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| Guy de Maupassant Les audacieux IntraText CT - Lecture du Texte |
Toute une armée de
critiques bardés de morale pousse des cris d'oies chaque fois qu'apparaît un
livre audacieux. L'arsenal de leurs arguments n'est pas varié, d'ailleurs. -
« Pourquoi nous dire ces choses ? - A quoi bon nous montrer ce qui
est laid ? - Montrez-nous ce qui est bon, réconfortant, honnête. »
Ils parlent aussi de l'art moralisateur ; et
chaque fois que l'écrivain s'enhardit jusqu'à décrire l'amour producteur (le
seul utile à l'humanité), ils le soufflettent avec la litanie des adjectifs
insultants.
Or,
depuis qu'existe l'humanité, tous les grands écrivains ont protesté, par leurs
œuvres, contre ces conseils d'impuissants.
La morale, l'honnêteté, les principes, sont des choses
indispensables au maintien de l'ordre social établi. Il n'y a rien de commun
entre l'ordre social et les lettres. Les écrivains (en exceptant les poètes)
ont pour principal motif d'observation et de description les passions humaines,
bonnes ou mauvaises. Ils n'ont pas mission de moraliser ni de flageller, ni d'enseigner.
Tout livre à tendances cesse d'être un livre d'artiste.
L'écrivain regarde, tâche de pénétrer les âmes et les
cœurs, de comprendre leurs dessous, leurs penchants honteux ou magnanimes,
toute la mécanique compliquée des mobiles humains. Il observe ainsi, suivant
son tempérament d'homme et sa conscience d'artiste. Il cesse d'être
consciencieux et artiste, s'il s'efforce systématiquement de glorifier
l'humanité, de la farder, d'atténuer les passions qu'il juge déshonnêtes au
profit des passions qu'il juge honnêtes.
En dehors de la vérité observée avec bonne foi et
exprimée avec talent, il n'y a rien qu'efforts impuissants de pions. Aristophane
n'est pas chaste, Lucrèce non plus, Ovide non plus, Virgile non plus, non plus
Rabelais, Shakespeare, etc. Chacun doit écrire suivant les tendances naturelles
de son esprit, sans parti pris d'aucune sorte pour ou contre la morale établie.
Si un livre porte un enseignement, ce doit être
malgré son auteur, par la force même des faits qu'il raconte.
Il est
indiscutable que les rapports sexuels entre hommes et femmes tiennent dans
notre vie la plus grande place, qu'ils sont le motif déterminant de la plupart
de nos actions.
La société moderne attache une idée de honte au fait
brutal de l'accouplement (les anciens l'avaient divinisé de mille façons). La
manière de voir a changé. Le fait est resté le même ; il a conservé la
même importance dans les rapports sociaux. Et voilà que l'hypocrisie mondaine
nous veut forcer à l'enguirlander de sentiment pour en parler dans un livre.
La société, qui défend la morale qu'elle s'est mise au
dos, sent où le bât la blesse. Voilà tout.
Je tenais à proclamer le principe de la liberté de
l'art avant de parler de deux livres nouveaux qui ont effarouché bien des
lecteurs pudibonds.
Ces
deux livres sont d'ailleurs absolument différents. L'un est un roman de
longue haleine ; l'autre un recueil de nouvelles. Celui-ci provient de
l'école des analystes subtils, compliqués ; celui-là de l'école des
analystes brutaux. L'art du premier ne ressemble en rien à l'art du second. Mais tous deux sont audacieux et
sincèrement écrits.
Un des jeunes gens de l'entourage d'Émile Zola, Léon
Hennique, vient de donner son second grand roman moderne : L'Accident
de Monsieur Hébert. Appartenant au groupe de ceux qu'on a baptisés les
naturalistes, Léon Hennique semblait avoir cessé de travailler après la
publication de La Dévouée qui remonte à quelques années.
Son livre est une étude hardie, et férocement vraie, de
l'adultère bourgeois, tel qu'il se pratique tous les jours.
M. Hébert, magistrat de Versailles, a une jeune femme
jolie, pareille à presque toutes les jeunes femmes, un peu rêveuse, rien qu'un
peu, éprise d'un idéal en culotte rouge avec sabre au côté et moustache brune.
Les femmes, dont l'âme s'exalte, gonflée de fausse
poésie, ont généralement deux types d'hommes qui servent de thème à leurs
rêveries sentimentales - le bel officier - le grand artiste. Le bel officier
qu'elles distinguent est généralement un grand fat, bien cambré, montrant sous
le drap rouge de son pantalon, collant comme un maillot, des cuisses de
danseuse, et dont tout le souci repose sur la forme de sa tunique et la frisure
de ses moustaches.
Les officiers de valeur, ceux qui travaillent, étant
souvent petits, mal bâtis, affligés de lunettes, maigres comme des cannes, ou
ronds comme des citrouilles, faits enfin comme la plupart des hommes, les
femmes poétiques ne les remarquent pas.
Le grand artiste qui plaît aux femmes est toujours
un chanteur ou un comédien.
Donc,
Mme Hébert s'était éprise, un jour de revue, d'un beau capitaine d'état-major,
en le voyant dompter un cheval rétif. Elle lui écrit et devient sa maîtresse.
Louis Bouilhet, en deux vers charmants, portraiture cet
idéal des jeunes femmes et des jeunes filles :
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Puis, un beau mousquetaire arrive, un soir d'été, |
L'adultère de Mme Hébert se déroule
suivant les phases ordinaires. Elle aime sans aimer, se donne sans trop savoir
pourquoi, et se figure ensuite qu'elle est follement éprise de son amant.
Hennique a analysé avec une singulière
pénétration tout ce qui se passe dans le cœur des femmes en cette situation
devenue si normale d'un ménage à trois. Il a su pénétrer toutes les délicates et subtiles sensations, les
étranges raisonnements et les ruses naïves qu'elles ont.
Le mari et l'amant se sont connus au collège. Ils
causent. Je cite : « A ce moment, par hasard, le magistrat et lui
jetèrent un coup d'œil sur Mme Hébert. Elle était radieuse, entourant son mari
et son amant d'un même nimbe, les couvait presque sous la chaleur de ses
pensées... Leur entente la dilatait, l'enlevait de terre, la plongeait
en une langueur si étrange et si douce qu'elle en avait mal à l'âme. » Les hommes mariés seront sans doute
les seuls à ne pas savourer la profonde justesse de cette observation.
Celle-ci n'est pas moins frappante. Un ami vient
de faire une plaisanterie un peu vive. - « Le visage de Mme Hébert devint
glacial. Depuis sa faute, elle
ne tolérait plus les expressions risquées, haïssait les moindres sous-entendus
grivois. Tous échauffaient les relents de sa pudeur, lui semblaient dits pour
elle, l'entouraient comme d'un vent de soufflets. »
Mais ce qu'il y a de particulièrement hardi et vrai
dans ce livre, ce sont tous les détails intimes, les détails secrets, honteux
et grotesques des liaisons tendres. Sans peur des indignations, le romancier a
tout osé, tout dit, avec une bonne foi qui semble ,naïve. Il lave devant nous
le linge sale de l'amour.
Le dénouement, d'une simplicité inattendue, sans
machinations, sans drame, sans scènes violentes, apparaît comme une révélation.
Je me garderai d'une analyse plus complète de ce
remarquable roman. Les livres d'observation ne sont point de ceux qu'on
raconte.
Avec des allures moins vives, des
hardiesses moins brutales, mais non moins complètes, le dernier livre de René
Maizeroy : Celles qui osent, nous donne une note fort différente.
Aimant les femmes plus que tout au monde, cet écrivain
raffiné, subtil et charmant nous offre une série de portraits de celles qui
osent.
Quelle que soit la séduction des femmes absolument
honnêtes, elles ont-certes moins d'attrait pour nous que celles dont on peut
tout espérer. C'est à celles qui osent que nous devons nos meilleures
joies et notre plus tendre reconnaissance.
René Maizeroy, dans une suite de nouvelles tantôt
délicates, tantôt terribles, esquisse, à traits fins et puissants, de
séduisantes figures de femmes.
Son style, plus sobre que dans ses derniers livres,
indique plus fermement les lignes.
Ce qui transparaît avant tout dans ce volume, dans
chaque conte, dans chaque phrase, c'est l'amour de la femme. La femme est
là-dedans tout entière avec tout ce qu'il y a en elle de troublant pour
nous ; avec sa nature câline, trompeuse, grisante, tendre et passionnée. On
y sent la chair fraîche comme dans la demeure de l'ogre.
Il faudrait citer un à un ces courts et énergiques
récits, depuis P.P.C. jusqu'à Sœur Jeanne.
Et je trouve dans P.P.C. quelques lignes qui donneront
la note précise de ce livre plus qu'une longue explication.
« C'était (le baron Octave de Despeyroux)
un passionné qui aimait la femme pour la femme, qu'elle fût rousse, blonde ou
brune. Il avait des joies de
collégien, des idolâtries de dévot à chaque alcôve-qu'il remplissait du bruit
de ses baisers. Il les adorait toutes, sans en aimer une seule, et n'avait
qu'un but, qu'un rêve, les posséder les unes après les autres, dépenser dans
leurs bras ses forces et ses millions, n'exister, ne penser, ne jouir que pour
elles et avec elles.
« Et tout ce qui n'était pas l'amour lui
semblait inutile et dérisoire. Les
blondeurs d'une nuque, les contours d'un corsage, les dentelles d'une jupe
bornaient son horizon, lui cachaient des réalités, l'emportaient en des paradis
artificiels dont il ne s'échappait pas. Il trouvait les nuits trop brèves et
les journées interminables. »
On pourrait écrire ces deux phrases comme épigraphe à Celles
qui osent. Tant pis pour ceux qui jugeront ce volume un peu...
cantharidé.