IV
Le mariage décidé, le vicomte fut ivre de joie, et n’ayant point de confident
sous la main, il répandit son ivresse dans une lettre à son ami Fabrice :
« Ah ! mon vieux camarade, c’est le plus heureux des hommes qui t’écrit !
J’adore et je suis aimé, et par qui ? par un ange. Clémentine est pure comme
une fleur des champs avant la rosée du matin ! Et ne t’imagine pas que celle
que j’épouse soit une petite pensionnaire, chaste à force de niaiserie, et
candide par stupidité. Il y a une déesse païenne dans cet ange immaculé. Pure comme les lys,
elle est splendide comme eux. Ah ! sa
beauté, mon frère ! j’en ai les yeux éblouis. Semblable perfection n’a jamais été rêvée. Les nymphes
faites de neige et de roses auraient l’air de
mauricaudes à côté de son corps divin, et à la beauté suprême de son âme il n’y
a de comparable que l’exquise beauté de sa forme. Tu ne me comprends pas
sans doute. Il faut que je te dise… Toutes les deux, elle et sa soeur, dans la
rivière…, mais non, personne ne doit savoir, personne ! et je ferai raser tous
les saules de la rive. Adieu ! je suis heureux, embrasse-moi, je t’aime. »
Le mariage eut lieu.
Quelle main blasphématoire soulèverait les voiles des lits hyménéens et
porterait un flambeau curieux dans l’obscurité de leurs chastes délices ?
Le lendemain, le vicomte de Lorsay écrivit encore à son ami Fabrice.
Mais cette fois la lettre ne contenait que quelques mots. Les voici :
« Ah ! mon ami, j’en mourrai ! C’était l’autre ! »
Catulle Mendès
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