II
Après le dîner, qui ne fut pas exempt de quelque gêne, il
y eut entre les deux soeurs une longue conférence. Elles l’avaient reconnu ! C’était bien lui. Incontestablement.
- As-tu vu comme je rougissais ? dit
Jane.
- Moi, dit Clémentine, j’avais tellement peur, que, lorsqu’il me regardait, je
tirais instinctivement mes cheveux jusque sur mes yeux.
- Et ce Worth qui justement m’a fait des manches trop courtes
! Je t’assure qu’il me voyait les bras.
- Mais enfin, qu’allons-nous faire ? nous ne pouvons pas garder ici tout un mois ce monsieur
qui….
- Oh ! ce serait affreux.
- C’est dommage, pourtant. Il est bien.
- Assez bien. C’est une consolation.
- A dîner, il a été très-convenable. Il n’avait
pas l’air du tout de se rappeler…
- Il cachait son jeu, ma chère. Si
nous racontions tout à notre oncle ?
- Y penses-tu ? Je n’oserais pas.
- Ni moi, certes.
- Si nous disions que nous sommes malades, pour rester dans nos chambres ?
- C’est une idée, cela.
- Eh bien, c’est convenu, Qu’il demeure tant qu’il voudra, nous disparaîtrons.
- Soit. Mais il est tard, va te coucher, petite soeur.
- Oui, oui, dit Clémentine… C’est le vicomte de Lorsay, qu’il s’appelle ?
- C’est le nom que mon oncle a dit.
- Un joli nom.
- Tu trouves ?
- Oh ! il me semble… Mais tu sais, j’avais déjà ma robe, moi !
- Bon, bon, c’est possible, oublions cela. Et va te mettre au lit.
- Mon Dieu, comme tu as sommeil ce soir ! Si tu savais la drôle d’idée que j’ai
eue !
- Tu me la diras demain ; bonsoir Clémentine.
- Bonsoir, Jane
: dors bien.
Et toutes deux, l’une dans son lit de jeune fille,
l’autre dans son lit de veuve, rêvèrent jusqu’au lendemain qu’Arthèmis
chasseresse, surprise au bain, et furieuse, perçait de flèches, non sans
soupirs, le beau pâtre Actéon.
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