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| Guy de Maupassant Les inconnues IntraText CT - Lecture du Texte |
Il n'est point d'écrivain
qui n'ait ses inconnues. De temps en temps il trouve dans la case qui porte son
nom au journal, ou bien il reçoit par l'intermédiaire de son éditeur une petite
lettre parfumée, avec un chiffre élégant. Il l'ouvre avec un sourire, mais sans
étonnement, et lit : « Monsieur, grande admiratrice de votre talent,
j'éprouve le besoin de vous dire tout le plaisir que je ressens à vous lire,
etc., etc. »
Puis elle demande pardon de faire perdre un temps si
précieux ; mais, vraiment, elle voudrait bien un mot de réponse, rien
qu'un mot ; et la lettre se termine par des sous-entendus de toute nature.
Ces sous-entendus dépendent de l'âge et de la condition de celle qui
écrit ; car il existe beaucoup de catégories d'inconnues.
Parlons d'abord des inconnues étrangères. Ce sont généralement
des toquées, des intrigantes
ou simplement des collectionneuses d'autographes. Parfois, cependant, on reçoit une photographie
de jolie femme, qui fait venir
l'eau à la bouche... Il serait peut-être bon que ces photographies fussent datées.
Les inconnues nationales se subdivisent en plusieurs classes.
1° Inconnues de province. - Cette classe se décompose en quatre groupes, savoir : la petite femme rêveuse,
intelligente, une sorte d'Emma Bovary, qui, mariée à quelque
bourgeois honnête et médiocre,
ébauche platoniquement, en
attendant mieux, avec un homme
qu'elle juge un demi-dieu, le roman secret de sa
vie. Elle vide son cœur en ses
lettres, s'exalte, s'attendrit, aime de loin ce correspondant illustre qui veut bien répondre à
ses appels, à ses élans vers
un bonheur idéal.
La femme est pleine d'aspirations poétiques qui
la conduisent invariablement à l'adultère. En province, dans la vie calme et
morne de la famille, dans la petite maison de la petite ville, soumise aux
habitudes odieuses et régulières de chaque jour, aux conversations banales du
mari que ses affaires seules préoccupent, elle halète dévorée de désirs,
assoiffée d'inconnu. Elle se dit : « Quoi ! ce serait toujours
ainsi, toujours, jusqu'à la mort ? Non, ce n'est pas
possible. » Elle lit des vers, des romans ! Elle aime, sans les
connaître ceux qui lui rendent moins
tristes les heures, qui
font passer quelques songes
dans son existence misérable.
Un écrivain surtout la fait
palpiter, répond par la
nature même de son talent à
ses intimes et secrètes convoitises. Elle
lui écrit ! S'il répondait ? Il répond. - La suite au prochain voyage
à Paris.
2e groupe. - La châtelaine qui s'ennuie. Les
gentilshommes chasseurs de son entourage l'écœurent, car elle a une âme qu'elle
juge distinguée. Il faut quelqu'un de supérieur pour la comprendre. Elle le
choisit parmi ceux que la Renommée favorise, et lui écrit. Ses lettres sont
spirituelles, sans épanchements ; elle veut des détails sur lui, sur sa
personne, sur sa vie. (Elle a eu soin de les prendre ailleurs avant d'écrire.)
Elle tient surtout aux autographes. Elle veut meubler son existence un peu
vide, son salon qui manque de célébrités, et, à l'occasion, son lit. Elle sera
une de celles dont on dit : « X... l'aima longtemps », ou
bien : « C'était à l'époque de la liaison de X... avec Mme B... » Cela
fait date et vous pose une
femme. Ne cite-t-on pas à
tout moment les maîtresses de Musset,
celles de Byron, celles de Mérimée ?
3e groupe. - La demoiselle de compagnie des
châteaux qui cherche le placement de ses exaltations vagues, et une conquête,
si c'est possible. Elle profitera de sa première sortie, après le retour des
châtelains à Paris, pour aller tomber dans les bras du grand homme en lui
criant dans le nez : « C'est moi. » Elle relit en attendant ses
lettres, le soir, dans son lit, et regarde avec mépris les êtres inférieurs dont elle mange le pain.
4e groupe. - La vieille demoiselle solitaire.
Toute sa vie fut triste, et elle rêva toute sa vie. Personne jamais ne fa
comprise, ne l'a. connue. Elle a toujours souffert de cet abandon général, de
cet isolement absolu. Une seule phrase peut-être, lue un soir à la clarté de la
lampe, fa secouée jusqu'au fond de son pauvre cœur. Elle prend une feuille de
papier et elle se met à écrire. Elle
verse sur ce papier, d'une façon
discrète cependant, toutes les intimes misères de son existence lamentable. Elle se rappelle peu à
peu tant de chagrins qu'elle n'a jamais
dits, tant de souffrances de l'âme, tant de jours sinistres
écoulés les uns derrière
les autres ! Elle conte
tout cela, dans cette nuit d'épanchement,
à cet homme,
jeune peut-être, et qu'elle ne connaît
point. Son cœur séché sans amour, donne à cet étranger sa dernière sève.
Mais l'écrivain lui répond, d'une façon douce,
attendrie, fraternelle. Car il l'a devinée. Et pendant longtemps ils s'écriront
ainsi, deviendront chers l'un à l'autre sans s'être vus, s'aimeront de loin
jusqu'au jour où il cessera de recevoir les lettres de sa vieille amie. Alors
il comprendra qu'elle est morte et il pensera longtemps à elle, tendrement et
douloureusement, car il n'a même pas connu son nom.
Quant
aux inconnues de Paris, elles
sont de nature plus simple. Jeunes
ou vieilles, elles cherchent des aventures.
EXEMPLE
« Monsieur, aimez-vous
les femmes qui ne sont pas
les premières venues ? Ne croyez
pas que je vous propose une bonne fortune. Nullement. Je suis curieuse,
voilà tout. Est-ce entendu ? Pas d'amour, de l'amitié
si vous voulez
et je vous assure que je suis
une bonne amie discrète et fidèle. Je suis libre
mardi soir. Venez au Français, telle loge. Je vous tendrai la main comme à un vieil
ami, car nous aurons des témoins. Si je ne
vous plais point vous ne reviendrez
plus. Si je vous plais, tant
mieux. Mais n'oubliez pas ceci. Point d'amour. Je ne serai jamais à vous.
« K.
R., n° 8, poste restante
Place de la Madeleine. »
Celle-là ne se donne pas le premier soir, à cause des témoins... mais le second ?...
AUTRE EXEMPLE
« Monsieur, il n'est rien de plus effronté qu'une
femme du monde quand elle s'y met. Il me semble d'ailleurs en écrivant ainsi
que je suis masquée, au bal de l'Opéra. Et vous
savez qu'à l'Opéra on ose tout. Donc j'ose, sans aller par quatre chemins. Je ne
suis pas vieille, je ne suis
pas laide ; on peut m'aimer. Je m'ennuie.
Les hommes qui m'entourent m'assomment. Voulez-vous que je vous
enlève vendredi prochain ? Nous dînerons au cabaret, et je vous laisserai me baiser les mains. »
L'écrivain se frise les
moustaches. C'est crâne, cela. Donc à vendredi.
Il arrive le premier, commande le dîner, et attend.
Soudain la porte s'ouvre, une femme entre, voilée. La taille est un peu
épaisse, mais la main blanche et fine ; car elle se dégante aussitôt. Puis
elle pose ses deux bras sur les épaules de l'élu, le regarde au fond des yeux,
et dit, d'une voix caressante, un peu voilée, comme timide :
« Bonjour, mon ami. »
Il n'a plus qu'une chose à faire. Il prend dans ses
bras sa conquête, et ému déjà, vibrant d'ardeur, il baise les voiles avec
passion. Elle les relève un peu, jusqu'à la bouche, pas plus haut
et rend franchement les baisers.
Peu à peu l'étreinte se serre, elle défaille, trébuche, tombe et
s'abandonne.
Puis, le tenant encore en ses bras, elle murmure :
« Comme c'est gentil, dis, sans m'avoir vue, avec tout le mystère de l'inconnu. »
Alors elle arrache sa dentelle.
Horreur ! Elle a cinquante-cinq ans !
Et il dîne en face d'elle comme en face d'un remords,
avec la crainte grandissante du dessert. Elle lui prend et lui meurtrit le
genou, lui écrase le pied.
Et elle lui conte
les histoires de tous les hommes qu'elle rend fous d'amour.
Car elle se croit belle, et désirable !
Il n'ose plus parler, ni manger, ni rester, ni
fuir. Une migraine affreuse, dit-il, le saisit, et il finit
par échapper en jurant... mais un peu tard.
Et on l'y reprend
toujours.
Car les écrivains sont fats et faibles comme d'autres. Ils donnent tête
baissée, toutes les fois, dans les panneaux des inconnues.
Une vieille femme charmante m'a
conté un soir l'aventure que voici :
« J'habitais une ville du centre de la France
quand un livre de lui (je ne le nommerai pas), me tomba dans les mains. Ce fut
comme une réponse à mes pensées intimes, et je lui adressai une longue lettre
pleine d'admiration et d'entraînement.
« Il me répondit. J'écrivis de nouveau. Et cette
correspondance ne lui déplut point sans doute, car il la continua avec une
exactitude scrupuleuse.
« Nous devînmes amis,
amis intimes. Je lui faisais
toutes mes confidences. Il
me racontait les dessous ignorés de sa vie, ses ennuis. Il s'épanchait enfin, se confiait tout entier à cette inconnue
lointaine qui avait conquis son estime et son
affection.
« Un jour je partis pour Paris,
radieuse. J'allais le voir, lui serrer
les mains, entendre sa voix,
connaître son visage.
« Je lui écrivis de venir me trouver.
« Il refusa.
« Je fus atterrée. J'écrivis de nouveau. Il refusa
encore. Il fallait, disait-il, garder toutes nos illusions que la réalité
détruit toujours. La connaissance de nos êtres diminuerait l'intimité de nos
cœurs. Nous nous aimions si bien
que nous ne pouvions que
troubler ces délicates et tendres relations.
« Enfin, il ne vint pas.
« Je retournai dans ma province, un peu attristée,
et je continuai à lui envoyer toutes mes pensées. Quant à lui, il semblait
même devenu plus affectueux, plus expansif.
« Je retournai
à Paris
pour m'y fixer, et, un jour, je
reçois une lettre où il
me demandait d'une façon détournée quelques détails sur ma personne. Il avait
peur que je ne fusse laide.
« J'étais jolie, monsieur. Je puis bien le dire
maintenant, très jolie même ; et je lui envoyai une description détaillée
de moi, jusqu'à la taille... en partant de la tête. C'était déjà beaucoup.
« Le lendemain mon domestique jetait son nom dans mon salon plein de monde.
« Je tressaillis,
près de perdre connaissance !
« Dieu, qu'il était laid !
« Tout petit, noir, l'air
vieux, la figure grimaçante,
il s'avançait intimidé au milieu du cercle d'hommes qui m'entourait.
« J'eus envie de me sauver. Non, ce n'était
pas lui, ce singe, lui mon ami, mon cher confident, mon intime, lui ! Il
me sembla tout à coup que je ne le connaissais plus. Que notre bonne affection
était brisée, finie. Que j'avais perdu le doux secret, la consolation
mystérieuse de ma vie. Je ne pourrais jamais écrire à ce magot ce que
j'écrivais à l'autre. Et quelle tristesse, le soir ! J'en pleurai.
« Il n'avait guère parlé. Il n'avait fait que me
regarder. Il revint le lendemain. Je n'étais pas seule. Il partit presque
aussitôt, et il m'écrivit qu'il désirait me voir seule, longtemps.
« Oh !
mais non... Pour rien au monde je n'aurais
voulu maintenant me trouver seule avec lui ! Il était trop laid, vraiment trop laid ! Il y a des limites
à tout.
« Lui, sans doute, ne me trouvait
point si mal qu'il avait craint, car chaque jour il sonnait à ma porte.
Je ne le recevais jamais, à moins que je ne fusse entourée d'amis. E je
le voyais s'exaspérer et m'aimer chaque jour davantage, car il m'aimait
éperdument.
« J'essayai par mes lettres d'apaiser cette
passion inutile. Non je ne pouvais pas y répondre. C'était impossible,
impossible.
« Lui, me suppliait de lui accorder un
rendez-vous. Enfin je cédai et je lui
fixai une heure où nous
pourrions... nous expliquer.
« Il entra, nerveux, irrité :
« Madame, dit-il, il faut choisir. Vous vous jouez de moi, vous
me martyrisez, vous me désespérez. Il faut choisir entre le monde et
moi. »
« Je le regardai longuement. - Non, je ne pouvais
pas. - Alors, lui prenant la main : « Mon pauvre ami, lui dis-je, eh
bien... je choisis le monde. »
« Il demeura d'abord debout, immobile, atterré.
Puis il s'enfuit comme un fou.
« Il avait raison d'abord, monsieur, il ne fallait
pas nous voir et troubler ainsi notre charmante intimité. »