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Catulle Mendès
Naïs et Amymone

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  • III
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III


Quand dix jours se furent écoulés, - et vous pensez bien que ni Clémentine ni Jane n’avaient tenu leur résolution de se cacher à tous les regards, - la situation se détendit un peu. Le vicomte de Lorsay, vraiment, était parfait. Il était beau, de cette beauté qui se montre d’autant plus, qu’elle ne tient pas, dirait-on, à se faire voir ; très-charmant, il n’avait aucun ridicule à l’être. Pas la moindre allusion, d’ailleurs. Pas un regard qui voulût dire : « Ah ! mesdames, vous souvenez-vous ?... » Elles en vinrent à penser que peut-être il ne les avait pas reconnues. La chose, en somme, était possible. Leurs visages ne lui avaient apparu qu’un instant. « Tu comprends, disait Jane, il n’a peut-être pas eu le temps…., quand on regarde tant de choses à la fois… » Elles se tranquillisèrent tout à fait. Elles poussèrent la placidité jusqu’à faire une promenade avec lui, sur le bord de la petite rivière, pour voir la mine qu’il ferait.

- Voilà un joli arbre, dit-il, en passant devant un saule.

Elles rougirent jusqu’au blanc des yeux, mais comme il avait gardé en parlant la figure la plus indifférente du monde, il se pouvait qu’il n’eût parlé ainsi que par hasard, pour dire quelque chose.

D’ailleurs, il était fort empressé auprès d’elles, auprès de Clémentine surtout. Quand elle se tournait de son côté, elle lui voyait des yeux doux, qui implorent. Le soir, ils chantaient au piano, elle et lui, pendant que Jane jouait aux échecs avec son oncle. Chose singulière, bien qu’elle fut très-experte à ce jeu, Jane perdait toutes les parties. Eux, chantaient les duos de Mendelssohn. Quand ils disaient l’Eden au bord du Gange, il avait des intonations qui la troublaient jusqu’au fond du coeur. L’eau qui coule dans la brise, sous les branches, il lui semblait qu’elle la voyait, et le lit de la rivière, à travers la clarté du flot, lui apparaissait délicieux et pur, doux, tendre, presque nuptial. « Ma soeur, disait Jane, voilà trois fois que vous chantez cette mélodie, ne sauriez-vous en choisir quelque autre ? » Clémentine répondait : « C’est celle que mon oncle préfère. » Remarquez que M. de Seyssel poussait tout au plus le dilettantisme jusqu’à ne pas confondre : Ah ! vous dirai-je, maman ! avec le quadrille des Lanciers.

Hors du salon, où on se réunissait les soirs, les deux soeurs, maintenant, ne se voyaient guère. On eût dit qu’elles s’évitaient. Jane se tenait presque tout le jour dans sa chambre. Les préférences, pour sa jeune soeur, du vicomte de Lorsay, l’irritaient-elles un peu ? Jeune, belle, veuve depuis deux ans, avait-elle conçu au fond de soi quelque projet d’union à peine exprimé, et se sentait-elle disposée à renoncer à son indépendance pour l’amour du vicomte ? Se remarier, c’est terrible ! mais enfin, depuis l’aventure du ruisseau, le plus fort était fait.

Quoi qu’il en soit, ce fut avec une mine grave et presque sévère qu’elle accueillit sa jeune soeur, un jour que celle-ci la rencontra au jardin, et lui dit d’un air solennel :

- Vois-tu, Jane, j’ai dix-huit ans, mais je suis très-sérieuse au fond. Depuis vingt jours, j’ai énormément réfléchi, et plus j’y songe, plus je pense que ce qui m’est arrivé dans la rivière est vraiment épouvantable.

- Il me semble, dit Clémentine, que la même chose m’est arrivée à moi.

- Ah ! toi, c’est différent, tu es une veuve.

- Ah ! tu trouves que c’est différent ? Mais où veux-tu en venir, voyons ?

- Mon Dieu, ma soeur, tu n’es pas sans t’être aperçue que le vicomte de Lorsay est avec moi d’une politesse qui ressemble quelquefois à….

- Moi ? je ne me suis aperçue de rien, je te jure.

- Ah ?... Eh bien, puisqu’il faut que je te l’apprenne, le vicomte ne serait pas trop éloigné, si mon oncle y consentait…

- De t’épouser ! dit Jane.

- Oh ! tu sais bien que moi, reprit Clémentine, je ne tiens pas à me marier. Je suis heureuse auprès de toi, auprès de mon oncle. Et puis, le vicomte de Lorsay ne me plaît pas du tout. Mais tu comprends, puisqu’il faut épouser quelqu’un, il vaut peut-être mieux que j’épouse celui qui, déjà…

- Comment donc, mais tu avais eu le temps, disais-tu, de remettre ta robe !

- Oui, dans le premier moment, en effet, il m’avait semblé… mais depuis, je me suis mieux souvenue, et c’est toi, j’en suis bien sûre, qui étais déjà rhabillée !

- Mais point du tout, Mademoiselle. Vous n’avez eu qu’à tendre la main pour prendre votre peignoir, tandis que le vent avait emporté le mien.

- Tu te trompes, je t’assure ! et, d’ailleurs, - il me semble que j’y suis encore, - je me trouvais placée devant toi, et ainsi, il ne t’a pas vue le moins du monde, oh ! mais pas le moins du monde. - Cependant, si tu avais de l’…amitié pour le vicomte de Lorsay, si tu voulais te remarier, - tu n’as pas été très-heureuse la première fois, ma pauvre Jane ! - je me sacrifierais, moi. Mais, sache-le, j’ai quelque souci de mon honneur, et si je ne dois pas être la femme de celui que le hasard a placé sur mes pas dans des circonstances bien… pénibles, je ne serai jamais la femme de personne.

- Voyez-vous la petite sotte qui s’imagine qu’on veut lui prendre son amoureux ? Eh, Mademoiselle, épousez-le, autant de fois qu’il vous plaira ! Pensez-vous que je m’en soucie ? Allez, allez, dites oui, et bénissez le saule et la rivière qui vous ont fait vicomtesse.

Là-dessus Jane courut se renfermer dans sa chambre, et le soir, quand elle parut à table, ce fut avec la plus maussade mine du monde. Cependant, elle s’était décolletée.




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