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| Guy de Maupassant L'égalité IntraText CT - Lecture du Texte |
De toutes
les sottises avec lesquelles on gouverne les peuples, l'égalité est
peut-être la plus grande, parce qu'elle est la plus chimérique des utopies.
Quand on aura établi l'égalité des tailles et l'égalité
des nez, je croirai à l'égalité des êtres.
On me répondra : « Nous ne voulons parler ni
d'égalité sociale, - un ministre est plus qu'un charbonnier, - ni d'égalité
intellectuelle, - un artiste est plus qu'un ministre, - ni d'égalité de
fortune, - M. de Rothschild possède plus qu'un simple électeur, son égal par le
vote, - ni d'aucune sorte d'égalité effective ; nous voulons dire
seulement que tous les Français sont égaux devant la loi. » (Ce
principe, bien entendu, n'est ni appliqué ni applicable rigoureusement.)
Cependant cette idée de l'égalité des êtres a déjà fait
faire, en politique, une série de folies que va bientôt terminer la plus pommée
de toutes. Je veux parler du
service militaire de trois ans obligatoire pour tout le monde.
Donc, on va prendre tous les Français quels qu'ils
soient, de vingt à vingt-trois ans, et on va les enfermer dans une caserne où
des sergents instructeurs leur apprendront à distinguer leur pied droit de leur
pied gauche et à tourner au commandement.
Au bout de ces trois ans d'instruction militaire, ces
hommes, redevenus citoyens, ne seront plus bons à grand-chose. Ils auront, dans
tous les cas, perdu absolument l'habitude du travail intellectuel spécial de
leur profession.
On n'y gagnera même pas un bon officier, car les bons
officiers sont ceux qui, se sentant la vocation militaire, ont choisi
spontanément la carrière des armes.
C'est ce qu'on appelle du patriotisme bien
compris et de l'égalité bien entendue.
Des
princes qu'on nommait les Médicis, et dont le nom est encore entouré d'une
certaine gloire, ont eu jadis une manière de voir et de gouverner toute
différente de celle
que nous appliquent nos députés.
Ils ont pensé, ces naïfs, qu'un peuple était surtout
grand par les arts, grand par ses grands hommes, grand par toutes les
manifestations du talent et du génie. L'égalité ne les inquiétait guère !
Ils n'auraient point confondu Michel-Ange avec le fusilier Pitou. Ils
n'auraient pas invité le sieur Raphaël, exerçant la profession de peintre, à
perdre trois ans de ses travaux, afin d'apprendre à marcher en ligne et à
astiquer des boutons de cuivre pour la plus grande gloire et le plus grand bien
de sa patrie.
Ils s'étaient dit qu'un gouvernement artiste est le
plus immortel de tous, et ils ont protégé les artistes, ils les ont aimés,
soutenus, payés, attirés de tous les coins du monde ; si bien que le monde
entier, encore aujourd'hui, a les yeux sur l'Italie. De tous les bouts de la
terre, on vient voir cette terre peuplée de chefs-d'œuvre, mère des arts, mère
des peintres, des poètes, des sculpteurs, des ciseleurs et des
architectes ; non pas l'Italie du roi Humbert, ni (Italie de Garibaldi, -
on va voir (Italie des Médicis, celle qu'ils ont faite et laissée immortelle,
celle qu'ils ont meublée de merveilles pour jusqu'à la fin des siècles, celle
où ils ont su faire éclore tous les génies en même temps.
On ne dit pas : le siècle de Charlemagne,
ni le siècle de Henri IV, ni le siècle de Napoléon. On ne dira point, plus tard, le siècle de
Bismarck, malgré les victoires de ce ravageur stérile. On ne dira pas non
plus : le siècle de la République, soyons-en bien persuadés.
Mais on dit : les siècles de Périclès, d'Auguste,
de Louis XIV et des Médicis.
La France cependant aimait les arts et
les pratiquait avec un certain succès.
Ils ne survivront point au coup que leur portent
messieurs de la Chambre, au nom de l'égalité.
Donc, on va prendre, à vingt ans, tous ceux qui
auraient été des artistes et, pendant trois ans, on va les détourner violemment
de leurs préoccupations, de leurs études, de la pratique de leur art ; on
va les abrutir le plus qu'on pourra, en faire des quelconques, des médiocres,
et cela au nom du patriotisme et de l'égalité. On les prend à vingt ans,
c'est-à-dire à l'âge où l'artiste éclôt, où le tempérament se forme, où
l'esprit commence à se posséder lui-même, à comprendre, à concevoir, à
s'élargir, à s'envoler. On les garde trois ans, c'est-à-dire pendant la période
où le talent en germes allait fleurir, où l'âme inquiète de l'adolescent allait
devenir l'âme mûre de l'artiste, pendant la période où le talent se décide,
choisit sa voie, porte ses premiers fruits. On les prend juste à l'heure du plus grand effort, à l'heure de la
poussée de la sève, à l'heure décisive où ils ont le plus besoin de tout leur
temps, de toute leur volonté, de toute leur force de travail, de toute leur
liberté. Et quand on les rendra à la vie, ces peintres, ces musiciens, ces
écrivains, ils auront tout oublié ; la flamme de l'art sera morte ;
ils seront engourdis, incapables de reprendre leurs études. On va leur casser
l'aile, comme on fait aux oiseaux captifs.
Car il n'est pas un tempérament d'artiste sur cent
capable de résister à trois ans de caserne.
Ne voudrait-on pas voir, au contraire, tous ceux qui
donnent des espérances de renommée pour cette France qui fut, qui est une terre
artiste, protégés, secourus, mis à part, aidés dans leurs efforts et dans leur
développement intellectuel, en dépit de la loi commune et de la fausse
égalité ?
De la fausse égalité, car ce service de trois
ans est une odieuse injustice. Tout, dans la vie, subit la loi des proportions.
Ne serait-il pas injuste d'établir un impôt unique de cinq cents francs ou de
mille francs par tête ? Cette charge, insignifiante pour les riches,
serait accablante pour les pauvres.
Les mille francs du maçon ou du petit employé ont une
autre valeur que les mille francs du baron de Rothschild.
Or, dites-moi, s'il vous plaît, si les trois ans de MM.
Gounod, Meissonnier, Clairin, Gervex, Massenet, Saint-Saëns, et., etc., n'ont
pas une autre valeur que les trois ans du terrassier. Dites-moi s'il ne serait
pas plus profitable à la patrie que ces hommes donnassent tout leur temps à
l'art plutôt qu'à la caserne.
Trois ans de la vie d'un artiste, juste au
moment où cet artiste se forme, où il va devenir lui, où il va
s'affirmer, naître, mais cela vaut la vie entière de cent mille commerçants et
de cent millions d'ouvriers !
MM.
les députés ne pensent pas ainsi. Tant pis pour eux. Cela prouve qu'il y a loin
entre eux et les princes de Médicis.
Ceux qui ont préparé la loi ont même
une peur si véhémente qu'un jeune homme ne trouve le moyen d'échapper à la
théorie qu'ils ont eu soin d'établir cette réserve :
« Nous proscrivons l'engagement volontaire dans
les troupes non combattantes, afin de faire cesser un abus véritablement
scandaleux. Sous prétexte, en effet, que les engagés volontaires sont admis à
choisir le corps où ils veulent servir, nombre de jeunes gens, quelques jours
avant de comparaître devant le conseil de révision, s'engagent dans les
compagnies d'infirmiers ou d'ouvriers d'administration.
« Ces corps, par suite, sont encombrés de sujets
dont les facultés, en temps de paix comme en temps de guerre, trouveraient un
beaucoup plus utile emploi dans les troupes actives.
« Une si ardente recherche de situations que l'on
suppose exemptes de toute fatigue et de tout danger est une honte pour la
jeunesse française. »
Scandaleux, une honte. Voici d'abord un
remarquable exemple de savoir-vivre, de bonne éducation politique ! Voici
des compliments tout à fait distingués à l'adresse de tout le personnel du
corps de l'intendance, qui avait sans doute la prétention de servir son pays
avec ses facultés (facultés qui trouveraient, sans doute aussi, un plus utile
emploi dans l'infanterie). Donc,
les intendants ne servent pas leur patrie. Il résulte également de ce libellé
que les facultés d'un boulanger, d'un tailleur, d'un bottier trouveraient un
plus utile emploi appliquées aux marches militaires qu'utilisées pour la
fabrication du pain, des culottes ou des souliers nécessaires aux troupes. Si
un comptable me disait : « Je vais m'engager dans les bureaux où on
se servira de mes connaissances », il se tromperait sur l'usage qu'on doit
faire de ses facultés, et il commettrait une action véritablement honteuse. Quiconque
a des facultés ne doit s'occuper que de la théorie. Quant aux officiers d'administration et aux
ouvriers militaires, tous des cancres sans doute !
Ne dirait-on pas cette loi-là rédigée par le
colonel Ramollot !
C'est qu'il ne s'agit ici que de
l'éternelle question de la réclame électorale.
L'égalité est en ce cas le grand cheval de bataille
du corps des députés qui, eux aussi, utiliseraient sans doute plus
avantageusement leurs facultés à la caserne qu'à la Chambre.
Ils
vont tuer, d'un coup, toute la production .artistique de notre pays. Le talent
et le génie ont besoin d'être traités comme les plantes délicates qu'on élève
en serre. Ils meurent étouffés dans la forêt populaire.
L'égalité est le mal dont nous mourrons, parce qu'elle
n'existe nulle part dans la création ; elle est contraire aux lois du
monde et dangereuse comme tout ce qui fait obstacle à l'ordonnance naturelle
des choses.
Que MM. les députés se considèrent comme les égaux du
premier venu, c'est leur droit.
D'autres ont l'orgueil excessif de s'estimer davantage.