III
Mon cher, nous passâmes des journées entières à
essayer de pâtes fantastiques et de colles brevetées sans garantie du
gouvernement, pour arriver à raccommoder le Bouddha coupé en deux. Toutes les pâtes furent inutiles. Et, d’ailleurs, essorillé
d’un côté et le nez écrasé au milieu de la face, Bouddha, dont le revêtement d’or
s’écaillait comme une peau malade, Bouddha lépreux, Bouddha devenu horrible, ne
pouvait plus figurer jamais, never, never more, sur la cheminée de la
jolie fille. Quant à en acheter un autre, à donner sur-le-champ un
successeur au Bouddha de la rue des Martyrs, non, non, non… Antonia se vantait
d’être fidèle à ce qu’elle aimait.
- Fidèle ?
Et je souriais, l’exaspérant par mon doute.
- Oui, fidèle ! Oui, fidèle ! La preuve, c’est
que si tu m’apportais un nouveau Bouddha, oui, tu entends, un nouveau, je le
jetterais par la fenêtre !
Et sur le nez épaté du Bouddha décapité elle posait ses bonnes lèvres fraîches
et baisait l’idole avec une passion éperdue. Les femmes n’adorent peut-être,
mon pauvre ami, que ce qu’elles ont cassé.
Du reste, le repentir et l’adoration ne durèrent pas longtemps. A bien
considérer son salon japonais, Antonia s’aperçut peu à peu qu’il fallait
décidément un ornement sur la cheminée. Le salon manquait, disait-elle, de
«point milieu». Elle avait dû, assez belle pour avoir fait un modèle, accrocher
cette expression-là chez quelque peintre.
Pendant ce temps, les affaires s’embrouillaient vers l’Extrême Orient, et je
commençais à me lasser un peu de tenir la plume au ministère et de ne pas
faire, au grand air, quelque exercice de sabre. La fringale me prit d’aller
quelque part, au Tonkin, écouter, après les fredons de Bouddha, le petit
pchttement des balles. Un soir, en arrivant chez Antonia, je lui dis, en
essayant d’être gai, et il m’en coûtait de me séparer de la jolie fille :
- Ma petite Antonia, j’ai une nouvelle à t’annoncer ! Si tu veux un point
milieu, tu n’as qu’à le dire. Je m’en vais au pays où ils poussent tout
seuls, comme des champignons.
- Tu dis ?
- Je pars pour le Tonkin. Embarquement à Toulon. Si tu as envie de voir
la Méditerranée….
Ah ! bonne fille ! Elle avait
eu deux grosses larmes pour Bouddha décollé comme saint Jean-Baptiste. Elle en
eut bien quatre pour moi, et aussi grosses,
certainement.
- Edmond !... Comment ? tu
pars, Edmond ? Tu
me quittes ? Tu ne m’aimes donc pas ?
Je te passe la scène des larmes. Celle-là fut flatteuse pour mon amour-propre, et il fallait tout mon
appétit de nouveauté et tout mon amour de la bataille et des Bouddhas
authentiques pour laisser là le boulevard, les Nouveautés, Antonia et la petite
chambre japonaise de l’avenue Kléber…. Mais si je te disais - chose
curieuse - que cette grande et belle fille était si enfant, si enfant, que
l’idée que je lui rapporterais de là-bas un Bouddha nouveau, un Bouddha tout
neuf, la consolait un peu de me voir partir. Ça l’amusait, la pensée de me voir
revenir tout bronzé en tenant entre mes bras, comme le commissionnaire
auvergnat, un Bouddha doré !...
Elle avait eu la folle envie de m’accompagner jusqu’à Toulon. Voir la mer,
manger de la bouillabaisse en Provence et ne me quitter que dans le canot ou
sur la passerelle. Ça valait
bien une partie à Bougival ou à Saint-Cloud ! Mais voilà : le jour de mon départ, il y avait aux Nouveautés
lecture de la Pipe cassée, et on collationnait les rôles le lendemain.
- Allons, c’est dit ! tu
partiras sans moi, mon petit Edmond.
Tu comprends, si je n’étais pas là, les auteurs, qui ne pensent qu’à
eux, donneraient le rôle de Vadé à Stella.… Vadé !... un travesti ! je n’ai
jamais joué de travestis ! Tu penses si j’y tiens !
- Comment donc
!
Et je partis seul pour Toulon, mon vieux Roger. Mais avant de
partir, dans un petit cabinet des environs de la gare, nous trinquâmes une
dernière fois, Antonia et moi, des lèvres et des verres, à la santé du futur
Tonkinois, à l’arrivée du Bouddha nouveau et à la centième de la Pipe cassée
! ... Je crois même, soit dit entre nous, que,
pleurant ou riant, Antonia parla beaucoup plus de son rôle de Vadé que de la
guerre de Chine. Il y avait un personnage qui la taquinait, celui
de Manon Giroux ! La grande Stella y avait un effet, mais un effet !…
C’était elle qui cassait à coups de pommes la pipe dans la bouche de Vadé… Un clou
!
Et puis, peu à peu, comme l’heure du train approchait, elle oubliait tout,
Antonia, et Vadé, et Manon Giroux, et la collation du lendemain, et, se
remémorant nos parties de plaisir, les bois de Viroflay, les auberges de
Barbizon, les frileux retours du théâtre par les Champs-Élysées à demi déserts
et les soupers dans la salle à manger japonaise et nos rires de l’avenue
Kléber, doucement, doucement, dans l’oreille, elle me disait :
- Tu sais, si tu veux, la Pipe cassée, les Nouveautés, les auteurs,
j’envoie tout promener, tout, et je t’accompagne à Toulon… au Tonkin !... où tu
voudras.
Et elle se serait envolée, ma foi, ce soir-là, quitte à me reprocher le
lendemain de lui avoir fait rater le rôle de Vadé ! Et cela me flattait,
ce mensonge de la jolie fille se mentant à elle-même sincèrement ! Tout à coup un
regard jeté sur la pendule… « Ah ! mon
train ! Garçon, l’addition ! Et ma valise ! Et mes livres !... Allons,
ma petite Antonia !... »
Elle se pendait à mon bras, en allant du restaurant à la gare. Elle voulait se
promener encore dans la grande salle d’attente pleine de pas et de
bruissement…. « Tu as encore cinq minutes… deux minutes… une minute !... » Et
au seuil de la salle ouverte sur le quai, le dernier baiser, le long baiser
sans bruit, amer et inoubliable avec son goût de larmes ! « Vite, vite, Edmond, tu ne trouverais plus de coin ! »
Puis, doucement, tendrement :
- Mon Bouddha surtout ! mon Bouddha ! Ne
l’oublie pas !
Ah ! Bouddha, Bouddha,
Que tu m’as
fait de la peine !...
Elle voulut chanter, s’arrêta court, perdue, comme si elle étouffait, son
mouchoir mouillé à ses lèvres, et je courus vers le train dont la vapeur
sifflait, - écoutant, entendant toujours le refrain, le cher refrain de
l’opérette tant de fois répété :
Bouddha me bouda,
Je l’implore à perdre
haleine.
E toute la nuit, toute la nuit, dans une sorte d’hallucination entre sommeil et
fièvre, je revis les pauvres yeux d’Antonia gonflés comme son coeur, et le
rictus placide du Bouddha brisé, et les pommes crues de Manon Giroux ; et,
au-dessus du tic-tac du train et du halètement de la machine, l’air de Bouddha
passait, sautillant, railleur, attendri, coupé par le sifflement des balles
au-devant desquelles j’allais… Combien
de fois je devais le fredonner, jusqu’au retour, l’air de Bouddha !
Le lendemain, d’instinct, avant de m’embarquer, j’allai, poste restante,
demander si quelque télégramme à mon adresse…. Eh
bien, oui, il y en avait un, télégramme ! Daté de minuit. Antonia l’avait envoyé du
Grand-Hôtel en sortant des Nouveautés. C’est bête, mon cher, mais si je
te disais que, là-bas, je l’ai relu cent fois, comme un prêtre lit son
bréviaire, ce papier bleu aux lettres drôlement imprimées :
«
EDMOND DE LAURIÈRE
« Toulon. - Poste restante.
« Pense à
Bouddha, mais pense à toi. Sois brave, mais pas imprudent. On pavanera (pour pavoisera)
avenue Kléber, à ton retour. Emporte les meilleures tendresses de mon coeur. - ANTONIA VADÉ. »
Vadé ! Elle avait signé du nom de son rôle nouveau ! Vadé de la Pipe cassée ! Elle
pensait, en saluant l’ami d’hier, au Clou de demain ! Pauvre petite !
Mais je ne voyais qu’une chose : elle songeait à moi ; - et lorsque Toulon
disparut au loin, au bout de la mer bleue, je relus ma dépêche, je l’épelai
lettre à lettre, et pendant que des paysans bretons chantonnaient, sur le pont,
je ne sais quelle complainte religieuse du Finistère ou du Morbihan, je portai
le papier bleu à mes lèvres, et je murmurai la chanson de Bouddha - en
pensant à celle qui ne pensait plus à Bouddha déjà et s’occupait de
Vadé, rôle travesti, costume de Grévin !
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