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Texte
Un épais brouillard entourait le pont jeté sur le fleuve qui
divise l'antique cité de Huy, en Belgique, et sur lequel je m'étais arrêté un
instant. Derrière l'épais manteau de brume l'enveloppant
s'entrevoyaient des masses monumentales imposantes. C'était pour moi
l'inconnu et j'attendis qu'il se dévoilât.
Soudain, un clair rayon de soleil dissipa les nuages
et, dans une vision imprévue, surgirent, séparés par le fleuve, deux mondes,
deux expressions de l'humanité dressées en face l'une de l'autre et qu'au
premier coup d'oeil on devinait menaçantes, inconciliables et terribles.
Sur la rive gauche un agrégat d'antiques édifices.
Dominant leur ensemble, un gigantesque château fort aux
lignes rigides et une majestueuse cathédrale, dont la piété ardente de nombreuses
générations avait pendant des siècles lentement festonné les contours.
Sur la rive droite, faisant face à ces grandes synthèses d'un autre âge, se
développaient les murs nus d'une immense usine de briques grisâtres, surmontée
de hautes cheminées, vomissant des torrents de fumée noire sillonnée de
flammes.
A intervalles réguliers une porte s'ouvrait, livrant
passage à de longues théories d'hommes hirsutes, couverts de sueur, la mine
harassée, l'oeil sombre. Fils d'ancêtres dominés par les dieux et les rois, ils n'avaient changé de maîtres que pour
devenir les serviteurs du fer.
Et c'était bien deux mondes, deux civilisations en
présence, obéissant à des mobiles différents, animés d'autres espoirs. D'un
côté, un passé déjà mort, mais dont nous subissons les
volontés encore. De l'autre, un présent chargé de
mystères et portant dans ses flancs un avenir inconnu.
Ils existèrent toujours et plus ou moins hostiles, ces
deux mondes, mais des sentiments semblables, une foi commune, comblait souvent
l'abîme qui les séparait. Aujourd'hui, foi et sentiments ont disparu, ne
laissant debout que l'atavique hostilité du pauvre contre le riche. Libérés graduellement des croyances et des liens sociaux du passé, les travailleurs modernes se
révèlent de plus en plus agressifs et oppressifs, menaçant les civilisations de
tyrannies collectives qui feront peut-être regretter celle des pires despotes. Ils
parlent en maîtres à des législateurs qui les flattent servilement et obéissent
à tous leurs caprices. Le poids du nombre cherche chaque jour davantage
à se substituer au poids de l'intelligence.
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Ainsi le monde ancien et le monde moderne diffèrent profondément par leurs pensées
et leurs modes d'existence. Mais les éléments nouveaux qui nous mènent ne
dérivent pas de raisonnements abstraits et n'oscillent
nullement au gré de nos espérances ou de nos conceptions logiques. Ils sont le résultat de nécessités que nous subissons, et ne
créons pas.
L'âge actuel ne diffère pas de ceux qui l'ont précédé, par les rivalités et les luttes, car ces dernières naissent de passions qui ne
varient pas. La différence réelle porte principalement
sur la dissemblance des facteurs qui font aujourd'hui évoluer les peuples.
C'est ce point essentiel que je vais essayer de
marquer maintenant.
Les véritables caractéristiques de ce siècle sont : en
premier lieu, la substitution de la puissance des facteurs économiques qui
changent souvent à celle
de dieux, de rois et de lois qui ne changeaient guère. Secondement,
l'enchevêtrement des intérêts entre peuples qui vivaient jadis séparés et n'ayant rien à s'emprunter.
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La
vie politique est une adaptation des sentiments de l'homme au milieu qui
l'entoure. Ces sentiments
varient peu, car la nature humaine se transforme fort lentement, tandis que
l'ambiance moderne évolue rapidement, en raison des progrès scientifiques et
industriels qui surgissent chaque jour. Quand le milieu se modifie trop
vite l'adaptation est difficile et il en résulte le malaise général observé
aujourd'hui. Faire cadrer la nature de l'homme avec les nécessités de tout
ordre qui l'étreignent et dont il n'est pas maître, constitue un problème sans
cesse renaissant et toujours plus ardu.
A cette
première difficulté s'en ajoute une seconde. Les peuples ne sont plus, comme jadis, isolés et à peu près sans relations, commerciales. Aujourd'hui ils vivent les uns des autres et ne pourraient subsister les
uns sans les autres. L'Angleterre, entourée d'un mur
empêchant l'arrivée des matières alimentaires qu'elle va chercher au dehors et
paie avec d'autres marchandises, serait promptement anéantie par la famine
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Dans tous les grands mouvements
industriels et commerciaux qui transforment la vie des nations, créent la richesse
sur un point, la pauvreté sur d'autres, le rôle des gouvernements, si
considérable jadis, devient chaque jour plus faible. Ils
suivent les impulsions et ne les dirigent plus. Les forces économiques sont les
vrais maîtres et dictent les volontés populaires
auxquelles on ne résiste guère. Il y a soixante ans un
souverain était encore assez puissant pour décréter le libre échange dans le
pays qu'il gouvernait. Aucun n'oserait même le tenter aujourd'hui. Que
la protection, condamnée par la plupart des économistes, soit bonne ou nuisible
il n'importe. Elle répond aux besoins de l'heure présente et cette heure est
entourée de nécessités trop accablantes pour que l'on puisse songer beaucoup à
l'avenir.
Dans une séance du 11 mars 1910, M. Méline assurait devant le Sénat que le
libre échange avait ruiné l'agriculture anglaise, dont la production en blé a
baissé de plus de moitié en un demi-siècle, alors que sous le régime de la
protection, la France, qui en 1892 avait un déficit alimentaire de 695 millions
l'a vu disparaître et remplacé par un excédent de 5 millions lui permettant
d'exporter du blé au lieu d'en importer. L'éminent économiste attribuait naturellement au régime de la protection
les 700 millions que les agriculteurs retirent maintenant du sol. Mais on peut
assurer, sans crainte d'erreur, que depuis l'origine du monde aucune loi n'eut
un tel pouvoir créateur. La nouvelle production agricole résulte uniquement des
progrès scientifiques réalisés par une agriculture qui se sentait très menacée.
Et si les Anglais n'ont pas accompli les mêmes progrès, ce n'est nullement
parce que le libre échange les empêchait de lutter contre la concurrence
étrangère, mais simplement parce qu'ils ont trouvé beaucoup plus rémunérateur
de fabriquer des produits industriels, de la vente desquels ils retirent plus
d'argent qu'il ne leur en faut pour acheter tout le blé nécessaire.
Mais que le régime protectionniste soit utile ou nuisible,
cela n'est pas à considérer ici. En politique - et
c'est justement ce que je voulais montrer - il ne s'agit plus actuellement de
rechercher le meilleur mais uniquement le possible. De nos jours, je le répète,
aucun despote ne serait assez fort pour imposer le libre échange ou la
protection à un pays qui n'en voudrait pas. Quand les
peuples se trompent, tant pis pour eux. L'expérience le leur
fait savoir.
Ce qui précède montre à quel point les facteurs de l'heure présente diffèrent
de ceux du passé et permet de pressentir le peu
d'influence des théories politiques. Il faut avoir ces
notions à l'esprit pour saisir la genèse des événements modernes. Avec les
progrès de la science et de l'industrie et les
relations internationales sont nés d'invisibles mais tout-puissants maîtres
auxquels les peuples et leurs souverains eux-mêmes doivent obéir.
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Ce principe
que l'évolution sociale est fille de nécessités qui ne dérivent pas de la
volonté des législateurs est encore insuffisamment répandu. Les socialistes
restent persuadés qu'il est facile de transformer une
société par de bons décrets. Née avec la Révolution et
semblant justifiée par elle cette théorie est très vivace encore.
On ne pouvait jusqu'ici lui opposer que des faits empiriques
tirés de l'étude de l'histoire. Mais les progrès de la psychologie
moderne permettent maintenant de comprendre le faible rôle joué par la raison
dans l'organisation des sociétés, leurs croyances et
leur conduite.
Elle a montré, en effet, que contrairement aux enseignements de la philosophie
classique, il existe deux formes de logique fort distinctes : la logique rationnelle et la logique des sentiments. Elles
sont tellement séparées qu'on ne peut jamais passer de l'une à l'autre et par conséquent exprimer l'une en langage de l'autre. C'est justement pourquoi tant de choses se sentent qui ne se
définissent pas.
Sur la logique rationnelle s'édifient toutes les formes de la
connaissance, les sciences exactes notamment. Avec la logique
sentimentale se bâtissent nos croyances, c'est-à-dire les facteurs de la
conduite des individus et des peuples.
La logique rationnelle régit
le domaine du conscient où se fabriquent les interprétations de nos actes. C'est
dans le domaine du subconscient, gouverné par la logique des sentiments, que
s'élaborent leurs vraies causes.
L'observation montre que les sociétés sont guidées par la logique des
sentiments et que la logique rationnelle ne saurait
guère les influencer et encore moins les transformer.
Mais si ce n'est pas la logique rationnelle qui conduit les hommes et fait
évoluer leurs croyances comment expliquer qu'au moment de la Révolution des
théories uniquement déduites de la raison pure produisirent si rapidement de
profonds bouleversements ?
Avant d'expliquer les causes de cette contradiction apparente,
rappelons tout d'abord que la Révolution n'eut en réalité qu'un seul théoricien
influent, Rousseau. L'action de Montesquieu devint bientôt
très faible. Ce dernier cherchait surtout à expliquer des sociétés déjà existantes ; Rousseau, proposait de refaire une société
nouvelle. Ce doux halluciné avait cru découvrir que l'homme, heureux à l'état
de nature, a été dépravé et rendu misérable par les
sociétés. La raison exigeait donc qu'on les refît. Il était également
convaincu que le vice essentiel des sociétés c'est l'inégalité et que l'origine
du mal social est l'antithèse de la richesse et de la pauvreté. Nécessité par
conséquent de changer tout cela en établissant d'abord la souveraineté
populaire. C'est précisément ce que ses disciples tentèrent par les moyens
énergiques que l'on connaît. Robespierre,
Saint-just et les jacobins cherchèrent uniquement à
appliquer les théories de leur maître.
L'influence de Rousseau ne disparut pas, d'ailleurs, avec la
Révolution. Elle est très vivace encore. M.
Lanson fait justement remarquer que « depuis un
siècle, tous les progrès de la démocratie, égalité, suffrage universel,
l'écrasement des minorités, les revendications des partis extrêmes, la guerre à
la richesse et à la propriété ont été dans le sens de son oeuvre. »
La rapidité avec laquelle se propagèrent les idées de Rousseau au moment
de la Révolution est frappante. Nous savons par les cahiers généraux de I789,
ce que la majorité des Français demandait : abolition des privilèges féodaux,
lois fixes, justice uniforme, etc. : c'est-à-dire à peu près ce que Napoléon réalisa
par son code. La royauté était alors universellement respectée et personne ne
demandait à la supprimer.
Et cependant, trois ans plus tard, les idées de Rousseau énoncées plus haut
régnaient souverainement et la Terreur supprimait ceux qui ne les vénéraient
pas.
Il y a donc contradiction évidente entre ce que nous avons dit du peu
d'influence des théories déduites de la raison pure sur la marche des
événements et l'action si rapide qu'elles exercèrent pendant la Révolution.
La contradiction paraît s'accentuer encore, si nous considérons que les hommes
de chaque âge sont gouvernés par un très petit nombre d'idées directrices qui
s'établissent fort lentement et ne deviennent des mobiles d'actions qu'après
s'être transformées en sentiments.
La contradiction si nette n'est qu'apparente. Cette évolution rapide des
sentiments d'une époque confirme au contraire les lois psychologiques que nous
avons posées. Si, en effet, les idées des théoriciens de la Révolution
s'implantèrent facilement dans l'âme des foules, ce n'est nullement parce
qu'elles apportaient un principe nouveau, mais simplement parce qu'elles
donnaient l'appui du pouvoir à des sentiments n'ayant jamais cessé d'exister à
l'état latent et à des aspirations que les nécessités sociales peuvent réprimer
ou endormir, mais qui ne s'éteignent jamais.
Le peuple avait toujours accepté la puissance royale et les inégalités de
fortune, parce que, maintenues par une antique armature sociale, elles
semblaient d'indestructibles nécessités naturelles. Dès qu'il entendit des gouvernants, auxquels le
pouvoir suprême donnait un grand prestige, lui affirmer que le peuple était le
vrai souverain, que son despotisme devait remplacer celui des rois, que les
inégalités de fortune étaient une injustice et qu'on allait lui distribuer les
biens de ses anciens maîtres, il devait fatalement adopter avec enthousiasme de
telles idées et considérer comme des ennemis dignes du dernier supplice ceux
qu'il supposait contraires à leur réalisation. Si, de nos jours, un gouvernement s'appuyant sur l'autorité des philosophes
réputés, enseignait que le meurtre et le pillage sont des vertus
recommandables, il aurait bientôt un nombre immense de sectateurs. Certes, la
pratique de ces doctrines ne durerait pas longtemps car on découvrirait vite,
comme il arriva après quelques années de révolution,
que l'anarchie ruine et n'enrichit pas. Et alors,
toujours comme à cette époque, on chercherait un dictateur énergique capable de
soustraire la nation au désordre.
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L'âme simple des foules est trop inaccessible à la genèse des choses pour comprendre
que les sociétés ne se refont pas avec des lois. Malheureusement, en France du
moins, cette croyance dans le pouvoir magique de l'Etat est,
depuis la Révolution, encore très répandue chez des hommes instruits. C'est le
rêve des socialistes et même celui de tous les partis.
Un ministre anglais disait récemment en plein
Parlement que le grand mérite de la Constitution anglaise était de n'être pas
rationnelle. C'est là précisément, en effet, un des
motifs de sa force. La faiblesse des innombrables constitutions engendrées par
nos révolutions, depuis un siècle, en France, est
justement de n'avoir pour base que la raison pure. Cette idée restant
incompréhensible à des cerveaux latins, il serait inutile
d'y insister ici.
Bornons-nous à rappeler que les religions, les gouvernements, les actes
politiques, en un mot tout ce qui constitue la trame
de l'existence d'un peuple, est fondé sur des sentiments et nullement sur des
raisons.
Savoir manier ces sentiments pour influencer l'opinion, voilà le vrai rôle des
hommes d'Etat. Les apparences semblent prouver qu'ils
agissent souvent par la logique de leurs discours. Tout autre, en
réalité, est le mécanisme de la persuasion. Les multitudes ne sont jamais impressionnées par la vigueur des
raisonnements, mais par les images sentimentales que certains mots et associations de mots font naître. Les propositions
enchaînées par la logique rationnelle servent uniquement à les encadrer. En
admettant qu'un discours simplement logique produise une conviction, elle sera
toujours très éphémère et ne constituera jamais un
mobile d'action.
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Ce qui illusionne souvent sur le rôle utile des gouvernements,
et les limites de ce rôle, c'est que leur puissance, faible pour le bien, est
au contraire considérable pour le mal. Il fut toujours aisé de détruire
et difficile de bâtir. Aujourd'hui, nous n'avons pas à nous défendre seulement
contre les rigides nécessités économiques de l'heure présente, mais encore
contre le zèle désastreux de législateurs légiférant au hasard, suivant les
impulsions du moment. Lois,
dites sociales, qui gênent de plus en plus l'industrie et n'enrichissent
personne ; lois entravant l'apprentissage au point d'avoir chassé les apprentis
des usines et transformé un grand nombre d'entre eux en apaches, comme le
prouvent les immenses progrès de la criminalité infantile ; lois engendrant des
persécutions religieuses, des expropriations dont chacun sait aujourd'hui les
conséquences et dont le résultat final a été de diviser la France en deux
peuples ennemis ; lois douanières qui par les représailles qu'elles provoquent
de plus en plus finiront par supprimer entièrement notre commerce avec
l'étranger, etc. Toutes ces lois créées par une raison
trop courte sont des calamités artificielles à ajouter aux maux naturels dont
nous sommes bien obligés de supporter le poids.
De si rapides pages sont évidemment insuffisantes pour tracer les lignes
générales d'une philosophie politique. Le lecteur devra donc excuser la
brièveté de notre esquisse.
Nous n'avons, certes, pas eu l'idée de faire ici le procès de la raison, mais
de ceux qui prétendent l'employer à modifier des phénomènes qu'elle ne saurait
régir. C'est exclusivement sur
la raison que s'édifient la science et toutes les
formes de la connaissance. C'est surtout avec des sentiments et
des croyances que se gouvernent les hommes et que se fait l'histoire.
GUSTAVE LE BON.
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