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Texte
Le
monde moderne se trouve en présence d'un problème, lentement grandi à travers les siècles et qu'il faudra résoudre sous peine de
voir certains peuples sombrer dans la barbarie.
Une des caractéristiques les plus certaines, quoique fort méconnue de la
civilisation moderne, est la différenciation progressive des intelligences et
par conséquent des situations sociales.
Malgré toutes les théories égalitaires et les vaines tentatives
des codes, cette différenciation intellectuelle ne fait que s'accentuer, parce
qu'elle résulte de nécessités naturelles que les lois ne sauraient changer.
Les progrès de la technique sont devenus les vrais moteurs
des civilisations actuelles. En se compliquant chaque jour, cette
technique a fini par exiger des connaissances théoriques et
pratiques si vastes, des initiatives si hardies et un jugement si sûr, que,
seuls, des esprits supérieurement doués peuvent se hausser à un pareil niveau. Or,
en même temps que la capacité des dirigeants s'est accrue, celle des simples
exécutants s'est trouvée réduite. La division du travail, le progrès des
machines, ont rendu le rôle du travailleur à ce point facile que
l'apprentissage est presque inutile aujourd'hui.
Ainsi, se sont formées des
classes distinctes, séparées par un fossé chaque jour
plus large. L'éducation permet bien rarement de le franchir, parce
qu'elle ne dote que d'une partie des qualités nécessaires pour réussir
maintenant.
Il est évidemment très irritant pour les esprits dominés par la passion
égalitaire, de voir le rôle des élites grandir au point qu'on ne saurait se
passer d'elles, mais ce phénomène était inévitable. Examinez séparément tous les éléments d'une
civilisation et vous saisirez vite l'importance du
rôle des élites. C'est à elles seules que sont dus les progrès scientifiques,
artistiques, industriels qui font la force d'un pays et
la prospérité de milliers de travailleurs. Si l'ouvrier gagne trois fois plus
aujourd'hui qu'il y a un siècle et jouit de commodités que ne possédait pas un
grand seigneur du temps de Louis XIV, il le doit uniquement à des élites
travaillant pour lui, beaucoup plus qu'il ne travaille pour elles.
Par cela même, en effet, que le rôle des élites grandissait sans cesse,
leur labeur s'accroissait aussi. La journée de huit heures n'est pas faite pour elles. C'est seulement
par d'écrasants efforts que les élites modernes, celles de l'industrie surtout,
réalisent découvertes et progrès. Elles atteignent
souvent l'opulence et c'est justement cette opulence
qui chagrine tant les esprits égalitaires, mais, en réalité, les élites
industrielles oscillent toujours entre la richesse et la ruine, sans pouvoir
espérer un état intermédiaire. La richesse, si tout est bien prévu,
combiné et dirigé. La faillite et la ruine, si la plus légère erreur est
commise. Le grand industriel n'a plus le droit de se tromper. Sous des dehors
parfois fastueux se cachent souvent de sombres soucis. Vient-il d'édifier une usine munie
des meilleures machines, brusquement une découverte nouvelle, une concurrence
imprévue, l'oblige à tout recommencer. La concurrence est devenue si
âpre, les découvertes des laboratoires si soudaines, l'instabilité si générale
que la quiétude d'esprit est interdite à l'homme qui dirige quelque chose.
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* *
Donc, les civilisations du type
moderne sont créées par des élites et ne peuvent vivre
et évoluer que par elles. Il fallait d'abord mettre ce point en évidence
pour comprendre le problème auquel j'ai fait allusion en commençant. Ce
problème, le voici :
Alors que les progrès scientifiques ont amené les élites de mentalité
supérieure à diriger le mécanisme de la vie moderne, les progrès des idées
politiques ont donné à des foules de mentalité inférieure le droit de gouverner
et de se livrer par l'intermédiaire de leurs représentants aux plus dangereuses
fantaisies.
Sans doute, si la foule choisissait pour la conduire les élites qui mènent la civilisation,
le problème actuel n'existerait pas, mais ce choix n'est qu'exceptionnel, parce
qu'un antagonisme de plus en plus marqué sépare la foule des élites. Jamais les élites ne furent plus
nécessaires qu'aujourd'hui ; jamais cependant elles ne
furent aussi difficilement supportées. L'élite intellectuelle pauvre est
à peu près tolérée parce qu'on ne la connaît guère. L'élite industrielle opulente n'est plus
acceptée et les lois dites sociales, édictées par les
représentants des multitudes, n'ont d'autre but que de la dépouiller de ses
richesses.
Et c'est ainsi que les sociétés actuelles ont fini par
se diviser en classes distinctes dont les luttes vont remplir l'avenir.
Comment concilier de telles oppositions ? Comment
faire vivre ensemble une élite, sans laquelle un pays n'est rien et une masse
immense de travailleurs, aspirant à écraser cette élite avec autant de fureur
que les Barbares en mirent jadis à saccager Rome ?
Le problème est difficile mais non insoluble.
L'histoire nous montre que les foules, très conservatrices, malgré leurs
instincts révolutionnaires apparents, ont toujours rétabli ce
qu'elles avaient détruit. Il est donc certain que le
plus destructeur des triomphes populaires ne modifierait pas longtemps
l'évolution d'un pays. Malheureusement, les ruines accumulées en un jour demandent parfois des siècles pour être réparées. Mieux vaut donc tâcher de les éviter.
Un remède d'aspect très simple serait de restreindre
le gouvernement populaire. Par sa simplicité même
cette idée séduit beaucoup d'esprits. Elle est
cependant chimérique. L'évolution démocratique des gouvernements dans tous les
pays montre qu'elle correspond à certaines nécessités mentales contre
lesquelles les récriminations seraient vaines. Une très élémentaire sagesse
enseigne qu'il faut s'adapter à ce qu'on ne peut
empêcher. C'est donc aux élites à s'adapter au gouvernement populaire et à endiguer et canaliser les fantaisies du nombre, comme
l'ingénieur endigue et canalise la force d'un torrent.
Constatons, d'ailleurs, et ceci forme déjà une utile
consolation, que le dogme de la souveraineté populaire n'est pas plus absurde
que les dogmes religieux dont les hommes du passé ont vécu et dont beaucoup
d'hommes du présent continuent à vivre. Il semblerait
même, à en juger par les enseignements de l'histoire, que l'esprit humain
s'adapte beaucoup plus facilement à l'absurde qu'au rationnel. Disons
simplement qu'il finit par s'adapter à tout.
En réalité, cette adaptation de l'élite au gouvernement des multitudes ne
serait pas trop difficile si les politiciens, semeurs d'illusions, n'avaient
fait germer dans l'âme des masses ouvrières des erreurs et
des haines, seuls soutiens de l'antagonisme dont j'ai parlé.
L'antagonisme s'évanouira le jour où les foules, conscientes de leurs vrais
intérêts, découvriront que la disparition ou l'affaiblissement des élites
créerait vite pour elles la pauvreté d'abord et la
ruine ensuite.
Leur démontrer cette vérité, élémentaire pourtant, sera
évidemment malaisé. L'atelier sans maître, rêvé par les syndicalistes,
ou l'atelier dirigé par des délégués de l'Etat collectiviste était possible il y a un siècle, c'est-à-dire à l'époque où la technique
restait très primitive. Ces formes d'organisation sont
impossibles aujourd'hui.
Etrangers malheureusement à toutes les réalités, vivant dans la sphère des
illusions pures, les socialistes avancés ne cessent de propager des utopies
dont la réalisation amènerait la ruine rapide des âmes simples
qui les écoutent.
Les chimères incrustées dans les cervelles populaires sont nettement marquées
par le conseil suivant d'un délégué de la classe ouvrière, présenté et approuvé
au congrès socialiste de février 1910 :
« Il n'y a qu'un moyen de vous affranchir, c'est de substituer aux propriétés
capitalistes, la propriété collectiviste qui, gérée par vous et pour
vous, fera de vous tous, serfs modernes du salariat des producteurs
associés et libres. »
L'usine gérée par des ouvriers serait le navire privé de son capitaine et conduit par les matelots. Elle ne
durerait que quelques jours. Administrée par un
délégué de l'Etat collectiviste, elle se maintiendrait un peu plus longtemps,
parce que ce délégué se garderait d'y rien changer, mais au lieu de progresser,
elle diminuerait bientôt d'importance et les salaires également. Ce ne sont pas
assurément des fonctionnaires n'ayant aucun intérêt à une amélioration
quelconque qui prendraient l'initiative de s'exposer aux risques de ruine
supportés par les grandes entreprises modernes qui veulent prospérer.
Ne nous excusons pas de défendre d'aussi banales évidences, puisqu'il y a encore des millions d'hommes qui ne les comprennent pas. Elles
commencent cependant à se répandre dans divers pays, l'Angleterre et la Belgique surtout. C'est pourquoi le socialisme n'y a
pas revêtu les formes aiguës constatées chez les peuples latins
où il a vite dégénéré en une guerre de classes.
L'incompréhension totale de certains principes
élémentaires, met en évidence la nécessité d'une éducation nouvelle de la
démocratie. Elle lui ferait saisir les relations pouvant exister entre ces
trois éléments de l'activité moderne : l'intelligence,
le capital et le travail.
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* *
En attendant que soit entreprise
cette éducation, non ébauchée encore, et qu'on ne doit
certes pas espérer de notre Université, il faut vivre avec les foules et pour
cela apprendre à les connaître.
Remarquons tout d'abord que gouvernement populaire ne signifie nullement
gouvernement par le peuple mais bien par ses meneurs. Ce ne sont pas les multitudes qui font l'opinion. Elles la subissent, puis, hypnotisées, l'imposent ensuite avec
violence. Tel est le mécanisme de ce qu'on
nomme un mouvement d'opinion.
Jamais, en effet, ou presque jamais, les foules ne
déterminent de tels mouvements. Elles leur impriment une force
irrésistible mais ne les créent pas. Lors de l'exécution de
Ferrer, personnage dont le peuple parisien n'avait jamais entendu parler,
quelques meneurs conduisirent 50.000 hommes attaquer l'ambassade d'Espagne.
Exaspérée par leurs discours sans d'ailleurs comprendre pourquoi, car de
l'événement initial elle ne savait à peu près rien, la foule se livra à toutes
les violences y compris le pillage et quelques
assassinats. Un peu effrayés, les meneurs ordonnèrent pour le lendemain
une manifestation pacifique. Et la même foule, si violente la veille, se montra
d'une sagesse exemplaire.
Les philosophes qui virent
défiler ces milliers d'inconscients pantins, ignorants des fils qui les
faisaient mouvoir, durent songer à ce passage de Rousseau :
« Je ris des peuples avilis qui se laissent ameuter par des ligueurs, osent
parler de liberté sans même en avoir l'idée, et le coeur plein de tous les
vices des esclaves s'imaginent que pour être libres il suffit d'être des
mutins. »
Si le célèbre écrivain, un des pères du dogme de la
souveraineté populaire, avait eu des notions plus nettes sur la psychologie des
foules, il aurait compris que ces foules ne diffèrent guère et se laissent
toujours conduire par les mêmes mobiles. Leur docilité est
extrême quand on sait les guider. L'art de les manier est
assez connu des grands meneurs d'aujourd'hui.
C'est donc seulement en apparence, je le répète, que
gouvernent les multitudes. Les gouvernements actuels
ne sont pas des gouvernements vraiment populaires, mais des gouvernements
recevant les impulsions d'une oligarchie de meneurs.
Puisque ces derniers créent l'opinion, il importe de
savoir comment ils la font naître. L'utilité de la
psychologie des foules apparaît maintenant évidente. C'est donc avec
beaucoup de raison que Paul Adam, qui, dans son bel ouvrage Le Trust,
a si bien étudié les conflits sociaux, affirme que : « Dans une démocratie, la
science des foules doit être le principal souci des influents. »
Cette nécessité m'avait frappé, il y a une quinzaine
d'années, et c'est pourquoi j'écrivis la Psychologie des foules,
sujet très inexploré alors, mais qui fut l'objet de nombreuses recherches
depuis cette époque.
Je n'ai pas l'intention de redire ici les caractères des foules et me propose seulement de marquer quelques-uns des plus
importants, manifestés nettement au cours d'événements récents.
Il ne sera pas inutile d'observer auparavant que si la psychologie des foules
commence à être assez connue, puisque les règles que j'ai posées jadis sont
journellement utilisées par des officiers de l'armée et enseignées couramment à
l'École de Guerre, ces connaissances ne sont pas arrivées encore jusqu'à nos
hommes politiques. Ils ne cessent, en effet, de vanter
la sagesse, le jugement et le bon sens des foules, qualités dont elles furent
dépourvues toujours. Les foules manifestent parfois de l'héroïsme, un dévouement aveugle à certaines causes, mais du jugement
jamais et toute l'histoire est là pour le dire. Quand elles en ont montré c'est
qu'on en eut pour elles.
Nos législateurs ne se forment évidemment qu'une idée très inexacte de la
mentalité populaire. Ils croient par exemple que la
reconnaissance est une vertu collective et accumulent des lois inutiles ou
dangereuses destinées seulement à plaire à la multitude. Ne soupçonnant guère
l'intense mépris des foules pour la faiblesse ils
n'arrivent pas à concevoir qu'en cédant de plus en plus à des menaces ils
perdent graduellement leur prestige. Les concessions fixent seulement dans
l'âme des meneurs, cette notion que menacer avec violence suffit pour tout
obtenir. Le lendemain même de la loi qui accordait aux employés de chemins de
fer des retraites égales à celles des officiers et de beaucoup de magistrats,
ces employés voyant ce qu'on obtenait en menaçant se réunirent pour exiger des
salaires qui réduiront à presque rien la valeur des actions des compagnies. Ne
doutez pas qu'ils les obtiennent.
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Je ne rappellerai pas ici que l'âme collective diffère tout à
fait de l'âme individuelle. Modes
de penser, mobiles d'actions, intérêts même, tout les sépare.
Nous ne retiendrons de leur caractère que l'incapacité totale à
raisonner ou à se laisser influencer par un raisonnement, le simplisme,
l'émotivité et la crédulité. Les
idées ne leur sont guère accessibles que traduites en formules brèves et évocatrices d'images. Le capital, c'est un
bourgeois paresseux, ventru, nourri de la sueur du peuple. L'État, c'est le
gendarme et la troupe. Le cléricalisme, c'est le gouvernement des curés. Le
socialisme, c'est un gouvernement qui fera rendre gorge aux bourgeois et
permettra à l'ouvrier de boire et manger sans rien faire.
Les politiciens ont fort bien
senti d'instinct l'impuissance des foules à se représenter plusieurs idées à la
fois et l'utilité des formules violentes et brèves. C'est
pourquoi, au moment des élections, ils tâchent d'en trouver, pouvant servir,
comme on dit, de tremplin électoral : le milliard des
congrégations, le péril clérical, l'impôt sur le revenu, etc., ont servi tour à
tour.
Les Anglais, d'ailleurs, sont passés maîtres dans cette condensation. Leurs
dernières élections montrèrent la puissance des formules simples et affirmatives. Ils ont surtout
compris l'importance de l'image. L'Angleterre fut, à un
certain moment, couverte d'affiches illustrées, dépourvues de ces filandreuses
explications dont abusent les candidats latins. Toute la théorie du parti
unioniste était synthétisée dans quelques formules :
taxation des marchandises étrangères, accroissement de la puissance navale
anglaise ; ou celle-ci : voter pour les radicaux, c'est voter contre la
puissance navale de l'Angleterre. Assertion terrible dans un pays où le
dernier des manoeuvres considère comme un dogme religieux intangible la
nécessité de la supériorité navale de la Grande-Bretagne.
Des images rendaient ces
formules encore plus frappantes. Une des plus impressionnantes et qui,
certainement, détermina bien des votes, fut une grande affiche divisée en deux parties : A gauche, au-dessous de cette simple date 1900, un
immense cuirassé totalisant la flotte anglaise ; à côté, un tout petit bateau
représentant la flotte allemande. A droite de l'affiche, sous cette indication
1910, les rapports sont inversés, le petit bateau allemand est
devenu un grand cuirassé au moins aussi important que le géant anglais. Le
péril de l'Angleterre apparaissait ainsi évident. Inutile d'ajouter que
personne ne songeait à vérifier la valeur statistique de l'affiche. C'eût été du
raisonnement, de l'esprit critique, choses dont les foules furent toujours
incapables.
Toutes ces manoeuvres reposaient sur une connaissance parfaite de l'âme
populaire, de son émotivité, de sa crédulité et de
l'action de la répétition sur elle. Si les résultats souhaités n'ont pas été
toujours obtenus, puisque le parlement anglais est
divisé maintenant en deux partis à peu près égaux, c'est que les adversaires
employant les mêmes armes, leurs effets se contrebalançaient. L'électeur
indécis se laissait alors influencer par les groupes auxquels il appartenait.
C'est grâce à leur sensibilité qu'on émeut si facilement les foules, et à cause de leur mobilité qu'on les retourne si aisément. Le
héros qu'elles portent avec enthousiasme au Capitole, sera précipité avec le
même enthousiasme du haut de la roche Tarpéienne. La veille de sa chute,
Robespierre était dieu de la plèbe parisienne. Le lendemain, elle hurlait des
invectives et délirait de joie derrière la charrette qui emportait vers la
guillotine le dieu tombé.
Ne pouvant
compter sur le raisonnement des foules, puisqu'elles n'en possèdent pas, le meneur
essaie seulement d'agir sur leur sensibilité. L'adversaire en faisant naturellement
autant, le succès appartiendra à celui qui criera le plus fort et sera le plus
violent. Cette nécessité de la
violence est telle, que l'on a vu dans les dernières élections des ministres
anglais, hommes réputés habituellement pour leur correction, vociférer des
invectives dans leurs discours populaires avec le style des clubs jacobins au
moment de la Révolution. Dans un discours public, M.
Lloyd George, ministre des Finances, a déclaré que la Chambre des Lords « était
une réunion de misérables lâches, de tristes pleutres, n'ayant pas assez de
coeur pour faire le bien et pas assez de courage pour faire le mal ». Des
injures du même ordre étaient répétées chaque jour par les divers
ministres dans leur circonscription.
Une des dernières caractéristiques de la mentalité populaire, que je
mentionnerai ici, est leur extrême crédulité. Cette
crédulité n'a pas plus de limites que celle de l'enfant. Pour les enfants
et les foules, rien n'est impossible. Si les foules
demandent la lune, il faut la leur promettre. On ne
citerait guère d'exemple, d'ailleurs, qu'un politicien ait reculé devant de
telles promesses ! Répandez dans une
élection les plus invraisemblables calomnies sur votre adversaire, vous serez
cru toujours. Evitez cependant de l'accuser de crimes
trop sombres, vous le rendriez sympathique. Les foules
ont toujours manifesté, en effet, une admiration respectueuse pour les grands
criminels.
La crédulité est illimitée dans les foules, mais ce
n'est pas un sentiment qui leur soit exclusif. La crédulité et
non le scepticisme est notre état normal. Nous possédons tous une petite dose
d'esprit critique pour les choses de notre métier, mais en dehors de cet horizon circonscrit nous n'en manifestons généralement
que d'assez faibles traces. Ne croyez pas beaucoup au
scepticisme des sceptiques. Ils n'ont fait le
plus souvent que changer l'objet de leur crédulité. Les
paradis socialistes ont remplacé ceux des légendes. Les dieux morts ont
généralement pour successeurs des tables tournantes, des somnambules et des fétiches.
Ne nous plaignons pas cependant de l'universelle crédulité
qui nous baigne. Peu de facteurs des civilisations
furent aussi énergiques. Grâce à elle, de grandes religions
consolatrices ont surgi du néant et de puissants
empires ont été fondés. C'est la crédulité bienfaisante qui rend la foi
possible et conserve les traditions, soutien de la grandeur d'un pays. Foi dans
la patrie, foi dans un idéal, foi dans l'avenir, tous ces pivots de notre
activité mentale ont la crédulité pour gardien. Les peuples qui perdent toute foi
perdent avec leur âme les raisons d'agir. L'avenir n'est plus à eux,
les liens sociaux sont détruits. Ils déclinent
chaque jour et rejoignent bientôt dans l'oubli les races dont un scepticisme
destructeur a marqué la fin.
GUSTAVE LE BON.
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