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Texte
On ne peut pressentir les
destinées d'une génération qu'en étudiant les idées directrices qui orientent
ses volontés et déterminent sa conduite. Mais où les découvrir, ces idées ? Ce
n'est certes pas dans les actes des multitudes. Elles possèdent des appétits et
non des pensées. Sera-ce chez les intellectuels qui font des livres et
prononcent des discours ? Ils ne nous donnent le plus souvent que le reflet
d'opinions adoptées pour séduire leurs auditeurs ou leurs lecteurs.
Malgré la difficulté de dégager nettement les idées d'une génération, on peut
cependant en acquérir une notion approximative par l'enseignement des maîtres
les plus écoutés.
De récents discours académiques, ceux notamment de MM. Lavisse et Pierre Loti,
trahissent clairement les préoccupations actuelles des guides de la jeunesse.
Ils ne sont pas réconfortants, ces discours. Un pessimisme attristé les domine.
Ce qu'on y lit surtout, c'est la conviction de l'inutilité de l'effort, une
résignation passive devant les événements, la proclamation de l'impuissance de
la science à éclaircir les mystères qui nous enveloppent. Il semble qu'un
fatalisme sombre envahisse au déclin de leurs jours l'âme de penseurs qui à l'aurore
de leur activité mentale étaient tout rayonnants d'espérances.
Cette note fataliste constatée chez les professeurs et les académiciens, nous
la retrouverions également chez les hommes politiques actuels. Dans une
interview récente, un ancien président de la République, M. Loubet, s'exprime
ainsi: « La force inéluctable des choses l'emporte sur la volonté des hommes.
Une logique mystérieuse nous conduit. »
Des orateurs académiques que j'ai cités, Pierre Loti s'est montré le plus
triste. Dans une langue harmonieuse, il réédite encore la vieille plainte de
l'Ecclésiaste, tant de fois répétée au cours des âges.
C'est à l'impuissance de la science, créatrice cependant de tous les
progrès civilisateurs, que s'en prend M. Loti. Il lui reproche de ne pouvoir
rien expliquer.
« Nous ne savons et ne saurons jamais rien de rien : c'est le seul fait acquis.
La vraie science n'a même plus cette prétention d'expliquer, qu'elle avait
hier. Chaque fois qu'un pauvre cerveau humain d'avant-garde découvre le pourquoi
de quelque chose, c'est comme s'il réussissait à forcer une nouvelle porte de
fer, mais pour n'ouvrir qu'un couloir plus effarant, plus sombre, qui aboutit à
une autre porte plus scellée et plus terrible. A mesure que nous avançons, le
mystère, la nuit s'épaississent, et l'horreur augmente… »
Peu confiant dans la puissance explicative de la science, le célèbre écrivain
ne croit pas davantage à celle de l'effort pour se défendre contre la menace
des événements. « Il n'y a pas de lutte possible, dit-il, contre ce souffle
moderne qui se lève pour tout abattre en nivelant tout. »
Je doute fort de ce nivellement, entrevoyant au contraire une dénivellation
croissante entre les individus, et par conséquent entre leurs situations, à
mesure qu'évolue la civilisation. J'ai donné, il y a longtemps, les raisons psychologiques de cette
différentiation progressive. Entre un baron féodal et son serf, la différence
intellectuelle était faible. Avec les complications de la science et de la
technique industrielle, la distance entre les mentalités du savant et de
l'ignorant, entre celles de l'ingénieur et de l'ouvrier devient immense et
s'accroît chaque jour. On égalisera de plus en plus les apparences, mais de
moins en moins les hommes. Les inégalités mentales sont des fatalités qu'aucune
violence ne saurait effacer.
Le pessimisme et le fatalisme de M. Lavisse ne sont pas moindres.
Recevant M. R. Poincaré, il commença d'abord par le gourmander assez durement
de son demi-optimisme, lui reprochant « l'usage de formules un peu défraîchies
» et qualifiant « de particulièrement ridicule » la recherche du juste milieu
de son illustre collègue. « Je serais fâché pour vous et aussi pour moi, ajoute
M. Lavisse, si vous croyiez que quelques principes anciens et simples puissent suffire
à conduire les hommes dans leur politique d'aujourd'hui. »
Quels seraient alors les
nouveaux principes directeurs ? M. Lavisse ne les indique pas, sans doute parce
qu'il les ignore ; mais il les appréhende beaucoup. Les fantômes lointains
paraissent toujours dangereux.
« L'état et la société, continue l'orateur, sont en question et en
péril... Une démocratie commence par être un tumulte énorme d'instincts, de
passions et d'idées. Elle ne sait ni ne peut savoir au juste ce qu'elle veut,
et personne n'est en état de proposer à ses obscures volontés le plan de la
cité future. Gênée, irritée
par les institutions, lois et coutumes, elle s'attaque à tous les étais de la
cité présente et tout s'ébranle et semble pencher vers la ruine.
... Un jour, il faudra dans tous les états du monde choisir entre les dépenses
militaires et les dépenses sociales. Ce jour viendra, il approche. Il mettra en
présence deux mondes, deux conceptions différentes de l'humanité. Ce sera le
grand jour. »
L'éminent prophète est-il bien sûr que ses craintes ne soient pas un peu vaines
? A-t-il vraiment oublié que les mêmes problèmes se sont posés sous les mêmes
formes, chez tous les peuples, à Athènes, à Rome, à Florence, de l'antiquité
aux temps modernes. Répétés dans des termes presque identiques, ils ont abouti
partout aux mêmes solutions. La barbarie changea souvent de nom, mais il fallut
sans cesse lutter contre celle du dedans et celle du dehors. Cette
lutte constitue d'ailleurs un des facteurs du progrès. Elle n'est dangereuse
que si les défenseurs d'un ordre social établi se résignent d'avance à la
défaite. Fatalement vaincus alors, ils méritent l'écrasement qui termine leur
inutile existence.
L'hétérogène alliance des pacifistes, des socialistes et des universitaires de
race latine pourra peut-être faire éclore dans un pays, le « grand jour » de M.
Lavisse, mais il aurait son lendemain, ce grand jour rêvé. Ce serait
l'asservissement immédiat et le pillage du peuple désarmé, par des voisins
avides d'encaisser des milliards et de supprimer la concurrence des vaincus.
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* *
Les tendances pessimistes et fatalistes dont nous venons
d'indiquer les lignes ne se rencontrent pas seulement dans les discours
académiques. Elles envahissent de plus en plus notre enseignement
universitaire.
Les professeurs qui ne sont pas des résignés deviennent bientôt des révoltés. Beaucoup
se mettent aujourd'hui à la tête du socialisme révolutionnaire. La lecture de
leurs oeuvres montre quel mélange d'humanitarisme, de religiosité et d'envie
sature leurs âmes. Les écrits
récents d'un professeur au Collège de France sont typiques à ce point de vue. Dans
son livre, Paroles d'avenir, écrit en style apocalyptique, nous
apprenons que la liberté de l'ouvrier consiste à « crever dans un fossé comme
un chien ou dans un lit d'hôpital comme un gueux qu'il est. Il a la liberté de
mourir de faim et de misère ».
Quant aux riches, l'auteur révèle à ses lecteurs qu'ils n'ont guère d'autres
occupations que « des orgies stupides et immondes ». On doit les dépouiller de leurs richesses. «
Délivrer ces bons à rien des tares et des misères morales qu'engendre l'extrême
opulence serait leur rendre un signalé service. » C'est, on le voit, dans les
temples de la science pure que grandissent aujourd'hui les futurs Marat.
Des élucubrations aussi haineuses sont assurément trop dépourvues de style, de
pensée et de vérité pour exercer quelque influence sur des esprits éclairés.
Mais il ne faut pas oublier que leurs auteurs sont les guides de la jeunesse.
Quelle génération sortira des mains de pareils maîtres ?
La résignation fataliste d'une part, la révolte envieuse de l'autre, semblent
devenir de plus en plus les dominantes des éducateurs latins.
L'influence de l'esprit révolutionnaire n'amène que des violences éphémères, celle du fatalisme est
plus durable et pour cette raison plus dangereuse. Le fatalisme est la religion
des faibles, incapables d'effort. Appuyé en apparence sur des bases
scientifiques, il constitue un monstre redoutable. Sa force cependant n'est
qu'illusoire.
Si le déterminisme de la science moderne paraît justifier pour beaucoup leur
fatalisme atavique c'est qu'ils confondent fatalisme et déterminisme, choses en
réalité fort différentes. Le déterminisme enseigne
qu'un phénomène est la conséquence rigoureuse de certaines causes antérieures.
Il se répète quand les mêmes causes se reproduisent et sans que les volontés
d'aucun être supérieur puissent intervenir dans cet enchaînement. Les anciens
avaient divinisé toutes les forces naturelles parce qu'ignorant leur engrenage
invariable, ils espéraient, par des prières, en modifier le cours. Rejeter le
rôle d'êtres supérieurs, c'est tout le déterminisme.
On doit laisser aux métaphysiciens les discussions subtiles sur le libre
arbitre, puisque le problème est philosophiquement reconnu insoluble. En se
plaçant à un point de vue exclusivement pratique, il devient facile de prouver
que la fatalité n'est le plus souvent que la synthèse de nos ignorances et
s'évanouit dès qu'on sait désagréger les éléments qui la composent.
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* *
Trois classes distinctes peuvent être établies dans la grande
famille des fatalités. 1° Les fatalités naturelles, irréductibles.
Telles sont la vieillesse, les phénomènes météorologiques, le cours des astres.
Tout au plus pouvons-nous en déterminer les lois, les prévoir et quelquefois
nous protéger un peu contre elles. 2° Les fatalités réductibles.
Dès que les progrès de la science permettent de dissocier leurs éléments, et de
les attaquer séparément elles s'évanouissent. Les grandes épidémies, les
famines, qui faisaient autrefois périr des millions d'hommes, en sont des
exemples. 3° Les fatalités artificielles. Créées par nous, ces
dernières remplissent l'histoire. Lutter contre elles est difficile, parce qu'une
cause étant constituée, ses effets ont un déroulement nécessaire. Pour les
arrêter, il faut savoir opposer à la cause possédant un certain poids, une
autre cause d'un poids plus lourd. C'est ainsi généralement que les grands
hommes surent briser les fatalités.
L'examen sommaire du rôle de la science sur des phénomènes considérés jadis
comme d'inexorables destins enseigne clairement de quelle façon peuvent être
désagrégées et anéanties certaines fatalités.
Il y a quarante ans, c'était une inéluctable fatalité que tout sujet amputé
dans un hôpital parisien succombât en quelques jours. C'était également une
fatalité que les habitants de diverses contrées fussent victimes de fléaux
comme le paludisme et la fièvre jaune.
Aujourd'hui, les éléments de ces fatalités étant dissociés, on a pu les
anéantir. Les amputés périssaient par l'action de certains microbes. Dès que
les méthodes d'asepsie permirent de supprimer cette action, les opérations
jadis mortelles devinrent inoffensives.
De même pour le paludisme et la fièvre jaune. Aussitôt qu'on les sut produits
par certains parasites qu'introduisaient dans les globules du sang les piqûres
de moustiques, on entrevit le moyen de faire disparaître ces épidémies et la
fatalité commença à se dissocier. Elle ne fut cependant détruite que lorsque,
étudiant les conditions d'existence des moustiques, on découvrit qu'ils se
reproduisaient seulement dans des mares ou des flaques d'eau. Mares et flaques
d'eau desséchées, les moustiques disparurent et du même coup les épidémies
furent supprimées. Des pays comme la Havane, dont le séjour était jadis si
souvent mortel, devinrent habitables sans danger. La fatalité s'était évanouie.
Les faits analogues sont innombrables. Les Hollandais surent se soustraire par
un énergique effort à la fatalité d'inondations dont la mer les menaçait. La
Prusse transforma ainsi les sables de la Poméranie et les tourbières du
Brandebourg, en forêts magnifiques et en champs fertiles. Tous ces dominateurs
de la nature ont lutté contre des fatalités et les ont vaincues parce qu'ils se
refusèrent toujours à la résignation.
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Ce que nous venons de dire de la désagrégation de certaines
fatalités naturelles peut s'appliquer également aux fatalités historiques.
Quoique parfois très lourdes,
lorsqu'elles dérivent de la race et du passé politique d'un peuple, elles
n'échappent pas à cette loi de l'évanouissement par dissociation de leurs
éléments. C'est surtout notre ignorance de la nature des éléments d'une
fatalité qui fait sa force.
Chaque page de l'histoire vérifie ces assertions. Considérez un événement
important, la guerre de 1870, par exemple, analysez-en tous les facteurs
psychologiques immédiats et surtout lointains, vous découvrirez vite que si
notre défaite était devenue inévitable, les divers éléments qui la rendirent
telle auraient pu être successivement annulés par des intelligences
supérieures, avant que leur accumulation devînt trop lourde.
Les grands hommes d'État : Richelieu, Cavour, Bismark, etc., surent précisément
dissocier et détruire les éléments dont l'ensemble forme les fatalités de
l'histoire.
Tous ces esprits éminents manièrent avec une précision merveilleuse les
facteurs psychologiques qui nous mènent. Ils comprenaient aussi le rôle des
nécessités religieuses, sociales et économiques que chaque époque voit surgir
et dont nous ne sommes pas les maîtres. Séparer les fatalités inévitables de
celles qui ne le sont jamais et ne pas s'user dans d'inutiles luttes, est un
des points fondamentaux de la psychologie politique.
On ne peut certes détruire les fatalités créées par des conditions extérieures
indépendantes de notre volonté, mais l'homme supérieur les utilise comme le
marin utilise le vent malgré sa direction. C'est ainsi, par exemple, que devant
le problème de la surproduction et des concurrences ruineuses qu'elle engendre,
les Allemands ne sont pas entrés en lutte contre les fatalités économiques,
mais les ont utilisées en créant ces syndicats de production dits cartells qui
empêchent concurrence et surproduction. Impuissants à comprendre les nécessités
inéluctables de la concentration industrielle, nous combattrons par des lois
draconiennes ces syndicats que l'empereur d'Allemagne aide au contraire de tout
son pouvoir. Clairvoyance d'un côté, aveuglement de l'autre.
Lorsque incapable par ignorance d'utiliser les fatalités qui constituent les
lois naturelles, on essaie de leur résister, il en résulte des calamités dont
les générations futures subissent longtemps les conséquences. Chaque
fatalité artificiellement créée implique, en effet, un déroulement nécessaire.
Nous évoquions à l'instant la guerre de 1870. Beaucoup de Français l'ont
oubliée. Un professeur de l'École normale supérieure signalait, récemment, dans
le Temps, que certains candidats à cette école l'ignoraient
complètement. Et, pourtant,
nous sommes tellement enveloppés de son influence que ses conséquences
continuent à régir l'Europe. En n'envisageant même que ses incidences
financières, on constate que nous payons toujours 450 millions par an, rente
des 15 milliards que cette guerre a coûtés. Parmi les autres conséquences de
notre défaite figure encore celle-ci, que pour éviter l'attaque dont nos
voisins victorieux n'ont pas manqué, depuis quarante ans, une seule occasion de
nous menacer, nous avons dépensé en armements, suivant les calculs de M.
Cochery, 53 milliards.
On voit ce que pèse l'imprévoyance des hommes d'État et combien sont précieux
pour leur pays les grands hommes politiques qui savent dans le présent lire un
peu l'avenir et éviter de créer des fatalités. Ils sont rares malheureusement.
La politique moderne devient un art de bien parler qui dispense de bien penser.
L'homme d'État incapable de prévoir est, je le répète, un créateur de fatalités
désastreuses. Si l'Angleterre se débat actuellement contre les immenses
difficultés qu'entraîne la nécessité d'accroître considérablement ses impôts,
pour augmenter sa flotte et lutter contre la menaçante suprématie de
l'Allemagne, c'est parce que, il y a quarante ans, ses hommes d'État ne surent
rien prévoir. Pour satisfaire des rancunes, qu'un véritable homme politique
devrait ignorer, elle nous refusa, après la guerre franco-allemande, de
favoriser un congrès qui eût limité les prétentions de l'Allemagne et changé
l'avenir. La crainte de voir se réunir ce congrès était le cauchemar de
Bismarck. Il y pensait jour et
nuit, dit-il, dans ses mémoires. Ce grand psychologue
comprenait bien qu'un tel congrès eût réussi à « rogner le prix de ses
victoires ». C'est justement ce que fit, quelques années plus tard, le congrès
de Berlin,
qui obligea les Russes, victorieux des Turcs, à renoncer à s'emparer des
territoires qu'ils convoitaient.
Jamais, en effet et malgré nos défaites, un congrès n'aurait laissé troubler
entièrement l'équilibre de l'Europe au profit d'une seule puissance. L'Angleterre,
l'Autriche et la Russie n'avaient-elles pas un intérêt évident à empêcher la
formation d'un Etat prépondérant au centre de l'Europe ? Les hommes d'État anglais expient aujourd'hui
la faute de prévision alors commise.
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Le lecteur qui a bien voulu nous suivre doit avoir maintenant
de la fatalité une idée tout autre que celle
donnée par les livres. Envisagée comme nous l'avons fait, elle perd son pouvoir
inexorable et mystérieux. Beaucoup de fatalités naturelles sont des forces que
nous devons vaincre. Celles créées par l'imprévoyance des aïeux sont
destructibles par la volonté.
Nous ne cessons, malheureusement, de créer des fatalités artificielles dont les
conséquences retomberont durement sur nos descendants. Croit-on, par exemple,
que vainement se prêchent l'antipatriotisme, l'antimilitarisme et l'anarchie ;
que nous supportons les révoltes des fonctionnaires ; que nous entassons des
lois de plus en plus oppressives pour l'industrie ; que les maîtres de
l'Université donnent une éducation dont le niveau technique et moral s'affaisse
chaque jour ? Est-ce impunément qu'ils infiltrent dans l'âme de la jeunesse
avec la haine des supériorités, créatrices cependant de la puissance d'un peuple,
l'indifférence pour toutes les grandes causes, la résignation morne, l'esprit
de négation et de dénigrement, sans donner de lignes directrices capables
d'orienter les volontés ? , Comme conséquence, l'Allemagne
s'élève et nous descendons. C'est par l'éducation, que nous n'avons pas su
manier, qu'elle réussit jadis à désagréger des fatalités pesant sur elle depuis
des siècles.
Et pendant que s'accumulent tant de causes de décadence, nous laissons grandir
une armée de révolutionnaires fanatiques, sans traditions, sans principes, sans
scrupules, n'ayant pour idéal que la violence de leurs appétits et un intense
besoin de destruction. Nous leur opposons seulement nos pâles incertitudes,
notre indifférence et notre résignation. A mesure qu'ils menacent, nous cédons
davantage. Ne croyant plus à rien, nous ne savons rien défendre. Faiblesse
grandissante d'un côté, puissance grandissante de l'autre. La balancé oscille
encore un peu dans le sens de l'ordre, mais bientôt elle n'oscillera plus.
Ce sont là choses que nous
avons dites bien souvent, mais qu'il ne faut pas se lasser de redire. La
répétition seule peut les faire entrer dans l'esprit. Les idées s'imposent
rarement par la démonstration de leur exactitude, elles s'imposent seulement
après avoir envahi ces régions profondes de l'esprit où s'élaborent les mobiles
de nos actions. Persuader ne consiste pas à prouver la justesse d'une
raison, mais bien à faire agir d'après cette raison.
GUSTAVE LE BON.
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