II
Et dès lors, Bouddha, mon Bouddha de la rue des
Martyrs, devint le dieu de cette jolie bonbonnière de l’avenue Kléber, que ma
petite bouddhiste voulait rendre japonaise du rez-de-chaussée au grenier.
Antichambre japonaise avec deux vieux griffons de bronze à l’entrée, salle à
manger japonaise tendue de rouleaux peints par un
décorateur du Mikado, chambre japonaise, salle de bain japonaise… Tout au Japon ! Et dans ce délicieux paradis japonais, une déesse
bien vivante emplissant tout l’hôtel, - prononce a u, au, autel, si tu veux, -
de son rire, de son parfum de femme, de sa jeunesse et de sa gaieté, - et un
dieu silencieux et indulgent bénissant nos amours sans rien dire
!
Ah ! le bon Bouddha, le doux Bouddha, comme disait la chanson
!... Il trônait au milieu du salon, sur la cheminée, comme dans une pagode. On
avait drapé son socle, encadré la glace, et Bouddha rayonnait là, rouge et or,
comme un soleil d’automne. Je le saluais avec amitié. J’en étais arrivé à le
considérer comme un hôte du logis, un habitué, un vieux parent. Antonia lui donnait de petites tapes
câlines sur ses joues cuivrées. Bouddha
veillait sur nous, toujours digne.
Un soir… ah ! le diable soit
des femmes, même les meilleures !... Antonia était nerveuse… Elle
s’était, pour parler comme elle, attrapée à la répétition avec
Lafertrille… Aimé des femmes, mais mal élevé, Lafertrille ! Il avait traité
Antonia du nom de l’oiseau qui plaisait si peu à Ibicus. Antonia avait répliqué
qu’en fait de grues la grande Stella pouvait compter pour deux…
Cette grande Stella, qui donnait en ce temps-là à Lafertrille l’illusion de
l’amour, était alors survenue. Tapage, duo de Mme Angot, un régisseur affolé,
Lafertrille embarrassé, le directeur agacé. Bref, Antonia était revenue d’une
humeur massacrante.
- Cet imbécile de Lafertrille ! Cette intrigante de Stella ! Et cet autre empoté
qui ne disait rien !
L’empoté, c’était le régisseur.
- Ah ! il est propre, Bouddha ! Avec ça qu’il le joue bien, Lafertrille ! Il
n’est pas plus Bouddha que toi !
C’était à moi qu’elle parlait, Antonia, et en présence du Bouddha doré, «qui
était peut-être le vrai Dieu !»
- Lafertrille est, en tout
cas, moins Bouddha que celui-ci ! dis-je
en essayant de rire.
Je n’aimais pas beaucoup ce Lafertrille. Un
instinct. Si Antonia en voulait à la grande Stella, Lafertrille, bourreau des
coeurs, y était peut-être bien pour quelque chose. Je ne l’ai jamais su.
Passons. Toujours est-il que lorsque j’eus comparé à Lafertrille le pauvre et
bon Bouddha de la rue des Martyrs, Antonia se mit aussitôt dans une colère ! Et
comme si le Bouddha des Nouveautés eût été là, et le régisseur, et la grande
Stella, et les petites camarades, elle s’avança vers mon Bouddha à moi et, lui
mettant le poing sous le nez :
- Oh ! toi, tu sais, tu es aussi bête que l’autre !
Pauvre Bouddha, va !
Je ne sais pas pourquoi, mais l’injure me parut injuste, imméritée, et moitié
sérieux, moitié riant, je me mis à plaider la cause de Bouddha, le vrai Bouddha
! Voyons, était-ce sa faute à ce Bouddha, si Lafertrille était un insolent, et
si la grande Stella se montrait si mal embouchée, - quoiqu’elle eût une jolie
bouche, Stella…
- Une jolie bouche ? Et où as-tu vu ça ? Grande comme un four, sa bouche ! On y
passerait la tête ! Ah çà ! mais, tu vas la défendre aussi, toi, Edmond !
- Moi ? pas le moins du monde !
- Si, tu la défends ! Si, tu la défends ! Une jolie bouche ; et de jolis cheveux
aussi, n’est-ce pas ? Elle en a quatre, un de plus que Cadet Roussel, quatre
qu’elle teint avec du henné, et le reste elle se le fournit chez Loisel !... Une jolie bouche, Stella
? Non, vous autres hommes, vous êtes tous des
imbéciles, tenez, vous vous laissez prendre à la première grue venue…. Oui,
j’ai dit grue…. Je te croyais moins bête que les
autres…. Tu es aussi bête que Lafertrille…. Une jolie bouche !
Stella !... Un four, je te le dis, un four !
- Voyons, Antonia, ma petite Antonia….
J’essayais de la calmer. Je tâchais de rire.
- Tiens, Antonia, j’en atteste Bouddha.
- Bouddha ?
Elle allait et venait par le salon, les bras croisés, les doigts de sa main
droite battant sur son coude gauche une marche rageuse, et, de temps à autre,
elle secouait, pour chasser les mèches blondes qui lui fouettaient le visage,
ses beaux cheveux lourds mal attachés…. Ah ! mon ami Roger, qu’elle était jolie
!
Elle vint se planter toute droite devant la cheminée, regarda le malheureux
Bouddha, impassible dans sa pose hiératique, et avec un accent de mépris si
drôle que je ne pus retenir cette fois un éclat de rire :
- Un Bouddha ? Ce poussah-là ? Il est aussi bête que Lafertrille !
Je te dis que je riais. Je riais trop, probablement. Antonia en devint furieuse.
Bonne fille, Antonia, mais le sang aux yeux avec une facilité ! Elle
n’admettait pas que je pusse rire. Elle n’admettait pas que mon Bouddha, salué
d’acclamations joyeuses lorsqu’il avait apparu, étincelant entre les bras du
commissionnaire auvergnat, ne fût point odieux à regarder et stupide à manger
du foin.
Et je défendais, toujours
riant, le Bouddha paisible et doux ! Ah ! ce que mon rire exaspérait
Antonia ! Mon cher, elle bondit tout à coup comme une panthère vers la
cheminée, allongea la main pour gifler - cette fois furieusement - le bon
Bouddha, et…. - Ah ! mon pauvre ami, comme elle fut
calmée d’un seul coup ! - et… patatras, Bouddha
insulté, Bouddha souffleté… « Tiens, ton Bouddha ! tiens, ton Bouddha ! tiens ! tiens ! tiens ! » Bouddha chancela
sur le socle drapé et le front en avant, pauvre dieu croulant sous l’injure, -
de tomber là, droit entre elle et moi !... Bouddha,
cassé en deux, le chef d’un côté, sur le tapis, et les genoux sur le devant de
marbre blanc de la cheminée…
Brisé, Bouddha ! Décapité, Bouddha !
Et, sur le tapis de Perse, la tête coupée, roulant aux pieds d’Antonia,
regardait encore, regardait toujours la jolie fille, oui, la regardait de ses
yeux clos à demi, entre ses oreilles énormes, dont l’une pendait, fendue comme
celle d’un cheval au rancart, et le rictus demeurait impassible dans la face à
reflets d’or.
- Pauvre Bouddha !
Toute la colère d’Antonia tomba devant l’aspect lamentable de ce Bouddha
guillotiné. - Ah ! dit-elle.
Elle ne dit même que : Ah ! Mais il y avait de tout dans ce Ah ! Du chagrin, de l’étonnement,
du remords. Elle joignait ses jolies mains ;
elle contemplait, baissée à demi, là, par terre, le Bouddha sans tête, la tête
sans corps ! - Ah !
Et je ne riais plus. Je l’aimais, ce
Bouddha. C’était, je te l’ai dit, un ami. Il me
semblait que je venais de perdre un être cher, que ce corps souffrait. Je
ramassai le cadavre. Écaillé, l’or, çà et là, tombant par squames ; et la tête
avec un trou au front et le nez cassé. Méconnaissable, mon pauvre Bouddha. Affreux, écrasé ! Plus laid encore que Lafertrille
! - *Ah ! disait
toujours Antonia.
Elle murmura doucement, timide, un moment après :
- On pourra le recoller… peut-être !
Puis, repentante, et me prenant des mains la tête de Bouddha, qu’elle posa sur
la cheminée avec cette précaution qu’on a toujours lorsqu’un malheur est arrivé
:
Oh ! vois-tu, j’en pleurerais !
Et elle allait pleurer, elle pleurait.
Il y avait deux grosses larmes dans ses yeux.
J’essayais de la consoler, tout en ramassant les débris de Bouddha, mais je n’y
avais pas le coeur. Le massacre de cet innocent me
navrait. Je cherchais des plaisanteries, je n’en trouvais
pas.
- Qu’est-ce que tu veux, Antonia ? Il n’y a pas qu’un Bouddha au monde,
je t’en déterrerai un autre !
- Ce ne sera pas celui-là, dit-elle.
Jamais elle n’avait eu autant de justesse d’esprit, Antonia. C’était un peu
tard, mais c’était fort juste : « Ce ne sera pas celui-là ! »
Et celui-là faisait si bien sur la cheminée ! L’or rouge s’harmonisait
avec les soieries des Kakémonos. La taille de Bouddha était proportionnée avec
les figurines japonaises qui grimaçaient drôlement, çà et là, sur les étagères
et les meubles. Il était vraiment le centre, le président de ce congrès de
dieux et de demi-dieux du pays bleu. Antonia, calmée, désolée, muette, restait
comme abêtie devant sa victime. Elle était, comme la petite mousmée de
l’opérette, veuve de ce Bouddha qu’elle avait exterminé !
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