| Index | Mots: Alphabétique - Fréquence - Inversions - Longueur - Statistiques | Aide | Bibliothèque IntraText |
| Guy de Maupassant Le fantastique IntraText CT - Lecture du Texte |
Lentement, depuis vingt ans, le surnaturel
est sorti de nos âmes. Il s'est évaporé
comme s'évapore un parfum quand la bouteille est débouchée. En portant l'orifice aux narines et en
aspirant longtemps, longtemps,
on retrouve à peine une vague senteur. C'est fini.
Nos petits-enfants
s'étonneront des croyances
naïves de leurs pères à des choses si
ridicules et si invraisemblables.
Ils ne sauront
jamais ce qu'était autrefois, la nuit, la peur du mystérieux, la peur du surnaturel. C'est à peine si
quelques centaines d'hommes s'acharnent encore à croire aux visites
des esprits, aux influences de certains
êtres ou de certaines choses, au somnambulisme lucide, à tout le charlatanisme des spirites. C'est fini.
Notre pauvre esprit inquiet, impuissant, borné, effaré par tout effet dont il ne
saisissait pas la cause, épouvanté
par le spectacle incessant et incompréhensible du monde a tremblé pendant des siècles sous des croyances étranges et enfantines qui lui servaient à expliquer
l'inconnu. Aujourd'hui, il devine qu'il s'est
trompé, et il cherche à comprendre, sans savoir encore. Le premier pas, le grand pas est fait. Nous avons rejeté le mystérieux qui n'est plus pour nous que l'inexploré.
Dans vingt
ans, la peur de l'irréel n'existera plus même dans le peuple
des champs. Il semble que la Création ait pris un autre aspect, une
autre figure, une autre signification qu'autrefois. De là va certainement
résulter la fin de la littérature fantastique.
Elle a eu, cette littérature, des périodes et des
allures bien diverses, depuis le roman de chevalerie, les Mille et une Nuits,
les poèmes héroïques, jusqu'aux contes de fées et aux troublantes histoires d'Hoffmann
et d'Edgar Poe.
Quand l'homme croyait sans hésitation, les écrivains fantastiques ne prenaient point de précautions
pour dérouler leurs surprenantes histoires. Ils entraient, du premier coup, dans l'impossible et y demeuraient, variant à l'infini les combinaisons invraisemblables, les apparitions, toutes
les ruses effrayantes pour enfanter
l'épouvante.
Mais, quand
le doute eut pénétré enfin dans
les esprits, l'art est devenu plus subtil. L'écrivain a cherché les nuances, a rôdé autour du surnaturel plutôt que d'y
pénétrer. Il a trouvé des effets terribles en demeurant sur la limite du possible, en jetant les
âmes dans l'hésitation, dans l'effarement. Le lecteur indécis ne savait
plus, perdait pied comme en
une eau dont le fond manque à tout instant, se raccrochait brusquement au réel pour s'enfoncer encore tout aussitôt, et se débattre de
nouveau dans une confusion pénible et enfiévrante comme un cauchemar.
L'extraordinaire puissance terrifiante d'Hoffmann et d'Edgar Poe vient de cette habileté savante, de cette façon particulière de coudoyer le fantastique et de troubler, avec des faits naturels où reste
pourtant quelque chose d'inexpliqué et de presque
impossible.
Le grand écrivain russe, qui vient de mourir, Ivan Tourgueneff, était à ses heures,
un conteur fantastique de
premier ordre.
On trouve, de place en place,
en ses livres, quelques-uns de ces récits mystérieux et saisissants qui font passer des frissons dans les veines. Dans son œuvre pourtant, le surnaturel demeure toujours si vague, si enveloppé
qu'on ose à peine dire qu'il
ait voulu l'y mettre. Il raconte
plutôt ce qu'il a éprouvé, comme il l'a éprouvé, en laissant deviner le trouble
de son âme, son angoisse devant ce qu'elle ne comprenait pas, et cette
poignante sensation de la peur inexplicable qui passe, comme un souffle inconnu
parti d'un autre monde.
Dans son livre : Étranges Histoires, il
décrit d'une façon si singulière, sans mots à effet, sans expressions à
surprise, une visite faite par lui, dans une petite ville, à une sorte de
somnambule idiot, qu'on halète en le lisant.
Il raconte dans la nouvelle intitulée Toc Toc Toc,
la mort d'un imbécile, orgueilleux et illuminé, avec une si prodigieuse
puissance troublante qu'on se sent malade, nerveux et apeuré en tournant les
pages.
Dans un
de ses chefs-d'œuvre :
Trois Rencontres,
cette subtile et insaisissable émotion de l'inconnu inexpliqué, mais possible, arrive au plus haut point de la beauté et de la grandeur littéraire.
Le sujet n'est rien. Un homme trois fois, sous
des cieux différents, en
des régions éloignées l'une de l'autre, en des circonstances très diverses, a entendu, par hasard, une voix
de femme qui chantait. Cette voix l'a envahi
comme un ensorcellement. A qui est-elle, il ne le sait pas. Rien de plus. Mais
tout le mystérieux adorable du rêve, tout l'au-delà de la vie, tout l'art
mystique enchanteur qui emporte l'esprit dans le ciel de ~ la poésie, passent
dans ces pages profondes et claires, si simples, si complexes.
Quel que fût cependant son pouvoir d'écrivain, c'est en
racontant, de sa voix un peu épaisse et hésitante, qu'il donnait à l'âme la
plus forte émotion.
Il était assis, enfoncé
dans un fauteuil, la tête pesant sur les épaules, les mains mortes sur les bras du siège, et les genoux pliés à
angle droit. Ses cheveux, d'un blanc éclatant,
lui tombaient de la tête sur le cou, se mêlant à la barbe blanche qui lui
tombait sur la poitrine. Ses énormes sourcils blancs faisaient un bourrelet sur ses
yeux naïfs, grands ouverts et charmants. Son
nez, très fort, donnait à la figure un caractère un peu gros, que n'atténuait
qu'à peine la finesse du sourire et de la bouche. Il vous regardait fixement et parlait avec lenteur, en cherchant un peu le mot ; mais il le trouvait
toujours juste, ou plutôt, unique. Tout ce qu'il disait
faisait image d'une façon saisissante, prenait l'esprit comme un oiseau de proie prend avec ses serres. Et il mettait dans
ses récits un grand
horizon, ce que les peintres appellent « de l'air », une largeur de pensée infinie en même temps qu'une précision minutieuse.
Un jour, chez Gustave
Flaubert, à la nuit tombante, il nous
raconta ainsi l'histoire d'un garçon qui ne connaissait pas son père, et qui le rencontra, et qui
le perdit et le retrouva sans
être sûr que ce fût
lui, en des circonstances possibles mais surprenantes, inquiétantes, hallucinantes, et qui le découvrit
enfin, noyé sur une grève
déserte et sans limite, -
avec un tel pouvoir de terreur inexplicable, que chacun de nous rêva ce récit
bizarre.
Des faits très
simples prenaient parfois,
en son esprit et en passant par ses lèvres, un caractère mystérieux. Il nous dit, un soir, après dîner, sa rencontre
avec une jeune fille, dans un hôtel, et l'espèce de fascination
que cette enfant exerça sur lui
dès la première seconde ;
il tâcha même de nous faire comprendre les causes de cette séduction, et il nous parla de la façon qu'elle avait
d'ouvrir les yeux sans les
fixer d'abord, et de ramener
ensuite d'un mouvement très lent le regard sur les personnes. Il racontait le soulèvement de ses
paupières, celui de la prunelle, le pli des sourcils, avec une si étrange
netteté de souvenir qu'il nous fascina presque par l'évocation de cet œil
inconnu. Et ce simple détail devenait plus inquiétant dans sa bouche
que s'il eût dit quelque
histoire terrible.
Le charme exquis
de sa parole devenait étrangement pénétrant dans les histoires d'amours. Il a écrit, je crois, celle qu'il nous a
dite d'une façon si attendrissante.
Il chassait, en Russie, et il reçut l'hospitalité dans
un moulin. Comme le pays lui plaisait, il se résolut à y rester quelque temps.
Il s'aperçut bientôt que la meunière le regardait, et, après quelques jours
d'une galanterie rustique et délicate, il devint son amant. C'était une belle
fille blonde, propre, fine, mariée à un rustre. Elle avait dans le cœur cette
instinctive distinction des femmes qui comprennent
par intuition toutes les choses
subtiles du sentiment, sans avoir
jamais rien appris.
Il nous conta
leurs rendez-vous dans le grenier à paille, que
secouait d'un tremblement continu la grosse roue toujours tournant,
leurs baisers dans la cuisine pendant que, penchée devant le feu, elle faisait
le dîner des hommes, et le
premier coup d'œil qu'elle avait pour lui quand il rentrait
de la chasse, après un jour de courses dans les hautes herbes.
Mais il dut aller passer une semaine à Moscou,
et il demanda à son amie ce qu'il fallait lui rapporter de la ville. Elle ne voulut rien. Il lui offrit une
robe, des bijoux, des parures, une
fourrure, ce grand luxe des Russes.
Elle refusa.
Il se désolait, ne sachant quoi lui proposer. Il lui
fit enfin comprendre qu'elle lui causerait un gros chagrin en refusant. Alors
elle dit :
- Eh bien ! vous m'apporterez un savon.
- Comment, un savon ! Quel savon ?
- Un savon fin, un savon aux fleurs, comme ceux des
dames de la ville.
Il était fort
surpris,
ne comprenant guère la raison de ce goût étrange. Il demanda
- Mais pourquoi
veux-tu justement un savon ?
- C'est pour me laver les
mains et qu'elles sentent
bon, et que vous me les baisiez comme vous
faites aux dames.
Il disait cela d'une telle façon, ce grand homme
tendre et bon, qu'on avait envie de pleurer.