, il faut qu'on ne
les puisse lever.
5 juin 1883
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